L’article — « Test : pour quel univers utopique et post-capitaliste êtes-vous fait·e ? », publié le 14 août 2025 dans le numéro 71 — prévient d’emblée : parmi ces six univers, certains sont des pièges. Le post-capitalisme y sert de direction, et chacun de ces mondes transforme la propriété, le marché, le travail, l’accumulation ou la croissance, et propose sa manière d’organiser la production, le partage des ressources et les relations sociales.
Notre attention porte sur les récits eux-mêmes : ils donnent assez de consistance à des futurs très différents pour observer ce qui arrive lorsque certaines valeurs deviennent les principes organisateurs d’une société. Ce qu’ils mettent en scène, ce sont des relations — et c’est le terrain de la Fresque des Imaginaires, qui explore quatre grandes représentations de la relation entre les humains et la nature, et les futurs, dystopiques ou utopiques, auxquels chacune conduit. Son ambition tient en une phrase : rendre aux imaginaires écologiques utopiques leur juste place à côté des récits dystopiques surexploités.
Vivre DE la nature · anthropocentrisme — la nature est une ressource au service du confort et de la capacité d’agir des humains.
Vivre DANS la nature · biocentrisme — chaque être vivant est singulier et possède une valeur intrinsèque qui mérite respect.
Vivre AVEC la nature · écocentrisme — les éléments vivants et non vivants d’un écosystème interagissent pour former un tout.
Vivre CONNECTÉ à la nature · multicentrisme — chaque humain agit en auxiliaire de la nature pour améliorer les conditions de vie de son habitat.
Chacune porte son mythe fondateur et le récit qu’elle produit : les six mondes vont les convoquer tour à tour.
Le plateau de la Fresque des Imaginaires. Les quatre relations à la nature occupent les angles ; les trois cercles d’attention — mon rapport à moi, aux autres, à la nature — occupent le centre.
Les six mondes réunis par Socialter
Voici d’abord ces six mondes, tels que Socialter les présente. Nous les reprendrons ensuite un à un, pour voir lequel de ces quatre imaginaires chacun convoque.
Prospera pousse la liberté individuelle, la propriété et le capital jusqu’à leur terme. Cette enclave libertarienne privée du Honduras existe réellement : Le Monde la décrivait en août 2024 comme un laboratoire où une société privée administre la ville et garantit à ses habitants, contre un tarif annuel, la protection de la vie, de la liberté et de la propriété. Bryan Johnson, qui poursuit la vie éternelle, Peter Thiel et Elon Musk ont investi dans ses entreprises — un « moyen-âge technoféodal », selon les journalistes Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet.
Anarres, empruntée aux Dépossédés d’Ursula K. Le Guin, explore l’autre extrême. Un mur entoure l’unique spatioport qui relie ce monde clos à sa planète sœur, Urras, que les Odoniens ont quittée après leur révolution. La propriété a disparu, le sol est pauvre et les robinets s’arrêtent de couler d’eux-mêmes. Leur langue emploie le même mot pour dire travail et jeu, et en réserve un autre — kleggich — à la besogne pénible, partagée également. Socialter note que le pouvoir y subsiste, fondé sur la coutume.
L’Horhizome, tiré des Mains vides d’Elio Possoz (La Volte, 2025), prend place dans une France de la fin du XXIe siècle morcelée et balayée par les vagues de chaleur. À côté des villes « verti », restées capitalistes, s’étend un archipel de communes rurales anarchistes et low-tech. Chacun y consacre des Unités de Travail hebdomadaires aux tâches du collectif, et tout se décide à l’échelon local, du rythme de travail jusqu’à la grammaire en vigueur. Des délégués rejoignent les assemblées fédérales de bassin-versant pour s’entraider lors des catastrophes.
Dans L’Écoume, univers de Li-Cam inspiré de Le Guin, la ville est devenue en 2080 un réseau d’éco-bats : de gigantesques fermes verticales de bois, de terre et d’acier, semblables à des collines découpées en terrasses verdoyantes, avec transports mutualisés et niveaux souterrains hérités des cataclysmes climatiques. Un principe régit tous les autres, la Vivante, qui représente l’ensemble du système planétaire. Les habitants vivent de recyclage, de troc et de services partagés, en démocratie directe, et l’accumulation comme l’extractivisme sont devenus inconnus des plus jeunes.
