Table ronde : entreprises textile engagées dans la régénération

Lauriers de la Régénération, juin 2025 — table ronde

Une heure de table ronde, une question de fond : à quelles conditions un vêtement peut-il porter une allégation régénérative ? Animée par Philippe Schiesser, expert en écoconception et directeur d’Ecoeff Lab, la session a fait dialoguer un cadre normatif en train de se fixer, une démonstration conduite depuis les pâturages semi-arides d’Afrique du Sud, et trois intervenants qui répondent chacun depuis un maillon différent de la chaîne.


  • Olivier Segard, dirigeant de Segard Masurel, négociant en laine installé à Tourcoing, et vice-président de la Fédération lainière internationale (IWTO).
  • Hervé Coulombel, président de Royal Mer, maison de tricotage et de confection de maille créée en 1946.
  • Guillaume Cougnaud, fondateur de 3.5, jeune marque militante de vêtements revalorisés.
  • Delphine Droz, fondatrice de La Belle Empreinte, qui accompagne des marques et des fabricants vers un textile qui régénère.

I — Le cadre

Le régénératif se loge dans la fibre et dans la pratique agricole

Philippe Schiesser ouvre sur le point qui commande tout le reste. L’allégation régénérative porte sur la matière et sur la manière dont elle est produite ; l’objet fini, lui, en est le porteur. Selon sa formule, « un pull ne peut pas être régénératif en soi » : ce sont la fibre et sa certification qui portent la démonstration.

Le parallèle qu’il propose est celui du bio. L’allégation a toujours désigné un coton issu d’une agriculture biologique, et la formulation qui vaut pour la laine suit exactement la même logique : un pull en laine issue d’une agriculture régénérative, avec les sous-critères vérifiés qui vont avec.

Cette précision de vocabulaire répond à un enjeu immédiat. Au regard des réglementations en cours et des normes ISO, une allégation régénérative formulée sans preuve s’expose à être lue comme vague et trompeuse. Elle appelle donc des éléments scientifiques — et le régénératif offre précisément cette prise, puisqu’il part du sol.

Quatre degrés : exploiter, mesurer, réduire, régénérer

La gradation présentée pendant la table ronde est celle de l’AFNOR SPEC sur l’économie à visée régénérative. Appliquée à la mode, elle situe chaque acteur sur une échelle lisible.

Degré Ce qui le caractérise
ExploiterLe modèle historique : aucune donnée, aucune traçabilité, aucun produit de référence, aucune vision de conception.
MesurerLe degré où se situe la France, portée par la loi AGEC, l’affichage environnemental et la loi sur la mode ultra-express.
RéduireL’entreprise réinternalise les impacts que son modèle d’affaires laissait dehors.
RégénérerDes données holistiques, toutes les parties prenantes intégrées, les écosystèmes et le vivant dans le périmètre, le passage du produit au projet, et une écoconception qui embarque la biodiversité ainsi que les impacts évités et positifs nets.

Le quatrième degré déplace l’unité de travail. L’objet de la démarche devient le projet et la chaîne de valeur qui s’y engage, avec des outils méthodologiques partagés entre les acteurs d’une même filière.

Une norme fait entrer la visée régénérative dans l’écoconception

Philippe Schiesser, co-rédacteur du texte, annonçait pendant la table ronde la publication imminente de la nouvelle norme française d’écoconception. Elle est parue quelques jours plus tard, et c’est le fait normatif majeur de la séquence : pour la première fois, une norme reconnaît que l’écoconception peut se donner une visée régénérative.

Les deux textes de référence

AFNOR SPEC 2315, « Économie régénérative » — parue le 8 novembre 2024, élaborée par une vingtaine d’organisations en pré-normalisation. Elle fournit des définitions consensuelles, des principes pour se situer, des spécifications pour agir et des critères de progression. Elle relève de la collection AFNOR SPEC, distincte de la collection des normes françaises.

NF X30-264, « Management environnemental — Principes et méthode pour la mise en place d’une démarche d’écoconception » — version publiée en juillet 2025, présentée par l’AFNOR le 8 juillet, soixante pages, en remplacement de la version de 2013. Elle ouvre l’allégation « a fait l’objet d’une démarche d’écoconception conformément aux exigences NF X30-264 », et permet de donner une visée à la conception.

Les conséquences énoncées pendant la table ronde tiennent en trois points. Les concepteurs disposent d’un cadre pour développer une offre écoconçue dans un modèle d’affaires à impact positif. Les entreprises gagnent de quoi asseoir la robustesse de leurs allégations, dans un moment où le mot régénératif circule vite. Les filières, enfin, tiennent un langage commun pour valoriser leurs bonnes pratiques et construire le modèle d’affaires qui va avec.

