Made in France, de Samuel Valensi et Paul-Éloi Forget, a reçu le Molière 2026 du metteur en scène dans un spectacle de théâtre privé. La pièce raconte une usine qui délocalise. À Gémenos, Scop-Ti fabrique du thé bio depuis onze ans dans une usine que ses salariés ont reprise après 1 336 jours de conflit, avec des comptes qui cherchent encore leur équilibre. Entre les deux, de nouveaux récits apparaissent, où le public prend part à l’issue. C’est le terrain sur lequel nous portons le Made in France contributif, avec la Fresque des Imaginaires, notre pièce La Grande Bascule et notre fiction L’Arche. La question qui les tient : à partir de quel moment un récit sur l’industrie donne-t-il à ceux qui le reçoivent la capacité d’agir ?
Analyse sous l’angle du Made in France contributif, dont le manifeste a été remis aux ministères de l’Agriculture, de l’Industrie et du Commerce le 12 juin 2026 — août 2026. Par Nous Sommes Vivants. Lecture par niveaux avec le Capacity Score, sur documents publics et sans cotation chiffrée. Données financières issues des comptes sociaux déposés au greffe de Marseille.
Quatre façons de raconter une usine
Le conflit Fralib a produit trois œuvres. Un documentaire, 1336 jours, des hauts, débats, mais debout, de Claude Hirsch. Un one-man-show en verbatim, 1336 (parole de Fralibs), de Philippe Durand, publié aux éditions D’ores et déjà. Et une comédie, Made in France, de Samuel Valensi et Paul-Éloi Forget — celle-ci plus indirectement, née d’une enquête sur la désindustrialisation nourrie par les affaires Alstom, ArcelorMittal et Fralib.
Chacune place le public à un endroit différent. Le documentaire le prend à témoin. Le verbatim lui transmet une parole. La satire le tient à distance, du côté de la lucidité. Une quatrième façon existe, que nous pratiquons sous trois formes : celle où le public entre dans l’histoire, et où ce qu’il apporte en change la fin.
C’est le fil de cet article, et c’est un choix de méthode. Les chiffres et les cadres d’analyse situent une trajectoire ; ils laissent intact ce qui décide vraiment — les représentations à partir desquelles un dirigeant arbitre et un consommateur choisit. Un récit fait trois choses qu’aucun tableau de bord ne fait : il permet d’envisager ce qui n’existe pas encore, d’expérimenter une décision avant de la prendre, et de changer de regard sur ce qu’on croyait connaître. C’est ce que nous portons pour l’économie régénérative, avec les trois dispositifs décrits en fin d’article. Une seule question les commande : est-ce que la France va mieux parce que cette usine existe ?
I. Made in France : une satire construite sur enquête
La compagnie La Poursuite du Bleu, fondée en 2014 par Samuel Valensi, défend un théâtre politique et engageant. Made in France est sa quatrième création, après L’Inversion de la courbe (2017, déclassement social), Melone Blu (2019, raréfaction des ressources) et Coupures (2022, démocratie et enjeux écologiques). Samuel Valensi est diplômé d’HEC, titulaire d’une licence de philosophie, et co-responsable du secteur culturel du think tank The Shift Project. Cette trajectoire compte pour la suite : la pièce est écrite depuis l’intérieur des mécaniques économiques qu’elle met en scène.
L’intrigue : Émile sort de prison en peine aménagée, décroche un poste de technicien de surface dans une usine — et découvre que le site délocalise. Pour tenir sa liberté, il lui faut devenir syndicaliste, sauver l’usine, ses collègues, et le pays au passage. Autour de lui : direction, cabinet ministériel, fonds d’investissement, syndicats. Une batteuse sur le plateau donne la cadence.
Le matériau est documenté. Pour écrire, les deux auteurs ont dépouillé des rapports parlementaires sur des fermetures d’usine et mené des entretiens avec des syndicalistes, des salariés, des consultants en stratégie, des avocats et des membres de cabinets ministériels.
Les faits
Molières 2026 : trois nominations (meilleur spectacle, meilleur auteur, meilleure mise en scène) et le Molière du metteur en scène dans un spectacle de théâtre privé, attribué à Samuel Valensi et Paul-Éloi Forget.
