Shein vend un t-shirt à 3 euros. Un vêtement est porté en moyenne 7 à 8 fois avant d’être jeté — 60 % en bon état. Le coton concentre une part disproportionnée des insecticides agricoles mondiaux pour 2,5 % des terres cultivées. Le polyester, qui représente 68 % des fibres textiles, libère des microplastiques à chaque lavage. La mode régénérative ne propose pas d’optimiser ce modèle — elle change de logique. Elle part du sol, du troupeau, du territoire : ce qui était un déchet de l’élevage devient l’actif d’une filière. Ce qui était une mauvaise herbe — l’ortie — devient la fibre de demain. Ce qui était un pull garanti à vie est l’argument commercial le plus solide face à Shein. Comment une marque construit-elle cette trajectoire ? Et comment la reconnaître en rayon ?
🏆 Lauriers de la Régénération 2024–2025 Capacity Score →
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Le textile régénératif — maturité, filières et défis
Animée par Philippe Schiesser (Ecoeff Lab). Lauriers de la Régénération 2025.
Voir la table ronde →Rapport · FlippingBook
Vers le textile régénératif
Fibres françaises · Ortie · Lin · Chanvre · Filières régénératives
📖 Référentiel
Livre blanc Nous Sommes Vivants — 51 pages, le modèle régénératif appliqué aux filières.
Lire le livre blanc (51 p.) →🌿 Case study ortie
Business Model Canvas Régénératif × Bastien Tissages — co-construction d’une filière ortie française dans 3 régions.
Lire le case study →🏆 Lauriers 2025
Mont Valier (laine Pyrénées), Laines Paysannes, Picture Organic — lauréats mode régénérative.
Découvrir les lauréats →Cet article cartographie le textile régénératif à partir d’une question précise : qu’est-ce qui fait qu’un vêtement contribue activement au vivant — du sol à la fibre, de la fibre à la peau ? Les lauréats qui y sont parvenus — Laines Paysannes, Mont Valier — et les acteurs engagés dans une trajectoire documentée — Patagonia, 1083, Bastien Tissages — ont tous résolu le même problème : reconstruire une chaîne de valeur où chaque maillon rémunère le vivant au lieu de le prélever.
Pour la généalogie du concept : La mode régénérative — Nous Sommes Vivants, Fashion Green Days Nantes → Pour le business model régénératif appliqué aux filières : Le Business Model Canvas Régénératif et ses 5 ateliers →
1. Pourquoi le textile régénératif est la promesse la plus systémique — du sol au vêtement
Dans l’alimentaire, la chaîne causale est directe : ce que fait l’agriculteur sur ses sols finit dans l’assiette. Dans le textile, la chaîne est plus longue — du pâturage ou du champ à l’usine de filature, à la teinture, à la confection, au transport — mais la logique est identique. Un mouton qui pâture sur des terres vivantes, riches en biodiversité, produit une laine mesurément différente de celle d’un élevage industriel. Un champ de lin en agriculture de conservation séquestre du carbone et reconstitue la structure du sol à chaque rotation. Un champ de coton conventionnel consomme des insecticides, épuise les nappes phréatiques et rémunère les travailleurs à 0,6 % du prix final du vêtement.
Le coton est la fibre naturelle la plus produite au monde — et l’un des systèmes agricoles les plus intensifs en produits chimiques. Sa culture concentre une part élevée des insecticides agricoles mondiaux pour une surface qui ne représente qu’environ 2,5 % des terres cultivées (Textile Exchange). Sa production implique du travail forcé ou infantile dans de nombreux pays de production. Les fibres synthétiques — polyester, nylon, acrylique — représentent aujourd’hui 68 % du total des fibres textiles utilisées dans le monde (Textile Exchange, 2023). Dérivées du pétrole, non biodégradables, elles libèrent des microfibres plastiques à chaque lavage — une seule machine à laver peut rejeter jusqu’à 700 000 fibres microplastiques (Parlement européen).