La Flotte, empruntée aux Archives de l’exode de Becky Chambers, commence après la perte de la Terre. Les Exodiens errent en orbite depuis plusieurs générations dans une arche de Noé volante et vétuste : 32 vaisseaux-cités dont l’architecture en alvéoles organise la production partagée et le recyclage de l’eau, de l’énergie, du jardin à oxygène et des cultures vivrières. Leur société s’est fondée sur l’entraide et se gouverne démocratiquement, avec des élus à mandats temporaires à chaque échelle. Les morts y sont compostés avec soin.
Enfin Oomza, issue de Binti de Nnedi Okorafor, est une planète cosmopolite organisée autour d’une université prestigieuse, où l’héroïne part étudier les mathématiques et où les humains représentent 5 % de la population. Binti emporte avec elle sa culture natale — l’otjize, cette argile dont elle s’enduit la peau et les cheveux — et, selon l’autrice, elle y devient non pas autre, mais davantage : l’un des cœurs de l’afrofuturisme.
Ces récits parlent de liberté, d’égalité, de frugalité, de démocratie, de technologie, de communs ou de coexistence. Leur rapprochement poursuit une autre ambition : remettre l’utopie au travail et réintroduire du désir dans notre manière de penser l’avenir.
Notre lecture : responsable et désirable
Nous travaillons les imaginaires avec un double prisme : responsable et désirable. Responsable, c’est-à-dire compatible avec les conditions du vivant, humaines comprises. Désirable, c’est-à-dire capable de donner envie : l’observatoire des imaginaires de l’Obsoco décrit une panne du désir d’avenir et un déficit d’objectifs collectifs à atteindre, et une écologie perçue comme une punition mobilise peu.
La Fresque polarise les quatre imaginaires : deux conduisent à des futurs dystopiques, deux ouvrent des futurs utopiques. C’est une première entrée dans la grille. L’anthropocentrisme du déni et du techno-solutionnisme mène à l’effondrement de la civilisation humaine ; le biocentrisme de la culpabilité et du retrait acte l’effacement de l’humain — deux récits de fin, l’un pour les humains, l’autre pour le reste du vivant. L’écocentrisme et le multicentrisme tiennent les deux dimensions ensemble.
Le désir naît de la possibilité de se représenter un autre monde assez précisément pour interroger ce qu’il ouvre, ce qu’il préserve, la qualité de vie qu’il propose et les relations qu’il rend possibles. C’est ce que permet la mise en récit : regarder ensemble la sobriété, les communs, les low-tech ou l’autonomie, et observer le monde qui émerge lorsque plusieurs de ces choix s’articulent.
Les deux dimensions se lisent séparément, et c’est leur croisement qui décide. Un monde peut protéger la nature et rester difficile à habiter en imagination ; un autre peut séduire tout en épuisant ce dont il dépend.
| Récit | Responsable | Désirable | Lecture |
|---|---|---|---|
| Prospera | La nature demeure une ressource au service du confort et de la capacité d’agir. | Une promesse d’émancipation réservée à ceux qui peuvent l’acheter. | Dystopique |
| Anarres | Le sol pauvre commande une sobriété subie, sans projet pour le milieu. | Une égalité forte, une vie matérielle sous contrainte de pénurie. | Dystopique |
| L’Horhizome | La biorégion et les low-tech allègent l’emprise humaine. | La frugalité s’y raconte du côté de l’effort plus que de la qualité de vie. | Dystopique |
| L’Écoume | Accumulation, gaspillage et extractivisme ont disparu. | Les institutions obéissent à la Vivante : l’obligation prime sur le désir. | Dystopique |
| La Flotte | Chaque ressource revient dans un cycle dont dépend la survie de tous. | Entraide, mandats électifs, ressources partagées : la promesse sociale est tenue. | Utopique |
| Oomza | Plusieurs formes de vie développent leurs capacités dans un milieu partagé. | La rencontre augmente ce que chacun peut devenir. | Utopique |
Un point sur notre usage du mot « dystopique ». Pour l’Horhizome et l’Écoume, la dimension responsable est largement tenue, et cette qualification laisse entière la valeur écologique du biorégionalisme, de la frugalité et des démarches biocentriques. C’est sur la seconde dimension que le récit bute : ces mondes proposent des transformations des modes de vie — frugalité, moindre emprise matérielle, évolution du confort — que la société majoritaire associe encore largement à la contrainte et au renoncement. La question tient en une ligne : combien de personnes ont envie de se projeter dans un futur principalement raconté par la réduction de leur consommation, de leur confort ou de leurs possibilités ? C’est cette difficulté de projection que nous qualifions ici.