Avignon Off 2026 : du 4 au 23 juillet au 11 • Avignon, deuxième année consécutive.
Saison précédente : Théâtre de Belleville, Théâtre de la Concorde, puis Théâtre de la Renaissance à Paris, avec un cycle de rencontres du lundi entre chercheurs, artistes, responsables politiques, entrepreneurs, syndicalistes et citoyens.
Ce que la pièce donne à voir : le Triangle de l’Inaction sur un plateau
Notre analyse de la chute de Brandt décrit le Triangle de l’Inaction : trois sommets — l’entreprise piégée dans le milieu de gamme, le consommateur qui aime l’industrie française tout en achetant importé, l’État pompier sans vision industrielle — qui se renvoient la responsabilité jusqu’à la liquidation. Made in France met précisément ces trois sommets en scène, et y ajoute le fonds d’investissement.
La pièce assume son issue : chaque personnage poursuit sa stratégie personnelle, la comédie se referme sur un jeu de massacre collectif où le mensonge l’emporte. Les critiques le disent avec justesse : c’est drôle et désespérant. Le mécanisme est rendu visible avec une précision rare. Ce que la forme satirique laisse au spectateur, c’est la lucidité — et l’après-spectacle est confié aux rencontres du lundi.
II. Scop-Ti, ex-Fralib : ce qui se passe quand le rideau se lève sur la suite
À une trentaine de kilomètres de Marseille, la suite s’est écrite pour de bon. Le 28 septembre 2010, Unilever annonce la fermeture de l’usine Fralib de Gémenos, qui fabrique le thé Éléphant, et le transfert de la production en Belgique et en Pologne. 182 emplois sont en jeu. Les salariés et leurs organisations syndicales occupent l’usine. Le conflit dure 1 336 jours ; trois plans de sauvegarde de l’emploi sont annulés par la justice ; l’accord de fin de conflit est signé le 26 mai 2014.
Les termes de l’accord : Unilever conserve la marque Éléphant, cède les machines pour un euro symbolique — leur valeur comptable s’élève à 7 millions d’euros — et verse 2,85 millions d’euros à la coopérative. Sur les 76 salariés encore mobilisés à la fin du conflit, 58 deviennent coopérateurs et apportent leur capital, prélevé sur leurs indemnités de licenciement. Ce capital est non rémunéré, par décision des coopérateurs. La production redémarre en 2015 sous une marque qui porte le compte des jours : 1336.
1 336 jours de conflit (2010-2014) | 182 emplois en jeu en 2010 | 58 coopérateurs fondateurs | 177 k€ capital apporté par les salariés |
La reprise a rouvert une filière, en plus d’une usine
C’est par l’amont que Scop-Ti entre dans le champ du Made in France contributif. La coopérative est allée chercher sa matière première là où elle avait cessé d’être cueillie. Olivier Leberquier, président du conseil d’administration, décrivait en 2016 l’état de la ressource : à la fin des années 1980-1990, la cueillette annuelle de tilleul sur le territoire atteignait 400 à 500 tonnes ; elle était tombée à 10 à 15 tonnes, alors que les tilleuls, eux, étaient toujours là. Le constat vaut également pour la camomille, la verveine et la mélisse.
La coopérative a donc contribué à relancer la filière tilleul à Buis-les-Baronnies, dans la Drôme, puis signé fin 2017 des partenariats avec la Sicarappam, groupement auvergnat de producteurs de plantes, et avec la Scop Ethiquable, pour structurer une filière de plantes sauvages. Une usine de transformation, des cueilleurs, une coopérative de producteurs, un acteur du commerce équitable : la table réunie est celle d’une filière, et le tilleul des Baronnies a retrouvé un débouché industriel.
Cette filière a un aboutissement visible : une boîte. Sous la marque 1336, l’Infusion Millésime Tilleul des Baronnies est certifiée biologique et composée de tilleul à 100 %, et la coopérative s’est associée au Syndicat des Producteurs de Tilleul Officinal des Baronnies pour la porter. Le mot millésime mérite qu’on s’y arrête : il dit une récolte, une année, un terroir — un vocabulaire de vigneron appliqué à une fleur d’arbre que plus personne ne cueillait il y a dix ans.