Ces chiffres ne sont pas des données sectorielles isolées — ils s’inscrivent dans une crise agricole globale. L’agriculture représente 19 % des émissions de gaz à effet de serre en France, 33 % en intégrant l’ensemble de la chaîne alimentaire (IPCC). Un quart des terres cultivables mondiales sont déjà arides. Les résidus de glyphosate détruisent les bactéries bénéfiques du sol. En France, 100 000 fermes ont disparu en 10 ans et un agriculteur sur trois partant à la retraite n’est pas remplacé. Le modèle agricole dominant crée simultanément une crise environnementale, sociale et économique — dont la filière textile est l’un des débouchés les plus exposés. De l’agriculture régénérative au business model de l’entreprise régénérative — Nous Sommes Vivants →
La France a payé le prix de cette mondialisation. Elle a perdu 51 % des forces de son industrie textile entre 1996 et 2015. La laine, qui avait constitué la principale ressource textile française pendant des siècles, est devenue un sous-produit de l’élevage ovin — parfois vendue à 20-30 centimes le kilo, un prix qui ne couvre plus les frais de tonte. Dans certaines régions, les éleveurs stockent leurs toisons faute de collecteur. Ce déchet potentiel est l’actif régénératif central des filières qui renaissent.
L’ortie illustre le même paradoxe. Résistante (40 à 50 cN/tex, contre 16-17 pour le coton), pérenne sur 10 ans sans replantation, cultivable sans pesticides, multi-valorisable (textile, alimentation, pharmacopée, biostimulants) — la filière ortie française avait connu une apogée au XVIIe siècle, disparaissant progressivement au profit des fibres synthétiques. Elle revient aujourd’hui comme l’une des alternatives les plus prometteuses au coton importé, portée notamment par l’AMI « fibres naturelles » lancé en 2023 par les Régions Grand Est, Hauts-de-France et Normandie.
Le textile régénératif investit précisément ces verrous : reconstruire des filières qui rendent viable économiquement ce que les pratiques régénératives rendent possible biologiquement. C’est le sens de la démarche de Laines Paysannes en Ariège, de Mont Valier en Pays Basque, de Bastien Tissages dans le nord de la France, et de Patagonia à l’échelle mondiale.
Le textile durable optimise les impacts d’une chaîne existante — le textile régénératif reconstruit la chaîne depuis ses fondations. Re-generare : augmenter activement la capacité des écosystèmes et des territoires à prospérer. La question discriminante n’est pas « réduisons-nous nos impacts ? » mais « est-ce que le territoire prospère avec notre activité économique ? » Quatre niveaux se distinguent sur ce chemin, du sol jusqu’au vêtement.
La logique est cumulative : N4 intègre et transcende N1, N2 et N3. Chaque niveau correspond à des standards existants et à un ensemble de pratiques vérifiables sur le terrain.
N1 · Limiter
Niveau 1 — Conformité réglementaire
Fibre naturelle
Réduire les impacts négatifs les plus flagrants. Conformité réglementaire. Zéro substance interdite. On répond aux obligations sans chercher à aller plus loin.
Standards : PAC/BCAE · Woolmark · Oeko-Tex 100 · Made in France
Conditionnalité PAC · zéro déforestation · bien-être minimum · liste pesticides interdite · déclarations sociales · traçabilité lot · rapport RSE facultatif
N2 · Réduire
Niveau 2 — Traçabilité et certification
Global Organic Textile Standard · Oeko-Tex · Responsible Wool Standard
Optimiser les processus, améliorer les performances. On certifie et on protège la rentabilité. C’est le niveau de référence des grands groupes — LVMH laine = N2, Celine × NATIVA en transition vers N3.
Standards : AOP Roquefort · Responsible Wool Standard · GOTS amont · ACV Agribalyse
Bien-être animal documenté · mulesing interdit · plan pâturage · traçabilité ferme→lot · contrats 1 an · Passeport Numérique Produit pilote · mono-matière · certification tierce · Réf. Atelier Tuffery
N3 · Restaurer
Niveau 3 — Pratiques de restauration
Mode régénérative
Bio + GOTS + territoire combinés
Reconstruire activement les écosystèmes. Mesure terrain des impacts. On répare les systèmes dont on dépend.
Standards : NATIVA Regen · Bio AB · Bio Cohérence · GOTS (amont + aval complet) · ACV contributive · AOP+Bio combinés
Bio certifié amont · GOTS aval complet (chimie + social OIT) · prix laine garanti · pâturage extensif documenté · circuits <350 km · Paiements pour Services Environnementaux activables (>3 flux) · Passeport Numérique Produit actif · traçabilité ferme→vêtement · Réf. Laines Paysannes, Céline × NATIVA
N4 · Régénérer
Niveau 4 — 4 piliers convergents
Mode régénérative certifiée
Design régénératif par le territoire
Contribuer positivement au vivant. Filière territoriale, gouvernance partagée, Paiements pour Services Environnementaux activés. L’activité contribue positivement au vivant — c’est l’objectif de Laines Paysannes.