Tout dépend en réalité de la représentation qu’on se fait de la nature. On y perçoit soit une crise des ressources — limiter les activités, tenir dans les limites, ne pas laisser de traces — soit une crise de lien — le potentiel du vivant est immense, il s’agit de tisser des liens mutuellement bénéfiques pour bien vivre tous ensemble sur Terre. La première représentation produit des imaginaires de restriction, la seconde des imaginaires de prospérité.
L’écocentrisme et le multicentrisme portent les deux imaginaires utopiques, et leurs promesses diffèrent. L’écocentrisme restaure : il organise la continuité du système et sa capacité à tenir. La troisième voie est celle de la régénération — l’humain y est partenaire du vivant, et l’activité elle-même augmente la capacité de chaque être vivant, humains compris, à s’épanouir et à contribuer dans son milieu habité.
Les six récits dans la grille
La première lecture a rendu un verdict : deux de ces mondes tiennent les deux dimensions, quatre en manquent une. Elle laisse entière la question de savoir ce qui organise chacun d’eux. C’est la seconde clé, et elle réserve quelques surprises : elle rapproche des mondes que tout oppose et sépare des mondes qui se ressemblent.
La grille vient de l’éthique environnementale : quatre relations à la nature identifiées par l’IPBES et développées par la psychosociologue Nicole Huybens, que la Fresque travaille en trois cercles — mon rapport à moi, mon rapport aux autres, mon rapport à la nature. Nous l’avons exposée en détail ailleurs, avec ses mythes et sa filiation à l’écosophie d’Arne Næss.
Une seule question la met au travail : qu’est-ce qui a de la valeur dans ce monde ? La réponse se lit dans la manière dont ce monde entre en relation — la place qu’y tient l’humain, ce qui fait norme, ce qui rend heureux — et elle désigne l’imaginaire. Les six récits y passent l’un après l’autre, dans l’ordre où nous les avons rencontrés.
Prospera
Ce qui a de la valeur : l’individu et son accomplissement, jusqu’à la vie éternelle que poursuit Bryan Johnson. La nature reste extérieure au contrat, ressource et décor. La norme est le pouvoir — une capacité d’agir affranchie de toute tutelle, garantie contre un tarif annuel par une société privée. Le bonheur y consiste à contrôler, produire, conquérir, et la maîtrise technologique tient lieu d’horizon. Mythe de la Genèse et de Prométhée, récit de la forteresse qui tient et extrait. Anthropocentrisme, dans sa version la plus pure.
Anarres
Ce qui a de la valeur : la communauté humaine et son égalité, jusque dans le partage de la besogne. Le sol pauvre fournit ce qu’il peut, et le Moi se règle sur le collectif. La norme est l’égalité — celle des humains entre eux, à distinguer de l’égalité entre vivants que porte le biocentrisme — et ce qui rend heureux est la capacité d’agir ensemble. Anthropocentrisme, par un chemin opposé à celui de Prospera : la considération morale y vise les seuls humains, et la limite s’impose du dehors, par la pauvreté du sol. L’imaginaire connaît en effet une version sobre, qui pose des limites à l’humanité sans changer la relation au vivant.