Le bio tient ici d’une position ancienne. Toute la marque propre est certifiée, sans arôme artificiel, et ce choix prolonge une bataille menée dès 2003, quand les salariés de Fralib s’opposaient au remplacement des arômes naturels par des arômes chimiques. Dans notre grille de lecture, la certification biologique situe une filière agricole au palier de la restauration : les sols cultivés retrouvent les conditions de leur rétablissement. C’est le socle à partir duquel une trajectoire régénérative devient possible — et Scop-Ti l’a posé sur l’ensemble de ce qu’elle signe.
Ce que cela change pour la lecture régénérative. Une entreprise qui relocalise sa production répond à la question du où. Une entreprise qui remet en cueillette des arbres qui avaient cessé de l’être, et qui rend un revenu à un territoire de moyenne montagne, répond à la question du quoi : elle augmente la capacité d’un milieu et d’une communauté humaine à tenir. C’est la distinction que porte le Made in France contributif.
Et il faut le dire dans ces termes-là. « Fabriqué en France » se comprend d’emblée, tout le monde voit ce que ça désigne : un lieu. Contribuer à la France et à ses habitants — humains et non humains, la biodiversité comprise — dit infiniment plus. C’est cela, la régénération : une activité dont les habitants d’un territoire, quelle que soit leur espèce, sortent avec davantage de capacité qu’avant qu’elle n’existe.
L’équation économique, telle que les comptes la donnent
Les récits de presse retiennent une trajectoire ascendante : 460 000 euros de chiffre d’affaires en 2015, environ 4,2 millions en 2020, 4,5 millions annoncés pour les dix ans de la coopérative. Les comptes sociaux déposés au greffe de Marseille — le dernier dépôt, portant sur l’exercice 2024, a été publié au BODACC le 4 juin 2026 — donnent une image plus exigeante.
| Exercice | 2021 | 2022 | 2023 | 2024 |
|---|---|---|---|---|
| Chiffre d’affaires | 3,86 M€ | 3,50 M€ | 3,26 M€ | 4,32 M€ |
| Résultat d’exploitation | −18 k€ | −552 k€ | −655 k€ | −377 k€ |
| Résultat net | +17 k€ | +442 k€ | −38 k€ | −374 k€ |
| Fonds propres | 396 k€ | 821 k€ | 759 k€ | 356 k€ |
Source : comptes sociaux SCOP T.I (SIREN 805 019 791), exercices clos au 31 décembre.
Deux enseignements. Le chiffre d’affaires a reculé trois années de suite avant de progresser de près de 33 % en 2024. Et le résultat d’exploitation demeure négatif sur les quatre exercices : à ce niveau de volume et de prix, l’activité industrielle absorbe plus qu’elle ne dégage.
La structure commerciale explique l’essentiel. La fabrication pour les marques de distributeurs porte l’usine en volume ; les marques propres — celles qui portent le bio, les arômes naturels et la filière relocalisée — portent la marge. Le premier segment finance les frais fixes à marge faible ; le second reste minoritaire en tonnage. C’est exactement le nœud identifié pour Duralex : la contribution existe dans l’outil, dans la gouvernance et dans l’amont, et il reste à lui donner force de marché. C’est la demande même du manifeste du Made in France contributif : rendre la contribution lisible sur le produit, pour que le consommateur, l’État et les territoires puissent choisir le Made in France qu’ils financent. Rendre visible ce qui est déjà là est le levier prioritaire, et c’est ici une condition de survie.
Le cas éclaire d’ailleurs une objection courante. Le manifeste rappelle qu’un produit français abordable peut rester sans effet sur les sols et les producteurs, et que tout l’enjeu consiste à faire converger l’accessible et le contributif. L’infusion de tilleul des Baronnies revient à vingt-cinq centimes la tasse — bio, millésimée, cueillie en France, portée par un syndicat de producteurs. Sur la même page marchande, une maison de thé vend deux fois et demie plus cher une tisane au tilleul en mélange. C’est qui le Patron ?! a fait la même démonstration sur le lait : un prix construit à partir du revenu de l’éleveur — 0,59 euro le litre au producteur pour 1,47 euro en rayon — et un chiffre d’affaires en hausse de 11,8 % en 2024. La convergence dont parle le manifeste est déjà là, en rayon, et personne ne le sait.