II — Ce que le calcul laisse dehors

Le paradoxe du mouton, et sa mécanique

Sur l’affichage réglementaire, un vêtement synthétique sort devant un vêtement en laine. C’est ce que la filière appelle le paradoxe du mouton : le calcul retient ce que l’élevage prélève, et laisse de côté ce qu’il rend au milieu. Philippe Schiesser en tire un postulat qu’il assume en séance — les impacts positifs de la laine dépassent ses impacts négatifs — et c’est le point de départ du travail qu’il mène avec une vingtaine d’experts et d’entreprises.

Delphine Droz en donne la mécanique, et elle est méthodologique. Dans une analyse de cycle de vie, on regarde ce que le mouton consomme et ce qu’il émet, puis on rapporte le tout au ratio de laine produite. L’allocation économique répartit ensuite les impacts entre les produits vendus — la viande, la laine, la lanoline. Tout ce qu’un élevage produit sans valeur marchande reste donc dehors.

Or la liste est longue : des paysages entretenus et une lutte contre l’enfrichement, un risque d’incendie réduit, une meilleure filtration des eaux par le couvert végétal, le bien-être animal, et des usages récréatifs — randonnée, ski — que le pâturage rend possibles. Sa comparaison est parlante : un pantalon en chanvre et laine affiche des émissions supérieures à celles d’un pantalon en polyester, et cet écart correspond aussi à des services écosystémiques que personne ne comptabilise. Elle en fait un défi adressé à la communauté scientifique.

Le même raisonnement vaut côté végétal. Le lin cultivé en rotation tous les six à sept ans régénère la terre pour les cultures qui suivent, et cette valeur agronomique reste étrangère au calcul d’impact du vêtement.

Des démarches de quantification apparaissent aujourd’hui sur ces indicateurs, notamment sur la laine, et c’est l’objet du livre blanc en préparation. Le lien avec la CSRD est direct : le texte européen demande les impacts négatifs, les impacts positifs, les opportunités et les risques. La rémunération des services écosystémiques maintenus par les opérateurs devient alors une question de modèle d’affaires, adressée à toute la chaîne de valeur.

L’écoconception, socle de la démonstration

La table ronde insiste sur un point que la fibre seule laisse ouvert. Un t-shirt dont la torsion, la conception et la qualité de fibre tiennent un seul lavage consomme sa matière régénérative sans rien en restituer.

Les méthodes de comparaison le traduisent en unité fonctionnelle : le PEF européen et la méthode de l’ADEME raisonnent en nombre de portés. Sur l’exemple donné en séance, il faudrait plusieurs dizaines de t-shirts régénératifs mal conçus pour rendre le service d’un seul t-shirt classique bien fait. La marque, le modèle d’affaires et le produit sont trois objets distincts, et la démonstration régénérative les traverse tous les trois.

Le rapport d’écoconception ouvert par la nouvelle norme récapitule ce que la démarche doit documenter : la stratégie d’entreprise, le système étudié, le dimensionnement du produit, l’unité fonctionnelle, les aspects environnementaux significatifs, la méthode de recherche d’axes d’amélioration par la créativité et la R&D, la validation des objectifs et les modes de preuve.

III — Depuis le sol

La démonstration d’Olivier Segard

Segard Masurel opère depuis cinq pays — Australie, Nouvelle-Zélande, Afrique du Sud, France, Belgique — avec environ quatre-vingts personnes, trente mille tonnes de laine traitées et plus de cent soixante-quinze ans d’existence. Sa raison d’être tient dans un rôle de lien entre les éleveurs de moutons, les industriels textiles et les marques, dans le respect des hommes, de l’environnement et des animaux.

Olivier Segard commence par rappeler ce que produit l’animal. Le mouton transforme de l’herbe et de l’eau en viande, en lait, en laine et en suint, dont vient la lanoline. Une même conduite d’élevage alimente donc plusieurs filières. Et la laine est, selon les chiffres qu’il cite, la fibre la plus réutilisée et recyclée au monde, à environ 6 % contre 2 % pour le polyester.

Les principes de l’agriculture régénératrice qu’il énumère valent bien au-delà de l’élevage : minimiser le travail du sol, diversifier les cultures, garder le sol couvert, maintenir des racines vivantes toute l’année, intégrer les animaux, assumer une responsabilité sociale. L’objectif se formule en capacité : des sols plus vivants, plus riches en biodiversité, plus robustes et plus résilients.