Anarres montre au passage ce que la grille permet de voir. Une même pratique circule entre plusieurs imaginaires : la frugalité répond tantôt à la rareté matérielle, tantôt à un projet d’égalité, tantôt à la volonté de préserver le vivant ; les low-tech servent tantôt l’autonomie, tantôt la robustesse, tantôt l’allègement de l’emprise humaine. Ici, la frugalité vient du sol et le partage vient du projet politique.
L’Horhizome
Ce qui a de la valeur : le milieu et les formes de vie qui l’habitent. Les communes low-tech et les assemblées fédérales de bassin-versant dessinent une biorégion au sens de Kirkpatrick Sale — un lieu que définissent les formes de vie, la topographie et le biotope, avant tout découpage humain — et la biorégion est un marqueur biocentrique. La posture est celle de la protection : alléger l’emprise, se tenir à côté d’une nature qui vaut par elle-même, et trouver le bonheur dans un milieu préservé. Mythe de l’Âge d’or, récit du renoncement pour préserver. Biocentrisme, dans sa version territoriale.
L’Écoume
Ce qui a de la valeur : la Vivante, l’ensemble du système planétaire, à laquelle la loi, l’économie, la Constitution, les autorités et les technologies se subordonnent. L’accès aux forêts primaires est soumis à autorisation. Personnalité supérieure accordée au vivant et interdiction au nom de la protection : la norme biocentrique au mot près. La coupure entre humains et nature demeure, avec le lien de subordination inversé. Biocentrisme, dans sa version institutionnelle.
Un archipel rural et un réseau de fermes verticales de bois, de terre et d’acier relèvent donc du même imaginaire : ce qui le désigne, c’est la place que les humains se donnent, bien plus que le niveau technologique de leur société.
La Flotte
Ce qui a de la valeur : le système et sa capacité à tenir. La clôture du vaisseau rend les interdépendances impossibles à ignorer — l’eau revient dans le cycle, les matières sont récupérées, le jardin à oxygène produit l’air et l’alimentation, les morts retournent au compost. Gaïa tient dans 32 vaisseaux-cités. Chacun y vaut dans la mesure où il contribue au fonctionnement harmonieux de l’ensemble — c’est le critère écocentrique par excellence — et l’entraide, les mandats électifs temporaires et le partage des ressources maintiennent le vaisseau en état de fonctionner. Récit de la réparation et de la permanence. Écocentrisme.
Oomza
Ce qui a de la valeur : la qualité de vie de tous les êtres vivants dans un lieu d’habitation partagé. Les humains y forment 5 % de la population, d’autres espèces possèdent leurs cultures et leurs trajectoires propres, et l’université qui organise la planète en fait le lieu où ces capacités se développent au contact les unes des autres — une citoyenneté conviviale à l’échelle interespèces. Binti en fait l’expérience : elle emporte sa culture natale, rencontre l’altérité et devient davantage. Mythe de Dionysos, récit de la contribution. Multicentrisme.
Ce que ce classement implique
Le tableau ci-dessous récapitule la lecture par les trois cercles de la Fresque : ce que chaque monde fait de son rapport à soi, aux autres et à la nature.
| Récit | Moi | Les autres | La nature | Imaginaire |
|---|---|---|---|---|
| Prospera | Atomique : l’accomplissement individuel est la finalité. | Des contractants, concurrents ou clients. | Ressource et décor, extérieure au contrat. | Anthropocentrisme |
| Anarres | Réglé sur le collectif jusque dans la vie privée. | Des égaux, jusque dans le partage de la besogne. | Un sol pauvre dont on tire de quoi survivre. | Anthropocentrisme |
| L’Horhizome | S’accomplit dans les tâches du collectif. | L’assemblée locale, l’entraide fédérée. | Un milieu à protéger, qui donne son échelle. | Biocentrisme |
| L’Écoume | S’ajuste à ce que la Vivante impose. | Démocratie directe, troc, services partagés. | Une valeur supérieure à laquelle tout se subordonne. | Biocentrisme |
| La Flotte | Tient sa place dans un monde fini. | Entraide, mandats temporaires, ressources partagées. | Le système de cycles dont dépend la survie de tous. | Écocentrisme |
| Oomza | Augmenté par la rencontre : devenir davantage. | Élargis aux autres espèces. | Une communauté d’habitants aux capacités propres. | Multicentrisme |
Trois choses en ressortent. Une pratique ne situe pas un récit — la frugalité, la circularité et les low-tech se retrouvent d’un bout à l’autre de la grille, et c’est la relation qui leur donne sens qui décide. Le niveau technologique ne le situe pas davantage — un archipel low-tech et une ville de fermes verticales partagent un imaginaire. Et les clivages politiques le traversent : une enclave libertarienne et une société de propriété abolie occupent la même case.