III. Ce qu’un récit sur Scop-Ti aurait à rendre visible
Le Capacity Score est une lecture par niveaux : Limiter, Réduire, Restaurer, Régénérer. Dans sa forme gratuite, le diagnostic révèle la posture de la personne qui y répond — son cap réel et son archétype de leadership. C’est une autre forme qui est mobilisée ici : celle où le collectif lit les documents publiés par une entreprise, comme pour Michelin ou Patagonia. Ce qu’elle situe est une capacité — ce qu’une activité est en mesure de faire, et de tenir dans la durée — plutôt qu’une performance atteinte. Les quatre niveaux se lisent sur six leviers — Leadership personnel, Intelligence écosystémique, Chaîne de valeur localisée, Innovation produit, Dynamiques humaines, Gouvernance de l’activité. Aucun score chiffré n’est publié ici. Scop-Ti publie ses comptes sociaux et rien d’autre : coter une activité sur ce seul matériau reviendrait à noter l’absence de publication plutôt que l’état réel des pratiques.
| Niveau | Ce que l’activité cherche à faire | La capacité acquise |
|---|---|---|
| Limiter Conformité responsable — le Garde-fou |
Se tenir aux seuils réglementaires et documenter ses obligations. Le récit qui domine : tenir face aux polycrises. | Éviter le pire. |
| Réduire Atténuation systémique — l’Optimisateur |
Diminuer les impacts et les dépendances : circularité, sobriété, substitution de matières. Le récit : à quoi renoncer pour préserver les conditions de vie. | Diminuer les pressions exercées. |
| Restaurer Robustesse écosystémique — l’Architecte |
Réparer les milieux dont l’activité dépend et gérer les interdépendances avec les autres acteurs du territoire. Le récit : comment réparer les écosystèmes que nous avons déréglés. | Tenir dans l’instabilité, parce que les autres tiennent aussi. |
| Régénérer Contribution en triple impact — le Jardinier |
Concevoir l’activité pour que les sols, les milieux et les communautés gagnent en capacités au-delà de leur état de départ. Le récit : quel service unique rendons-nous au vivant. | Augmenter la capacité du vivant, humain et non humain, dans un territoire. |
Deux précisions comptent pour lire le tableau qui suit. Restaurer est un aboutissement stratégique légitime : une activité qui tient dans un monde instable a acquis quelque chose de réel, et beaucoup d’entreprises solides s’y situent. Et le passage à la régénération relève d’une bascule de nature plutôt que d’un cran de maturité supplémentaire : on quitte une logique d’impact — combien je prélève, combien je réduis — pour une logique de contribution — ce que mon activité rend possible autour d’elle. La performance économique y devient une conséquence de cette capacité, pas un objectif tenu à part.
La grille dit aussi comment on se relie, et à quelle échelle. À Limiter, l’entreprise agit en silo, seule face à ses risques : la relation est atomique. À Réduire, elle raisonne à l’échelle de sa chaîne de valeur et protège la nature comme un objet extérieur. À Restaurer, elle agit en réseau et gère les interdépendances à l’intérieur de son territoire — la réciprocité apparaît. À Régénérer, la chaîne de valeur devient itérative avec les parties prenantes des écosystèmes localisés, et les liens deviennent mutuellement bénéfiques : chacun renforce par son activité propre la capacité des autres. C’est cette dernière ligne qui commande la question suivante.
Une dernière ligne compte pour la suite : le statut de la dépense écologique et sociale. À Limiter, elle est un coût subi, une charge administrative isolée. À Réduire, un coût accepté, qui vaut assurance et bénéfice de marque. À Restaurer, un investissement dont le retour se calcule en robustesse — les trois capitaux y restent pensés séparément. À Régénérer, ils se rejoignent : la valeur créée est durable et équitablement répartie, et l’environnemental comme le social deviennent des leviers de continuité en symbiose avec l’économique. Le modèle économique en triple impact n’existe qu’à ce palier. Aux trois autres, la dépense écologique se justifie ; au quatrième, elle rapporte.