Standards : Nature & Progrès · Demeter · ROC Gold · Système Participatif de Garantie · SCIC · ISO 14075 · Triple capital
Nature & Progrès 22/22 · races patrimoniales maintenues · infrastructures agroécologiques >10 % · living wage vérifié · 8 flux de Paiements pour Services Environnementaux actifs · SCIC multi-acteurs · circuits <200 km · 0 gramme jeté · gouvernance par Système Participatif de Garantie · biodynamie / Demeter · design né du territoire
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2. Le marché de la mode régénérative en France : état des lieux 2025–2026
Le marché mondial du textile est estimé à environ 1 500 milliards de dollars. La part bio certifiée GOTS reste marginale : environ 1 % du total. La croissance est là — le marché des vêtements biologiques progresse à +7,5 % par an — mais elle part d’une base très faible. En France, l’industrie textile représente ~9 milliards d’euros de chiffre d’affaires, avec des importations qui atteignent 16,9 milliards. Le pays est massivement importateur, l’essentiel de la production ayant été délocalisé en Asie à partir des années 1980.
La laine française illustre l’ampleur du travail à accomplir — et l’ampleur du potentiel. En France, plus de 70 % de la laine tondue finit brûlée ou exportée à moins de 20 centimes le kilo. Dans le même temps, LVMH paie 8 à 15 €/kg une laine régénérative certifiée NATIVA, sourcée en Australie et en Amérique du Sud, faute de trouver une filière structurée sur le territoire français. Tuffery vend pourtant un pull en laine Lacaune des Grands Causses à 219 €. Et l’AOP Roquefort garantit un prix d’achat du lait à ces mêmes éleveurs de brebis Lacaune. Les pratiques existent, elles sont réelles. Ce qui manque encore : l’outil qui les documente, les certifie et les valorise comme fibre.
Le Capacity Score appliqué à la filière laine (Nous Sommes Vivants, 2026 — étude complète en FlippingBook) a cartographié cette opportunité : 99 indicateurs, 4 piliers, 17 pratiques à effet domino (450+ impacts documentés). La logique est une boucle auto-renforçante : pratiques amont → qualité fibre → transformation plus propre → produit longue durée → signal consommateur → prix éleveur qui finance les pratiques. Le ×20 est documenté : 0,05 €/kg (cours export, plancher absolu) → 1,50–3,50 €/kg (Laines Paysannes, prix d’achat éleveur avec filière structurée), sans subvention. À l’horizon 5–10 ans, les Paiements pour Services Environnementaux peuvent porter le revenu total à 2–3 €/kg. La filière laine LVMH est positionnée en N2 — et le potentiel documenté d’une filière française certifiée est précisément ce qui manque. Analyse Nous Sommes Vivants LVMH →
La coopérative Ardelaine (Ardèche, fondée en 1982) est l’une des rares à avoir maintenu une filière intégrée — 46 salariés, 70 tonnes de laine, 250 éleveurs partenaires. Des collectifs comme Lainamac (Nouvelle-Aquitaine / Massif central), RésoLAINE, Tricolor et la plateforme Lanatheque.fr tentent de reconnecter filière ovine et filière textile.
Côté demande, les signaux sont clairs. La réglementation européenne s’oriente vers l’affichage environnemental obligatoire dans le textile — comme le textile l’a précédé dans l’alimentaire. La directive européenne de durabilité des entreprises (CSRD) impose aux entreprises de documenter leur dépendance aux ressources naturelles. Et les marques pionnières démontrent que la proposition de valeur existe : les produits certifiés ROC progressent de +22 % en buyers en 2025 (FoodNavigator/SPINS), un signal qui vaut pour le textile comme pour l’alimentaire et le cosmétique. La tendance n°1 à l’Expo West 2026 — les certifications régénératives — couvre toutes les catégories.
3. Comment évaluer un textile régénératif : la grille des Lauriers de la Régénération
La grille des Lauriers de la Régénération évalue un produit spécifique sur 8 dimensions — pas la politique RSE de l’entreprise. Un pull en laine paysanne n’est pas lauréat parce que la marque s’engage sur la durabilité : il l’est parce que la laine tracée, l’éleveur rémunéré et le pâturage en meilleur état forment un tout documenté.