Reste le déplacement décisif, celui qui sépare les deux mondes désirables. La Flotte pense en écosystème : elle fait porter la valeur sur le système et sur la place que chacun y tient, et elle restaure ce qu’il faut pour que l’ensemble continue. Oomza loge la valeur dans la relation elle-même, où la rencontre augmente ce que chacun peut devenir.
Multicentrisme : se développer ensemble.
Une dernière chose, et elle dépasse Socialter. Sur les six mondes, quatre relèvent des imaginaires de la séparation et deux seulement des imaginaires utopiques — dans une sélection pourtant construite pour déjouer la dystopie. Nous avons trouvé la même asymétrie en passant 38 cités imaginaires à la même grille : 63 % y gravitent autour de l’anthropocentrisme et du biocentrisme, et cinq seulement incarnent la régénération. Le réservoir de récits dont nous disposons penche d’un côté, et c’est précisément ce déséquilibre que la Fresque cherche à corriger.
Lire Les nouveaux imaginaires de l’écologie et le déplacement du regard sur le vivant, les mythes au cœur des imaginaires, L’imaginaire de la régénération du vivant et notre analyse des villes imaginaires au prisme des quatre imaginaires de l’écologie.
L’écologie est une crise de relations
C’est ce que ces six mondes rendent visible, et c’est vrai au sens plein du mot écologie, environnemental et social. Notre manière de produire, de consommer, d’habiter ou de nous déplacer matérialise toujours une relation à la nature, aux autres vivants et aux humains avec lesquels nous partageons les ressources. Transformer nos modes de vie engage donc la transformation de ces relations.
Chaque imaginaire traite ces trois rapports selon ce à quoi il accorde de la valeur : la prédation sert le rapport à soi, la protection ajuste l’humain au vivant, l’équilibre organise la continuité du système. Seule la régénération les intègre, et elle se définit chez nous comme le processus par lequel le vivant, nous compris, retrouve sa capacité à créer les conditions propices à la vie. C’est la seule des quatre qui promette de bien vivre, tous ensemble, sur Terre.
Quelles relations voulons-nous construire, et quelles capacités notre manière de vivre et de produire développe-t-elle chez les humains, les autres vivants et dans les milieux avec lesquels nous entrons en relation ?
Personnel : mes relations à moi, aux autres et à la nature
Avant d’engager une organisation ou une politique, ces quatre imaginaires se jouent en chacun de nous. Aucun ne nous appartient en propre : nous sommes traversés par les quatre, avec un dominant et souvent un absent. Le premier travail consiste à repérer lequel gouverne nos choix — et lequel manque.
La relation à soi. Reconnaître notre besoin de nature ramène à nous-mêmes. Nos besoins fondamentaux se mettent entre parenthèses sans dommage sur quelques jours ; dans la durée, la santé, l’équilibre vital et la motivation en paient le prix. Nous vivons d’une certaine manière parce qu’elle nous est imposée, et aussi parce que nous nous laissons peu le choix, par conformisme ou par habitude.
La relation aux autres. Ces choix de vie se décident mal seul, puisque personne ne fait sécession avec la communauté dont il dépend. Et la plupart de ceux qui partagent nos conditions de vie éprouvent les mêmes besoins : c’est une base pour se regrouper, rejoindre des initiatives, renouer avec ceux qui produisent ce que nous mangeons. Prendre au sérieux notre besoin de nature recrée des liens sociaux forts.