| Levier | Ce que les sources publiques établissent |
|---|---|
| Gouvernance de l’activité | Une personne, une voix. Capital détenu par les coopérateurs et non rémunéré, par décision d’assemblée. Mandat de dirigeant à titre gratuit depuis 2018. Financement partagé entre salariés, citoyens donateurs et association de soutien. La table de décision réunit les salariés ; les cueilleurs, les consommateurs et le milieu y ont une place à construire. |
| Chaîne de valeur localisée | Relance de la filière tilleul à Buis-les-Baronnies, partenariats avec la Sicarappam et Ethiquable. La coalition amont existe. La part des volumes qu’elle irrigue reste à établir. |
| Leadership personnel | Un arbitrage tenu contre son intérêt commercial immédiat : le refus des arômes chimiques, dès 2003 chez Fralib, puis le choix du bio intégral sur la marque propre. |
| Innovation produit | Marque propre intégralement en bio certifié, sans arôme artificiel, choix tenu depuis 2003. L’origine figure sur l’emballage : le millésime de tilleul nomme les Baronnies et le syndicat de producteurs. Analyse de cycle de vie et affichage chiffré de la contribution restent à produire. |
| Intelligence écosystémique | La lecture de la ressource critique est explicite et chiffrée : l’effondrement de la cueillette de tilleul sert de point de départ à la filière. Aucun indicateur environnemental ou social n’est publié par ailleurs. |
| Dynamiques humaines | Salaire unique par catégorie professionnelle. Au-delà, l’état des collectifs relève de ce que seuls les coopérateurs peuvent renseigner. |
Qui siège à la table : la question que pose la régénération
Une coopérative rend le pouvoir aux salariés. C’est un acquis considérable, et le plus visible dans le cas Scop-Ti : ceux qui produisent sont ceux qui décident. La régénération pose une question qui prolonge celle-là — qui d’autre mériterait un siège ? Car l’activité dépend aussi de trois voix que les organes de décision entendent rarement.
Les fournisseurs, d’abord. Les cueilleurs des Baronnies, le syndicat qui les fédère, les producteurs de la Sicarappam : leur capacité à vivre de la cueillette commande la disponibilité de la matière, donc la survie de la marque propre. Ils sont partenaires par contrat ; ils restent extérieurs à l’arbitrage.
Les consommateurs, ensuite. L’association Fraliberthé et les 265 000 euros réunis en 2017-2018 montrent une communauté prête à financer. Ce lien reste celui du soutien, quand d’autres modèles l’ont fait entrer dans le cahier des charges — chez C’est qui le Patron ?!, ce sont les consommateurs qui votent les critères de production et le prix payé à l’éleveur.
Le milieu, enfin. Les tilleuls des Baronnies, les sols qui les portent, les insectes qui les visitent : leur état conditionne la récolte de l’année et celle des vingt suivantes. Leur voix se traduit aujourd’hui par une donnée de tonnage. Elle pourrait se traduire par un siège, comme le font les entreprises qui ouvrent leurs instances à des représentants du territoire et du vivant, dotés d’un droit de vote.
Ce siège-là manque partout, et c’est une remarque à faire sans complaisance. Ce même modèle, qui atteint le meilleur score de notre corpus, bute sur ce point précis : les sols, les pollinisateurs et la biodiversité n’y disposent d’aucune représentation avec droit de décision. Le projet d’un administrateur du vivant doté d’un droit de veto y est en construction. C’est la frontière commune de tout le champ régénératif.
C’est donc ce déplacement que le passage à la régénération demande : élargir la table de la gouvernance des humains qui travaillent à celle des vivants dont l’activité dépend. Et c’est précisément ce qu’une salle de théâtre peut faire avant qu’un conseil d’administration ne le fasse.
Ce qu’un récit aurait à porter. Scop-Ti tient ses forces là où beaucoup d’industriels ont leur angle mort : gouvernance, coalition amont, arbitrages assumés. Sa trajectoire achoppe sur le premier terme de la triple profitabilité : la profitabilité financière reste à établir. La contribution sociale et territoriale est démontrée ; le compte de résultat, lui, attend encore que cette contribution soit rémunérée. C’est la question que nous posons au cœur du business model canvas de l’entreprise régénérative : qui va payer pour la régénération — quel segment de clientèle finance la filière, à quel prix, sur quelle preuve.
IV. Le point que la satire confie à d’autres
Revenons à la salle. Made in France installe une lucidité collective sur un mécanisme économique : c’est une contribution réelle, et le succès public montre qu’il existe une demande forte pour ce type de récit. La compagnie l’a d’ailleurs vu, puisqu’elle a associé à ses représentations parisiennes un cycle de rencontres avec des chercheurs, des syndicalistes et des entrepreneurs.