01 — Produit spécifique
Un vêtement, une matière, une filière identifiable — pas une gamme générique.
02 — Impacts négatifs limités
Réduction documentée : eau, teintures, transports, emballage, surproduction.
03 — Impacts contributifs environnement
Sols, biodiversité des pâturages, séquestration carbone, qualité de l’eau. Mesures de terrain documentées.
04 — Impacts contributifs société
Rémunération juste des éleveurs et agriculteurs, conditions de travail, revitalisation des territoires.
05 — Potentiel business
Le modèle tient dans un compte de résultat. La viabilité des producteurs est documentée.
06 — Gouvernance & partage de valeur
Nature et générations futures intégrées aux décisions. Valeur partagée équitablement dans la filière.
07 — Leadership du vivant
La direction porte la régénération dans ses décisions quotidiennes — pas seulement dans sa communication.
08 — Trajectoire régénérative
Positionnement sur les 4 niveaux : Limiter → Réduire → Restaurer → Régénérer.
4. Mode régénérative : définition concrète en 5 conditions
Prenons l’exemple d’un pull en laine. Cinq conditions simultanées définissent ce qui le rend régénératif.
① Fibre issue de systèmes vivants — laine de races locales élevées en plein air sur des pâturages riches en biodiversité, lin ou chanvre cultivé en agriculture de conservation ou bio, ortie sans pesticides et pérenne. La qualité de la fibre est inséparable de la santé du sol ou du pâturage qui l’a produite.
② Transformation à faible impact — teinture végétale ou sans métaux lourds, procédés de filature et de tissage qui préservent les propriétés naturelles de la fibre, eau recyclée, énergie renouvelable. L’innocuité de la fibre pour la peau et les écosystèmes aquatiques en aval. La laine des Pyrénées de Mont Valier est suffisamment propre pour se passer du carbonisage — un traitement à l’acide sulfurique standard dans l’industrie.
③ Durabilité pensée dès la conception — vêtements conçus pour durer (loom : chaussettes garanties 3 ans), réparables, rechargeables ou compostables en fin de vie. La pré-commande comme modèle pour produire exactement ce qui est demandé — Mont Valier l’a adopté pour éliminer la surproduction.
④ Filière qui rend ses producteurs viables — éleveurs rémunérés au-dessus du coût de tonte, contrats pluriannuels, partage de valeur documenté. C’est la condition centrale que la filière laine française a perdu depuis les années 1980 et que les initiatives comme Laines Paysannes reconstruisent maillon par maillon.
⑤ Traçabilité totale du pâturage ou du champ au vêtement — race, éleveur, région de tonte, filature, atelier de confection. Laines Paysannes publie cette traçabilité complète. Mont Valier ancre chaque produit dans la vallée d’Ossau et le Béarn. La provenance est l’argument commercial principal, pas une contrainte réglementaire.
5. Lauréats mode régénérative 2024–2025 : Laines Paysannes, Mont Valier, Picture Organic, Royal Mer
Les Lauriers de la Régénération récompensent des produits spécifiques — pas des entreprises, pas des politiques RSE. Derrière chaque produit primé, une trajectoire cohérente : une gouvernance, un ancrage territorial, une relation filière qui rend le produit possible.
Laines Paysannes · Lauréat mode 2024
Fondée en 2015 à Bonnac (Ariège) par Olivia Bertrand (tisserande) et Paul de Latour (éleveur de brebis tarasconnaises), Laines Paysannes est née d’une rencontre lors d’une transhumance. L’idée : valoriser les laines de races locales des Pyrénées qui, faute de filière, finissaient comme déchets ou invendues. La coopérative — structurée en SCIC (Société Coopérative d’Intérêt Collectif) — aide les éleveurs partenaires à récolter, trier, valoriser et commercialiser leur laine en circuit court. Lavage en Ariège et Haute-Loire, filature en Ariège, tricot dans le Tarn, tous les ateliers situés dans un périmètre de 350 km autour de la matière.