La relation à la nature. Le contact avec le vivant procure des bienfaits physiques, psychiques et spirituels que la vie urbaine met à distance. La biophilie — l’émerveillement, la gratitude, la joie que la nature procure — répond à l’éco-anxiété par autre chose que la culpabilité. Reste la vraie question : pourquoi nous écoutons-nous si peu, alors que le court terme prend chaque jour le pas sur ce qui compte pour nous ?
C’est ce déplacement personnel que l’atelier travaille en premier, et c’est de là que part le reste : les choix collectifs, puis les décisions d’une organisation.
Politique : l’écologie populaire
Une relation se traduit en gouvernance, et la question politique tient en quatre mots : qui décide, de quoi, comment, au profit de qui. Les six mondes y répondent chacun à leur manière.
À Prospera, une société privée décide, et l’on y consent par contrat, contre un tarif annuel : la politique y cède la place à la relation commerciale, au profit de ceux qui peuvent l’acheter. Sur Anarres, la décision appartient au collectif, sans État ni propriété — mais Socialter rappelle que le pouvoir y subsiste sous forme de coutume, ce qui déplace le contrôle du droit vers le regard des autres. Dans les deux cas, l’assemblée se limite aux humains.
Sur l’Horhizome, tout se décide à l’échelon local, du rythme de travail jusqu’à la grammaire, et des délégués rejoignent les assemblées fédérales de bassin-versant : le périmètre de la décision épouse celui du milieu. Dans l’Écoume, la démocratie est directe, bornée par un principe que personne n’a élu — la Vivante, à laquelle les institutions se subordonnent. La nature entre dans la décision, du dehors, comme une autorité.
Sur la Flotte, des élus à mandats temporaires décident à chaque échelle, et ce qu’ils décident porte sur les ressources d’un monde fini, au profit de la continuité de tous. Sur Oomza, la cohabitation interespèces élargit l’assemblée elle-même : d’autres formes de vie comptent parmi ceux dont les capacités se développent.
La progression politique suit celle des imaginaires : la table s’élargit. Du contrat entre propriétaires à l’assemblée des humains, puis à l’échelle du bassin-versant, puis aux mandats répartis dans un monde fini, puis à une cité où d’autres espèces comptent. Ce qui se déplace, ce sont moins les procédures que la liste des convives.
Le paysage français se lit de la même façon. L’utopie écologique est celle de 51 % des Français, devant l’utopie identitaire-sécuritaire à 39 % et l’utopie techno-libérale à 10 %, et elle s’étend de la gauche à la droite, l’une comme l’autre attachées au local — alors que l’écologie mobilise peu dans les urnes. Là encore, l’imaginaire traverse les clivages plutôt qu’il ne les épouse. Ce qui bloque tient à la perception : une écologie reçue comme punitive, une doctrine de renoncements. Notre étude Ipsos sur les nouveaux comportements le montre en creux — les gestes qui coûtent peu sont largement acceptés, 40 % pour limiter les emballages et 26 % pour réduire ses dépenses à l’essentiel, quand ceux qui touchent au confort plafonnent : 17 % pour réduire l’usage de la voiture, 10 % pour renoncer aux voyages lointains.
C’est à quoi répond l’écologie populaire, la voie que nous portons : un mode de vie à la fois responsable et désirable, ancré dans le quotidien et sur les domaines qui comptent pour les Français — l’alimentation, l’éducation, les services publics. La sobriété n’y est qu’un des quatre imaginaires disponibles, et le réservoir vaut d’être élargi.
Cette table, il reste à la composer. Une gouvernance partagée entre humains qui travaillent est un acquis réel ; le pas suivant consiste à élargir la table aux vivants dont l’activité dépend — les fournisseurs amont, dont la capacité à vivre commande la disponibilité de la matière ; les consommateurs, quand ils votent le cahier des charges et le prix payé au producteur ; et le milieu lui-même, sols, arbres et populations, dont la voix se traduit trop souvent en tonnage alors qu’elle peut se traduire en siège.