La compagnie a travaillé cette question de près. Coupures, sa création de 2022 sur la démocratie face aux enjeux écologiques, installe le public dans une assemblée municipale appelée à se prononcer sur le déploiement d’antennes-relais, et plusieurs présentations du spectacle le qualifient de participatif. Dans leur propre dossier, les auteurs écartent le terme : ils cherchaient une forme qui ne puisse exister qu’avec des spectateurs présents dans la salle, en gardant la décision au plateau. La nuance qu’ils posent eux-mêmes est exactement celle qui sépare les deux familles de dispositifs.
Notre travail sur les imaginaires explique ce qui se joue ensuite. Un récit de désindustrialisation active un imaginaire de paradis perdu : la grande usine d’avant, le collectif d’avant, la dignité d’avant. Cet imaginaire produit une émotion forte et un pic d’attention — les appels citoyens de Duralex et de Scop-Ti en témoignent. Il met en lumière ce qui a été perdu, et l’élan qui suit retombe avec l’actualité.
Le passage à l’acte relève d’un autre registre : celui où la personne éprouve sa propre capacité à décider. C’est là que le format compte autant que le propos. Un spectateur repart avec une analyse. Un participant repart avec l’expérience d’un arbitrage qu’il a lui-même tranché, et avec la mémoire de ce que cela lui a coûté.
V. Trois dispositifs, un même principe : la participation
Ce que nos trois dispositifs ont en commun est le point décisif : dans chacun, le public participe, et ce qu’il apporte modifie l’issue. Seul le support change — un atelier, une salle de théâtre, un texte à écrire à plusieurs. Et chacun travaille l’un des trois usages du récit : la Fresque fait envisager, la pièce fait expérimenter, la fiction fait changer de regard — sa première saison porte d’ailleurs ce nom, la rupture cognitive.
La Fresque des Imaginaires : déplacer la relation avant de déplacer le modèle
Avant la scène, il y a l’atelier. La Fresque des Imaginaires part du constat posé plus haut : nos décisions économiques s’appuient sur des représentations, et ces représentations tiennent à la relation que nous entretenons avec le vivant. L’atelier poursuit trois objectifs. Sortir de la peur : écarter les visions de fin du monde pour ouvrir des utopies habitables. Comprendre les valeurs : travailler quatre rapports à la nature. Créer ensemble : dessiner un futur désirable en commun.
Les quatre rapports se disent simplement. Vivre de la nature, quand l’humain y puise les ressources de son confort. Vivre dans la nature, quand toute vie compte également et que la Terre est à protéger. Vivre avec la nature, quand l’humain se reconnaît comme un élément de l’écosystème parmi d’autres. Et vivre connecté à la nature : prendre soin, c’est-à-dire agir directement pour réparer et régénérer le vivant. C’est ce dernier rapport que porte la régénération, et c’est lui qui manque le plus souvent aux comités de direction qui arbitrent sur les trois premiers sans le savoir.
Ces quatre rapports ne forment pas un second cadre à côté du premier : ce sont les quatre niveaux du tableau plus haut, vus depuis la relation au vivant plutôt que depuis l’activité économique. Vivre de la nature ouvre la piste de la sobriété, et répond à Limiter. Vivre dans la nature ouvre celle de la décroissance sélective, et répond à Réduire. Vivre avec la nature ouvre celle de l’adaptation, et répond à Restaurer. Vivre connecté à la nature ouvre celle de la régénération, et répond à Régénérer. Une même grille, deux entrées : par les décisions de l’entreprise avec le Capacity Score, par les représentations avec la Fresque.
La participation y prend une forme concrète. Après la présentation des quatre rapports, illustrés par des marques et des territoires, chaque participant énonce ce qui compte pour lui dans son rapport à lui-même, aux autres et au vivant. Puis les équipes fabriquent : des collages d’images découpées dans des magazines, pour figurer comment on souhaite habiter, manger, s’habiller ou voyager en 2050. Les planches partagées en fin de séance sont le matériau produit par la salle — et le point de départ d’une plateforme de marque, d’une piste d’innovation ou d’un projet de territoire.