Imiter les troupeaux d’avant l’homme

En milieu semi-aride, la conduite s’appuie sur les travaux d’Allan Savory, à l’origine du Savory Institute et de Land to Market. Olivier Segard raconte l’épisode fondateur : chargé de lutter contre la désertification en Rhodésie du Nord, Savory attribue le phénomène à la pression des éléphants et fait éliminer quarante mille animaux. L’observation qui suit montre une dégradation accrue. Savory révise alors son analyse, s’inspire des travaux du Français André Voisin sur la productivité de l’herbe et développe sa méthode de gestion holistique des sols par le pâturage.

Le principe consiste à reproduire le comportement des herbivores avant la présence humaine. Les troupeaux resserrés par la pression des prédateurs concentraient de nombreux animaux sur un petit territoire. Ils écrasaient feuilles, branches et herbes mortes, apportaient des micro-organismes par les urines et les excréments, et brisaient par leurs sabots la croûte du sol, ce qui améliorait l’infiltration des pluies. En milieu semi-aride, la fertilité dépend autant de la fréquence des pluies et de l’état du sol que de la pluviométrie annuelle.

La traduction pratique tient dans un découpage : des parcelles plus petites organisées en roue autour d’un point d’eau, une concentration forte d’animaux, une durée de séjour courte — un à huit jours au maximum — et une fréquence de retour basse, de l’ordre d’une fois par an. Olivier Segard reprend ici la définition qui fait la différence : le surpâturage tient à la durée et à la fréquence auxquelles les plantes sont exposées à l’animal, plutôt qu’à leur concentration.

Quatre enclos, un même climat

La démonstration la plus parlante vient de la Herding Academy, près de Graaff-Reinet en Afrique du Sud. Quatre enclos d’environ quarante mètres sur quarante, voisins les uns des autres, soumis à la même pluviométrie et à la même température.

Conduite de l’enclos État du sol observé
Aucun animal depuis trois ansSol nu et desséché par endroits
Sol couvert de branchagesCouverture améliorée, évaporation réduite
Animaux présents une nuit dans l’annéeSol nettement plus couvert
Animaux présents trois nuits dans l’annéeCouverture encore supérieure, plantes beaucoup plus hautes

Trois nuits d’animaux dans l’année suffisent à faire la différence sur un sol comparable. C’est exactement le type de résultat que les indicateurs régénératifs cherchent à capter, et que les méthodes centrées sur les seuls impacts négatifs laissent aujourd’hui de côté.

Abelusi et Abelusi Plus : deux niveaux dans un même dispositif

Segard Masurel porte deux engagements de terrain. En France, la vente de fil en laine issue d’élevages traçables s’accompagne d’un travail de sensibilisation des éleveurs sur le chantier de tonte, avec des effets directs sur la qualité de la fibre : propreté, longueur, finesse, contamination réduite par les fibres extérieures.

En Afrique du Sud, la maison a construit deux standards dont le nom vient du xhosa, « le berger ».

Abelusi Wool couvre les aspects sociaux, environnementaux et le bien-être animal, garantis par des audits à la ferme et une traçabilité jusqu’au filateur. Il correspond à une production durable.

Abelusi Plus intègre les principes de l’agriculture régénératrice et vise un impact positif sur l’environnement, les animaux et les hommes, avec la santé des sols comme premier résultat attendu.

La mesure passe par le protocole EOV — Ecological Outcome Verification — de Land to Market et du Savory Institute, avec une prise annuelle d’indicateurs de santé des sols. Les équipes de Segard Masurel en Afrique du Sud sont formées pour ce travail de terrain.

Le montage économique constitue le second apport de cette présentation. Le programme fonctionne en coopération entre éleveurs, équipes locales, industriels et marques, ces dernières s’engageant sur le temps long. Les achats de laine et cet engagement mutuel financent la transition des élevages, et les marques bénéficient ensuite des produits qui en sortent. Le périmètre annoncé couvre la santé des sols, la biodiversité, l’eau, la santé des troupeaux et l’amélioration socio-économique des communautés locales, avec une contribution aux objectifs de développement durable des Nations unies.

IV — Depuis l’atelier et le rayon

Trois réponses, trois maillons

Les trois autres intervenants répondent à la même question depuis des positions très éloignées : un tricoteur qui fabrique, une marque qui revalorise l’existant, un cabinet qui mesure. Aucune de ces réponses ne recouvre les autres, et c’est ce qui rend la table ronde utile.