Les imaginaires de l’écologie populaire
Économique : ce que cela engage pour une activité
Chacun de ces mondes propose aussi une organisation économique. À Prospera, une société privée vend la protection de la vie et de la propriété contre un tarif annuel : chacun contracte pour lui-même. Sur Anarres, la propriété a disparu et la même langue dit le travail et le jeu. Sur l’Horhizome, le travail se compte en Unités hebdomadaires affectées aux tâches du collectif. Dans l’Écoume, le recyclage, le troc et les services partagés ont rendu l’accumulation obsolète. Sur la Flotte, l’architecture en alvéoles fait de la production partagée et du recyclage le métabolisme du vaisseau. Sur Oomza, une université tient le centre : ce qui se produit et s’échange, ce sont des capacités.
Ces organisations se rangent dans quatre modèles, qui suivent les quatre imaginaires. La sobriété limite les impacts sans transformer le modèle. La décroissance réduit en renonçant à des périmètres d’activité — c’est la logique des Unités de Travail de l’Horhizome. L’économie circulaire boucle les flux et restaure ce qui a été dégradé — la Flotte en donne l’image la plus littérale, où chaque ressource revient dans le cycle. L’économie régénérative fait de l’activité elle-même un moyen d’augmenter les capacités du vivant, comme sur Oomza où la rencontre augmente ce que chacun peut devenir.
L’Écoume rappelle au passage la leçon de la grille : elle recycle, troque et partage, et son imaginaire demeure biocentrique. Une pratique circulaire ne fait pas à elle seule une économie écocentrique — ce qui compte est ce à quoi elle sert.
Pour une entreprise, ces quatre modèles forment une trajectoire, de la prédation à la régénération, et à chaque étape un imaginaire différent est convoqué : limiter tient et résiste, réduire renonce, restaurer répare, régénérer contribue. La transformation se fait de l’intérieur, chaque palier préparant le suivant, et la dernière étape est intégrative : elle reprend les précédentes — limiter, réduire et restaurer restent nécessaires — et y ajoute une bascule, celle qui fait de l’activité une contribution aux capacités du vivant. C’est la direction que donne la régénération : faire de l’activité économique une capacité à contribuer au développement du vivant et des milieux dont elle dépend.
Les deux grilles se superposent alors terme à terme.
| Imaginaire | Niveau | Modèle économique | Trajectoire de l’entreprise |
|---|---|---|---|
| Anthropocentrisme | Limiter | Sobriété | Stagnation sécuritaire : subir la règle pour préserver l’existant. |
| Biocentrisme | Réduire | Décroissance | Efficience défensive : optimiser les flux pour prolonger l’extractif. |
| Écocentrisme | Restaurer | Économie circulaire | Robustesse conservatrice : réparer le milieu pour maintenir le système. |
| Multicentrisme | Régénérer | Économie régénérative | Contribution symbiotique : basculer de rôle pour nourrir le vivant. |
La colonne de droite porte l’avertissement le plus utile de la série. Restaurer les écosystèmes à l’équilibre permet aussi de tenir plus longtemps un système délétère : la robustesse conservatrice répare le milieu pour maintenir le modèle en place. C’est ce qui distingue le troisième palier du quatrième, où la rentabilité devient une conséquence de la capacité du vivant, humain et non humain, dans son milieu de vie.
Le Capacity Score permet de situer une activité sur ces quatre niveaux : il évalue la capacité à tenir ses trajectoires RSE, innovation et business, et identifie les leviers d’action prioritaires. Les imaginaires s’y lisent au levier des dynamiques humaines — là où se joue ce que le collectif est en mesure de vouloir.
Situer votre organisation avec le Capacity Score
Passer des récits à nos propres futurs
C’est le travail que nous menons avec la Fresque des Imaginaires : rendre visibles les représentations qui structurent déjà nos choix, puis composer une vision, seul et en équipe.
Le travail se poursuit dans les modes de vie, et c’est là que la thématique de l’atelier prend son sens. Changer de relation à la nature transforme les questions que nous posons à l’alimentation, à l’habitat, à la mobilité, au travail ou à la consommation : la nature devient un système de relations dont nous faisons partie, les autres vivants des habitants du milieu avec leurs capacités propres, et les activités humaines cherchent leur développement dans la qualité des relations qu’elles entretiennent avec eux.