L’enjeu tient en une phrase : rendre aux imaginaires écologiques utopiques leur place à côté des imaginaires dystopiques, largement surexploités. C’est la réponse directe au piège du paradis perdu décrit plus haut. La Fresque est reconnue par l’ADEME et par l’Office français de la biodiversité, et a été déployée notamment à La Poste, auprès de soixante-dix dirigeants de la CEC Normandie, et à Biomim Expo pour réinventer la bouillabaisse.
La Grande Bascule : faire jouer la décision
La Grande Bascule est une pièce de théâtre participative créée par Nous Sommes Vivants, jouée au Regard du Cygne, Paris 20e. Elle s’inspire du théâtre forum, du théâtre de présence sociale et du théâtre débat.
Le dispositif : le comité de direction de BABY BOIS, PME vosgienne de jouets en bois pour enfants, se réunit pour décider de l’avenir de l’entreprise. Quatre dirigeants aux visions divergentes — le président, héritier attentif aux chiffres et au legs familial ; la directrice RSE, qui défend les forêts et la biodiversité ; le directeur financier, pour qui seuls les chiffres parlent ; la directrice RH, médiatrice entre humour et qualité de vie au travail. Trois voix habituellement absentes de la salle prennent également la parole : un arbre, mémoire vivante de la forêt ; un enfant ; un oiseau. Ce sont exactement les sièges vides de la section précédente — le milieu, l’avenir, les autres qu’humains — occupés le temps d’une représentation. Le public intervient en direct pour faire basculer BABY BOIS vers un modèle d’affaires régénératif — ou pas. Voir un extrait.
Les mêmes matériaux que Made in France sont donc sur le plateau : une entreprise industrielle, un territoire, un arbitrage entre les chiffres et ce qui fait vivre. Ce que le format ajoute, c’est la place de la salle. La décision revient aux participants, et la fin varie d’une représentation à l’autre.
La finalité assumée de cette expérimentation est un dispositif d’intervention en comité de direction, à la demande des entreprises. Les dirigeants, la table, et la question posée en présence de ceux qu’elle concerne. Le théâtre devient alors un outil de mise en capacité collective — cet apprentissage de la décision partagée que Duralex et Scop-Ti ont dû mener, l’une et l’autre, dans l’urgence de la reprise.
L’Arche : écrire la suite
Le théâtre réunit une salle, un soir donné. L’Arche atteint un lecteur, où qu’il soit et quand il veut. Cette fiction en trois saisons — Protocole Noé, Protocole Régénération, Protocole Nous Sommes Vivants — embarque un équipage d’humains et de non-humains dans un train qui traverse le déluge, puis les fait débarquer sur un plateau volcanique nu où la survie laisse place à une autre question : comment habiter. Une boussole accompagne la lecture : les quatre relations au vivant de la Fresque, entre lesquelles le récit fait naviguer d’une séquence à l’autre.
La saison 1 se lit. La saison 2 fait franchir au lecteur le même pas que la salle franchit au théâtre : elle appelle des scénaristes-cartographes du réel, invités à proposer des rebondissements et à documenter des îlots de régénération — les entreprises, les lieux et les gestes qui, dès aujourd’hui, préfigurent ce que la fiction raconte. Scop-Ti est un de ces îlots. Une usine reprise par ses salariés, une cueillette de tilleul rouverte dans la Drôme, un capital dont les coopérateurs ont écarté la rémunération : la matière est réelle et vérifiable. Il lui manque surtout d’être racontée à la hauteur de ce qu’elle tient.
Conclusion — les nouveaux récits du Made in France contributif
Douze ans après l’accord de fin de conflit et onze ans après le redémarrage de la production, Scop-Ti fabrique du thé et des infusions à Gémenos, avec des coopérateurs qui décident, un salaire unique par catégorie, une filière de tilleul rouverte dans la Drôme — et un résultat d’exploitation qui attend encore de passer au vert.