Royal Mer : le temps masqué

Hervé Coulombel apporte la réponse de l’industrie, et il la situe d’emblée : sa démarche part de l’atelier plutôt que du sol, et positionne la marque en exemple d’anti-fast-fashion. Il a repris Royal Mer avec son frère il y a neuf ans, alors en liquidation judiciaire : quarante-cinq personnes sur cinquante-cinq ont été reprises, toutes en production, avec un savoir-faire de tricotage transmis par trois générations de techniciens depuis 1946. Sans cette reprise, le savoir-faire disparaissait.

Sa démonstration porte sur ce qu’il appelle le temps masqué — la succession d’étapes invisibles au client qui décident de la durée de vie d’un pull. Contrôle des matières à réception. Re-paraffinage du fil avant tricotage. Repos des panneaux trois à cinq jours, le temps que la maille reprenne sa forme. Lavage avant confection, pour que le retrait ait lieu avant le vêtement plutôt qu’après. Contrôles tout au long de la confection, dans un atelier réorganisé en groupes semi-autonomes qui contrôlent eux-mêmes leur qualité. Repassage, puis contrôle final pièce par pièce avant expédition.

Le résultat se mesure : un taux de retour moyen de 0,2 % sur environ soixante mille pièces par an, et des pulls qui tiennent dix, vingt, trente ans. Deux collections annuelles, dont 35 à 40 % de modèles permanents reconduits d’une saison à l’autre. Et un produit emblématique, le pull marin Adrian : cent pour cent fabriqué en France, cent pour cent laine naturelle, garanti à vie. Sa lecture du produit tient en une phrase — un pull de ce type est un investissement long, transmissible, revendable, et le plaisir d’achat y reste attaché.

À compter de 2026, les collections ne travailleront plus que des matières naturelles, upcyclées ou recyclées. La chaîne, elle, reste dépendante d’un maillon absent : la fibre vient de mérinos importé, le fil est filé par des filateurs italiens faute de filature française — les laines de Segard Masurel entrent quelquefois dans ces fils — et la confection se fait en France. Hervé Coulombel attendait par ailleurs des notes exceptionnelles sur Écobalyse pour un pull conçu ainsi, et constate que le dispositif garde des choses à améliorer. C’est le paradoxe du mouton exposé par la marque elle-même, depuis l’atelier plutôt que depuis la méthode.

3.5 : le vêtement comme levier

Guillaume Cougnaud a lancé sa marque un an avant la table ronde, sur un constat qu’il formule simplement : assez de vêtements ont déjà été produits pour habiller l’humanité pendant des décennies. Son parti pris en découle — travailler des vêtements qui existent déjà et les transformer. Le sourcing et la customisation se font dans des centres de tri Le Relais en région parisienne, ce qui soutient une vingtaine d’emplois locaux en réinsertion.

L’intention est pédagogique autant que textile : le vêtement joue un rôle d’amorce de conversation, et chaque pièce porte un QR code renvoyant vers du contenu — une collaboration sur les limites planétaires, une autre avec Marielou Mauricio autour du projet Born in ppm. Un dispositif mérite d’être retenu comme idée de conception : des écussons interchangeables par boutonnière, vendus aussi à l’unité, qui permettent de changer de message sans accumuler de vêtements. Cinq euros par achat vont à des acteurs engagés, directement ou via la plateforme Hero Circle, avec une inspiration revendiquée d’Yvon Chouinard.

Les économies d’eau et de CO2 sont mesurées, et les limites assumées : les boutons et les packagings restent à usage unique, recyclés et recyclables plutôt que réutilisables, et la méthodologie d’analyse de cycle de vie demande encore du travail avec des experts. Cette franchise vaut méthode — elle situe la démarche plutôt qu’elle ne la vend.

La Belle Empreinte : trois régénérations

Delphine Droz assume le qualitatif là où l’analyse de cycle de vie s’arrête. Sa grille tient en trois objets, et c’est la formulation la plus transposable de la table ronde : un textile régénère la terre, les travailleurs et les clients. Sa mission, telle qu’elle l’énonce : guider vers des objets qui laissent une joyeuse empreinte sur la terre, les emplois et les clients.

Le premier terme est celui qu’elle a détaillé plus haut, avec les services écosystémiques de l’élevage. Le deuxième s’outille : elle a construit un widget automatisé qui calcule le temps de travail généré sur toute la chaîne, de la fibre au vêtement final — une mesure du pilier social qui manque à la plupart des référentiels, et qui rend visibles la fierté, le travail d’équipe et le maintien des savoir-faire sur un territoire.