Socialter remet en circulation des utopies et rappelle combien nous avons besoin de futurs capables de susciter du désir. Leur mise en récit permet de les habiter mentalement, avec leurs promesses, leurs contraintes et leurs contradictions.
Le mouvement complet tient en une phrase : partir de nos propres représentations, explorer d’autres relations à la nature et construire collectivement des modes de vie responsables et désirables.
La Flotte propose un récit : apprendre à faire système. Oomza en propose un autre : apprendre à habiter un monde à plusieurs centres. À nous, ensuite, d’imaginer les nôtres.
La Fresque des Imaginaires
Un atelier réflexif qui ouvre de nouvelles perspectives pour un territoire, une entreprise, une marque et ses produits. Trois objectifs : sortir de la peur en écartant les visions de fin du monde, comprendre les valeurs à travers les quatre rapports à la nature, et créer ensemble un futur désirable.
Le déroulé. Les animateurs présentent les quatre relations humain-nature, illustrées par des marques de plusieurs secteurs et de plusieurs territoires. Chacun réfléchit ensuite à ce qui compte vraiment pour lui dans son rapport à lui-même, aux autres et à la nature. Puis les participants, réunis en équipes, imaginent comment ils souhaiteraient habiter, manger, boire, s’habiller ou voyager en 2050, sous forme de collages partagés en fin de séance.
Ce qu’elle produit : de la cohésion d’équipe, une plateforme de marque aspirationnelle, des pistes de produits et de services qui contribuent à l’environnement et à la société, et des projets de territoire. La Fresque est reconnue par l’ADEME et par l’Office français de la biodiversité, et a été menée avec La Poste, l’OFB, la CEC Normandie et Biomim’Expo.
Faire l’expérience de la Fresque
Une session découverte, en petit groupe, pour éprouver l’atelier de bout en bout avant de l’envisager chez vous.
Voir les sessions découverteL’organiser chez vous, sur votre sujet
Une session sur mesure pour une équipe, une marque ou une collectivité, avec des planches d’inspiration illustrées sur votre thématique — habiter sur Terre en 2050, manger, s’habiller.
Demander une session sur mesureVous former à l’animation
Acquérir les compétences sur les imaginaires et animer vous-même l’atelier dans votre organisation ou votre réseau.
Découvrir la formationEt pour votre organisation : où en êtes-vous entre Limiter et Régénérer ?
Le Capacity Score vous permet d’évaluer votre capacité à tenir vos trajectoires RSE, innovation et business — et identifie vos leviers d’action prioritaires, à travers les quatre niveaux et six leviers de transformation.
Découvrir le Capacity ScoreSocialter, « Test : pour quel univers utopique et post-capitaliste êtes-vous fait·e ? », 14 août 2025, n°71 — illustrations de Jules Naleb.
Ursula K. Le Guin, Les Dépossédés · Li-Cam, Visite, Baies de soleil, Sous la terre, La Volte · Elio Possoz, Les Mains vides, La Volte, 2025 · Becky Chambers, Archives de l’exode, série Les Voyageurs, L’Atalante · Nnedi Okorafor, Binti, tome 1, ActuSF, 2020.
Gilbert Durand, sur la notion d’imaginaire · IPBES, évaluation des diverses valeurs de la nature, 2022 · Nicole Huybens, éthique environnementale · Arne Næss, écosophie et Soi écologique · Kirkpatrick Sale, sur la biorégion.
ObSoCo, ADEME et Bpifrance Le Lab, Observatoire des perspectives utopiques des Français, 2022 · étude Ipsos × Nous Sommes Vivants, Transition écologique et nouveaux comportements.
Angeline Montoya et Vincent Nouvet, « Prospera, une étrange enclave libertarienne totalement privée au Honduras », Le Monde, 16 août 2024 · Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet, Apocalypse Nerds, éditions Divergences, 2025.

Laisser un commentaire