Cette histoire se raconte aujourd’hui de trois façons : en documentaire, en verbatim, en comédie primée. Les trois installent la lucidité. Ce que le Made in France contributif demande en plus, c’est une quatrième façon de raconter — celle où l’on tranche soi-même, déclinée chez nous en un atelier, une pièce et une fiction — pour donner aux dirigeants la capacité de décider autrement, et aux consommateurs celle de reconnaître en rayon ce qu’une usine régénère. C’est le travail que nous menons, et la raison pour laquelle nous portons ces récits autant que les cadres d’analyse. La contribution de Scop-Ti se lit dans un tilleul des Baronnies remis en cueillette, et elle est déjà inscrite sur la boîte : bio, millésimé, nommé par son terroir et par son syndicat de producteurs. Elle est même accessible, à vingt-cinq centimes la tasse. Ce qui lui manque tient au soutien : l’achat, la commande publique et les aides continuent de se distribuer par origine et par prix, jamais par contribution prouvée.
Produire en France se comprend sans effort. Contribuer à la France et à ses habitants, biodiversité comprise, demande d’être raconté — et c’est précisément ce que la régénération nomme.
Le récit fait partie de l’outil de production. Ce qui est écrit sur la boîte demande encore d’être raconté à voix haute — et le prix suivra la valeur qu’on aura su rendre visible.
Appel à accueillir la pièce
Nous cherchons des lieux pour faire tourner La Grande Bascule partout en France.
La capacité à coopérer se construit : c’est le levier le plus déterminant des reprises coopératives, et le plus rarement travaillé avant la crise. Une représentation demande une salle, un public et une envie de trancher pour de vrai. Nous venons avec le reste.
Qui peut nous accueillir
Théâtres et scènes conventionnées · festivals et saisons culturelles · collectivités et agences de développement économique · fédérations professionnelles et pôles de compétitivité · CSE et directions d’entreprise · écoles de commerce et d’ingénieurs · réseaux coopératifs et acteurs de l’ESS.
Sources
- Comptes sociaux SCOP T.I — Société coopérative ouvrière provençale de thés et infusions (SIREN 805 019 791), exercices 2021 à 2024, déposés au greffe de Marseille ; dépôt de l’exercice 2024 publié au BODACC C n°20260104 du 4 juin 2026. Procès-verbaux d’assemblée du 6 avril 2021 et du 21 juin 2022.
- Made in France, texte et mise en scène Samuel Valensi et Paul-Éloi Forget, Cie La Poursuite du Bleu — pages de production 11 • Avignon et Théâtre de la Renaissance, critiques de La Terrasse, ArtCena et Sceneweb (2025-2026).
- « C’est qui le Patron ?! × LSDH — lait bio, lauréat Modèle Économique Régénératif 2025 » — Nous Sommes Vivants, mars 2026 (prix 1,47 €/L rayon, 0,59 €/L producteur, chiffre d’affaires 2024 de 126 M€ en hausse de 11,8 %, contrat cinq ans certifié Bureau Veritas).
- « Nous Sommes Vivants a lancé le manifeste du made in France contributif » — Nous Sommes Vivants, juin 2026 (manifeste remis aux ministères de l’Agriculture, de l’Industrie et du Commerce le 12 juin 2026).
- Fiche produit « Infusion Millésime Tilleul des Baronnies Bio — 20 sachets — 1336 (Scop-Ti) », MaxiCoffee (consultée en août 2026) : composition, certification, partenariat avec le Syndicat des Producteurs de Tilleul Officinal des Baronnies, prix de vente.
- Coupures, dossier d’accompagnement de la Cie La Poursuite du Bleu — Théâtre de Laval, saison 2024-2025 (source de la mise au point des auteurs sur le terme « participatif »).
- « La Grande Bascule », pièce participative, et « L’Arche : protocole Noé », fiction en trois saisons — Nous Sommes Vivants.
- « Identité coopérative : portrait de Scop-Ti » — Groupe Upcoop, mai 2024.
- « Pari réussi à Gémenos : les ex-salariés de Fralib célèbrent les 10 ans de leur coopérative » — ici (France Bleu / France 3), mai 2024.
- « Huit ans après la reprise de leur usine de thés, les ex-Fralib toujours sur le fil » — Marsactu, 2022.
- « Ils ont repris leur usine : enquête sur les Scop industrielles » — Novethic Grand Format, février 2026.
- « La renaissance industrielle : quand le Made in France devient régénératif » et « Duralex, l’usine de verre made in France » — Nous Sommes Vivants, décembre 2025 et février 2026.

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