Le troisième relève de ce qu’elle nomme la durabilité émotionnelle, en s’appuyant sur Hannah Arendt et sa description d’une relation reposante et familière aux objets durables. C’est cette dimension qui règle la durée de vie réelle d’un vêtement, davantage que la résistance de sa fibre — et elle rejoint directement le pull transmissible d’Hervé Coulombel.

V — Les questions restées ouvertes

Comment un scoring universel peut-il lire un écosystème local ?

C’est la question posée depuis la salle, et elle vise juste : un dispositif d’affichage vaut pour tous les produits, quand la régénération se joue parcelle par parcelle. Delphine Droz avance deux voies.

Revoir l’allocation. La notion de service rendu entre dans le calcul de l’analyse de cycle de vie, ce qui suppose de reprendre la règle d’allocation elle-même.

Créer des catégories d’impacts positifs. Elles s’agrègent avec les impacts négatifs dans une unité unique, comme l’affichage environnemental commence à le faire. Selon elle, cette seconde voie est la plus simple à mettre en œuvre — et c’est celle qui rendrait un score capable de porter une contribution.

Philippe Schiesser en tire la conséquence pratique : il faut repartir du sol et des pratiques, puis réussir à tracer ces pratiques jusqu’au pull. La difficulté propre à la mode tient aux mélanges de fibres, qui brouillent cette remontée.

Olivier Segard signale les travaux en cours à l’IWTO, notamment sur le carbone biogénique, et pose la condition de fond : une définition commune du régénératif reste à établir, ce que rendent difficile des réalités de terrain très éloignées — un milieu semi-aride d’Afrique australe et un élevage français ne se conduisent pas de la même façon.

Delphine Droz complète, et c’est le point de méthode le plus utile de la séquence : le régénératif est une adaptation au contexte, et des données sérieuses deviennent possibles à partir du moment où la traçabilité remonte jusqu’aux élevages. La traçabilité est le prérequis ; le calcul des bénéfices attribuables vient ensuite, et il reste de la recherche à mener.

Deux boucles nées pendant la séance

Royal Mer a déjà fait recycler ses chutes de laine en fil par La Filature du Parc, et envisage des pulls, écharpes et bonnets en laine recyclée.

Guillaume Cougnaud cherche de son côté des gisements de vêtements en laine pour ses collections d’hiver. Une table ronde qui produit une piste d’affaires entre deux de ses intervenants dit quelque chose de l’état de la filière : les maillons se cherchent.

VI — Ce que nous en retenons

Quatre maillons, une même démonstration

Cette table ronde valide trois éléments de méthode que nous appliquons dans nos accompagnements.

Le niveau se lit sur la filière, avant de se lire sur l’objet. L’allégation régénérative se construit depuis la pratique agricole, se certifie sur la matière et remonte ensuite jusqu’au produit. C’est exactement la logique de notre modélisation de la filière laine, qui part du mouton dans son milieu, avec l’éleveur.

Les indicateurs positifs sont le chantier ouvert, et la place est à prendre. Les protocoles existent — EOV en fait partie, le widget de temps de travail en est un autre — et le travail consiste maintenant à les relier aux exigences de reporting et aux dispositifs d’affichage. Notre lecture des filières de LVMH montre où en sont aujourd’hui les grands acteurs sur ce point.

La transition se finance par l’engagement long. Abelusi Plus le démontre côté amont, Royal Mer côté atelier : l’éleveur comme le tricoteur avancent l’investissement, et l’engagement dans la durée rend la trajectoire possible. C’est le cœur du travail que nous menons avec les filières autour du business model de l’entreprise régénérative.

Un dernier point tient à la composition de la table. Un négociant, un tricoteur, une marque de revalorisation et un cabinet de conseil ont décrit quatre maillons distincts — et chacun a buté sur le même endroit : ce que la pratique produit réellement reste hors du calcul qui décide de sa valeur en rayon. C’est ce chaînon que la filière a désormais à construire, et le livre blanc annoncé par le groupe de travail en posera une première pierre.

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Pour aller plus loin

Textile régénératif : de la fibre au vêtement — notre dossier de fond sur la filière
De l’écoconception à la conception régénérative — ce que change la visée, outil par outil
La modélisation de la filière laine française — quatre piliers, quatre-vingt-dix-neuf indicateurs
Affichage environnemental et bonus-malus — ce que le score produit voit, et ce qu’il laisse hors champ
Picture Organic — une marque qui affiche ses scores produit par produit
Les Lauriers de la Régénération — les produits distingués, dont la catégorie textile et filière laine
La table ronde en intégralité — « Le textile régénératif », Lauriers 2025

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