Le cœur de la filière : Eric et Paul de Latour, éleveurs de père en fils, élèvent environ 1 000 brebis Tarasconnaises en Agriculture Biologique. Chaque été, de juin à septembre, les brebis transhument sur l’estive d’Orgeix, dans les montagnes de la Haute-Ariège. Troupeau en plein air intégral, jamais en bergerie, grâce à un pâturage tournant qui reconstitue les sols. C’est ce système qui produit une laine propre au point de se passer du carbonisage — le traitement à l’acide sulfurique standard dans l’industrie qui dégrade la fibre et pollue les effluents. Laines Paysannes trie elle-même la laine à la main chez les éleveurs partenaires pour sélectionner uniquement les fibres les plus résistantes. La gamme — pulls, chaussettes, bonnets, plaids, tapis tissés à la main dans leur propre atelier de tissage — est construite en fonction des caractéristiques spécifiques de chaque laine locale.
Le modèle économique est celui du crowdfarming : les clients peuvent adopter annuellement une brebis et recevoir leur récolte sous forme d’un plaid. Du mouton au salon — la traçabilité la plus courte possible. Rémunération au juste prix de chaque acteur de la chaîne : condition déclarée de la pérennité de la filière. En 2023, Laines Paysannes a reçu le prix « Savoir-faire & Filières » de la Fondation Terre et Fils et le Label Initiative Remarquable d’Initiative France. Le point discriminant du jury Nous Sommes Vivants : le modèle SCIC garantit que la filière appartient à ses parties prenantes — éleveurs, tisserands, territoires — et non à un actionnaire extérieur.
Mont Valier (SASU Textile Pyrénées) · Lauréat mode 2025
Créée en décembre 2023 à Anglet (Pays Basque), Mont Valier est une marque Entreprise à Mission qui produit des vêtements en laine des Pyrénées — sweats, vestes, t-shirts — en petites séries, fabriqués en France. La laine est sourcée dans la vallée d’Ossau, le tricotage est réalisé dans le Béarn, la confection entre des ateliers du Béarn et du Pays Basque. Chaque étape est localisée et documentée.
Deux innovations de modèle méritent l’attention. La pré-commande systématique : Mont Valier ne produit que ce qui est commandé, éliminant la surproduction qui est l’un des principaux gaspillages de l’industrie textile. Et la revitalisation d’une laine considérée comme déchet : la laine des moutons pyrénéens était, avant l’initiative Mont Valier, massivement invendue faute de filière textile locale. La marque crée les débouchés qui permettent aux éleveurs de valoriser leur récolte au lieu de la stocker.
Le point discriminant du jury : l’ancrage territorial est le modèle économique lui-même — pas un argument de communication. L’ensemble de la chaîne de valeur tient dans un périmètre géographique court, chaque acteur est nommé, et la viabilité de chaque maillon est la condition de viabilité du produit suivant.
Picture Organic · Lauréat mode 2025
Picture Organic (outdoor, France) a reçu un Laurier 2025 pour sa veste en coton bio certifiée GOTS. La marque combine produits en coton bio et polyester recyclé avec des procédés bas-carbone. Elle va au-delà du produit : location de vêtements et réparation à vie de ses articles — deux leviers qui transforment la relation au vêtement en service de durabilité. L’EicoPrene, sa mousse néoprène alternative (70 % calcaire + 30 % pneus recyclés), illustre l’innovation matière au-delà du textile conventionnel.
Royal Mer · Lauréat mode 2025
Royal Mer existe depuis 1946. Hervé Coulombel l’a reprise en liquidation judiciaire il y a 9 ans avec son frère, récupérant 45 des 55 salariés — tous des gens de production, dépositaires du savoir-faire de trois générations de techniciens. Le produit lauréat : le pull marin Adrian — 100 % laine naturelle, 100 % fabriqué en France, garanti à vie.
Ce qui rend ce modèle régénératif n’est pas la certification de la fibre — c’est l’ensemble du processus industriel. Reparaffinage avant tricotage. Repos des panneaux 3 à 5 jours pour que la maille reprenne sa forme. Lavage avant confection. Contrôle un à un de chaque pièce avant expédition. Résultat : 0,2 % de taux de retour sur 60 000 pièces par an. Des pulls qui durent 10, 20, 30 ans — transmissibles. Sur les salons, Hervé Coulombel croise régulièrement des clients qui lui montrent un pull Royal Mer hérité de leur grand-mère.
À partir de 2026 : suppression progressive de toutes les matières synthétiques et plastiques des collections. Deux collections par an, 35 à 40 % de modèles permanents reconduits d’une saison à l’autre. Hervé Coulombel sur la table ronde Nous Sommes Vivants : « On s’inscrit dans une démarche qui s’apparente d’assez près à l’économie régénérative, même si on parle pas directement des sols. L’idée, c’est de développer l’emploi local et de protéger le vivant. »
55 produits régénératifs français — la régénération, un modèle économique qui rapporte
ECOTONE 710 M€ · Léa Nature 502 M€ · C’est qui le Patron ?! 126 M€ · VEJA · Expanscience. La triple profitabilité est documentée — cas par cas, secteur par secteur.
Lire l’article complet →→ Retrouvez l’ensemble des lauréats et le programme de l’édition 2026 (Paris, 11–12 juin 2026) →
5 bis. Shein, Zara, H&M face à la mode régénérative : ce que l’affichage obligatoire va changer
En octobre 2025, l’arrivée de Shein dans les Galeries Lafayette (BHV Marais, 5 enseignes franchisées) a provoqué une crise sectorielle révélatrice. Plusieurs marques françaises — dont la cosmétique AIME, les prêt-à-porter ODAJE et Culture Vintage — ont annoncé quitter le BHV. Mathilde Lacombe (AIME) : « On n’a pas les mêmes valeurs. Pour moi, c’est juste incompatible. » Simultanement, le décret sur l’affichage environnemental des vêtements entrait en vigueur — visant précisément à freiner les ventes des marques à coût environnemental élevé. L’ironie du calendrier est documentée : le jour où l’affichage devient obligatoire, Shein ouvre physiquement.
Picture Organic Clothing a répondu par l’acte inverse : afficher le Fashion Score de Clear Fashion directement sur chaque fiche produit de son site — pas dans un rapport RSE, en rayon numérique. C’est la traduction concrète de ce que Philippe Schiesser appelle « asseoir la robustesse des allégations ». Un score visible en acte d’achat est plus puissant que le même score dans un rapport annuel. La loi anti-fast fashion, en taxant les articles à faible coût environnemental, change la structure du marché — elle rend mécaniquement compétitives les marques qui ont investi dans leurs filières.
Le textile régénératif n’est pas un marché de niche vertueux — c’est la réponse économiquement solide à une réglementation qui pénalise enfin le modèle qui lui était opposé. Julien Tuffery : « Avec la mondialisation, le système a perdu la tête. » Son jean en laine Lacaune est trois fois moins carboné qu’un jean mondialisé et génère une marge suffisante pour financer la structuration de la filière. C’est la démonstration que la triple profitabilité existe — économique, sociale, environnementale — quand la filière est construite.
La durée de vie des vêtements a diminué d’un tiers en 15 ans — un vêtement est porté en moyenne 7 à 8 fois avant d’être jeté (ADEME / Refashion). 60 % des vêtements sont jetés alors qu’ils sont encore en bon état physique — le problème n’est pas la résistance de la fibre, c’est l’obsolescence émotionnelle et le manque de traçabilité. Seul 1 % des vêtements usagés est recyclé en nouveaux vêtements (Parlement européen, 2024). La réponse réglementaire est en marche : le Passeport Numérique Produit (obligation européenne en cours dans le cadre du règlement écoconception) rendra obligatoire la traçabilité de la composition, de l’origine et de la réparabilité de chaque vêtement — avantage concurrentiel direct pour les marques qui ont déjà cette traçabilité. Les marques qui affichent la provenance (Laines Paysannes, Mont Valier, Atelier Tuffery) seront conformes avant l’obligation.
Discours de marque engagé, certification tierce à construire
The North Face a lancé une collection de bonnets « made in regeneration » dès 2017 — pionnière sur le vocabulaire, sans certification ROC affichée. Thinking Mu a lancé une plateforme collaborative « not alone » pour connecter talents émergents et projets régénératifs — démarche collective pertinente, mais sans standard de certification agricole sur les produits. Ces marques portent un discours engagé qui prépare le marché — la certification tierce est l’étape suivante.
6. Marques de mode régénérative : trajectoires documentées par niveau de certification
Ces acteurs ont documenté et rendu visible un ou plusieurs impacts réels. Quatre niveaux d’avancement distincts — de la certification ROC affichée sur les produits jusqu’au discours de marque sans preuve tierce — permettent à chaque marque de se situer et de calibrer ses prochaines étapes.
Marques certifiées Regenerative Organic Certified (ROC) — preuve visible en rayon
Patagonia est la marque fondatrice du mouvement régénératif en textile — et le cas d’analyse le plus exigeant du Capacity Score. Son score : N3 / 68 % (étude Nous Sommes Vivants, mars 2026). C’est l’entreprise la plus avancée du secteur outdoor. Ce n’est pas N4. Et le Capacity Score ne mesure pas la bonne volonté — il mesure la capacité réelle à poursuivre la transformation.
Leadership · N3-4
Ryan Gellert : « Chaque produit que nous vendons a un impact négatif sur la planète. » Lucidité maximale. Yvon Chouinard : « L’agriculture régénérative peut sauver la planète. » Vision N4.
Gouvernance · N3-4
Purpose Trust irréversible. ~100 M$/an vers Holdfast Collective. 95 % usines Fair Trade. La Terre est actionnaire unique.
Innovation · N3
2 200+ agriculteurs ROC certifiés — coton uniquement. Provisions (alimentation régénérative : Kernza®, bison, saumon). ROC non étendu aux autres fibres.
Chaîne de valeur · VERROU N2→N3
85 % des produits sans solution de fin de vie. 6 % circularité synthétiques (obj. 50 %). 174 799 réparations. +6 % CA → +2 % émissions CO₂. 100 % PFAS-free (20 ans R&D).
Le paradoxe central de Patagonia est aussi le paradoxe de tout le textile régénératif : le profit finance la mission, mais le produit n’a pas encore de cahier des charges pour contribuer à ce que la mission cherche à protéger. +6 % de chiffre d’affaires génère +2 % d’émissions CO₂. La certification ROC est cantonnée au coton et à l’alimentaire (Provisions). Les 550+ fermes régénératives partenaires sont le signal le plus fort — mais 85 % des vêtements n’ont encore aucune solution de fin de vie.
Yvon Chouinard (fondateur, MAD Symposium) : « L’agriculture est la seule industrie humaine qui a le pouvoir de sauver la planète. » Ryan Gellert (CEO, Masters of Scale 2025) : « Chaque produit que nous vendons a un impact négatif sur la planète. » L’écart entre les deux discours est le programme de travail de la transition N3→N4. Chouinard dit ce que Patagonia devrait faire. Gellert dit ce qu’elle fait encore. Les 3 chantiers pour débloquer la bascule : (1) nommer le paradoxe du volume et proposer un modèle de découplage ; (2) construire un consortium régénératif textile avec co-gouvernance — pas seulement libérer des brevets ; (3) étendre la certification ROC au-delà du coton pour en faire le principe de conception de toute la gamme.
→ Lire l’analyse complète Capacity Score Patagonia — anatomie d’un pionnier qui a besoin des autres →
Christy Dawn (USA) a poussé la logique jusqu’à acheter sa propre ferme de coton en Inde, ROC certifiée. Modèle « farm-to-closet » dans sa forme la plus intégrée : la marque contrôle chaque étape de la fibre au vêtement.
Filières françaises investies — signal certifié en rayon
Atelier Tuffery (Florac, Lozère, fondé en 1892) est l’exemple le plus avancé de filière laine régénérative en France — et la référence citée dans la modélisation Capacity Score Nous Sommes Vivants. Julien et Myriam Tuffery ont créé le premier jean au monde en laine locale : 48 % laine brebis Lacaune du Causse Méjean et Mérinos d’Arles, 52 % coton. Filière complète et documentée : tonte en Lozère → lavage en Sologne (Laurent Laine) → peignage à Tourcoing (Dumortier) → filature en Ariège (Filature de Dreuilhe) → tissage dans le Tarn (Tissages d’Autan) → confection à Florac. 15 tonnes de laine valorisées annuellement avec les éleveurs partenaires. En 2024, Tuffery est allé plus loin : achat de 150 brebis Mérinos et recrutement d’un couple de bergers — l’éleveur devient fabricant. L’hiver, les brebis pâturent dans des vignes bio de l’Hérault (désherbage et fertilisation des sols) ; l’été elles remontent sur le Causse Méjean. +20 % de CA entre 2023 et 2024 (4,6 M€ HT). Impact carbone ×3 inférieur à un jean mondialisé. Delphine (La Belle Empreinte) : « Tuffery est pionnier dans la modélisation de l’impact écologique, avec une exigence constante à chaque étape. » Julien Tuffery : « Nous sommes des super manufacturiers — ce qui est important, c’est que nous générons une super marge. »
1083 (France, jeans) a lancé une expérimentation avec 3 agriculteurs dans le Gers : cultiver du coton en France. 100 kg la première année, aujourd’hui environ 12 hectares. C’est l’incarnation la plus courte possible d’une filière coton régénérative française — du sol gersois au jean produit à Romans-sur-Isère.
loom (France) fait de la durabilité le premier argument commercial : ses chaussettes durent 3 ans, garanties. En coton bio longue fibre (éliminant les fibres courtes qui s’usent vite), sans publicité, avec une politique de réparation. La durabilité est la certification qui coûte le plus cher à produire et le plus difficile à imiter.
Ardelaine (Ardèche, fondée en 1982) est la coopérative pionnière de la laine française — 46 salariés, 70 tonnes de laine annuelles, 250 éleveurs partenaires. Elle a maintenu une filière intégrée (récolte, transformation, produits finis) pendant les 40 ans de désintérêt industriel pour la laine française. Son modèle inspire directement les initiatives comme Laines Paysannes et RésoLAINE.
French Filature (Normandie) produit du linge de lit entièrement français : du lin cultivé, peigné, filé, tissé et cousu en France. La filière lin normande est l’une des plus documentées de France — la France est le premier producteur mondial de lin de qualité textile.
Segard Masurel — programme Abelusi Plus, vers la certification
Segard Masurel (Tourcoing, 175 ans, 80 collaborateurs, 30 000 tonnes de laine traitées, vice-présidence de l’International Wool Textile Organisation) est un négociant — pas une marque certifiée ROC. Son programme Abelusi Plus en Afrique du Sud — agriculture régénérative en milieu semi-aride selon les principes d’Alan Savory et du Land to Market Institute — est un programme d’accompagnement vers des pratiques régénératives documentées, pas encore une certification de résultats. Abelusi signifie « berger » en Xhosa. Le principe : rotation des pâturages en étoile, point d’eau central, séjour de 1 à 8 jours par parcelle, puis repos long — imitant le comportement des troupeaux herbivores avant la présence de l’homme. Protocole de vérification écologique (Ecological Outcome Verification de l’Institut Savory) pour mesurer les indicateurs annuels. Olivier Segard : « Le surpâturage, c’est pas une question de concentration — c’est une question de durée et de fréquence auxquelles les plantes sont réexposées. » Programme coopératif avec engagement sur le temps long — la certification est l’étape suivante.
Grands groupes engagés : Kering, Timberland, Armani, certification régénérative en cours
LVMH a formalisé en 2024 une définition de l’agriculture régénérative dans son Document d’Enregistrement Universel — « revitaliser la santé des sols, restaurer les fonctions écosystémiques et garantir une stabilité socio-économique » — avec 5 partenaires experts, un comité scientifique externe et un objectif de 5 millions d’hectares régénérés d’ici 2030 (3,8 Mha atteints en 2024, +22 % vs 2023). La trajectoire varie fortement selon les matières :
| Matière | Maison pilote | Programme | Niveau |
|---|---|---|---|
| 🍇 Raisin | Moët Hennessy / Galoupet | Galoupet ROC™ (jan. 2026, 1er Cru Classé certifié), Living Soils, indice régénération co-construit | N3-N4 |
| 🐄 Cuir | Louis Vuitton | Regenerative Leather Project — 6 piliers (sol, pâturages, biodiversité, eau, carbone, écosystèmes) | N2→N3 |
| 🌿 Coton | Celine | Celine × Söktaş (coton régénératif Turquie). « Cotons organiques et régénératifs favorisés » | N2→N3 |
| 🐑 Laine | Celine (pilote) | Celine × NATIVA Regen (collection P25). Loro Piana : intégration verticale totale, valorisation 11 Md€. Le mot « régénératif » ne figure pas encore dans la définition de la laine durable LVMH | N2 |
La laine est la matière LVMH la plus en retard sur la trajectoire régénérative. Le paradoxe territorial est documenté : Loro Piana valorise la laine merinos à 11 milliards d’euros — mais la fibre vient d’Australie (16 000 km), et 70 % de la laine française est brûlée ou enfouie faute de filière de valorisation. Hélène Valade (directrice Développement Environnement LVMH, présidente ORSE) : « La biodiversité est la racine même de toutes nos chaînes de valeur. La priorité, c’est que la RSE soit intégrée au business — qu’elle crée de la valeur. » Le Capacity Score du Groupe LVMH est de 42 % — N2 global, avec des signaux N3-N4 sur la gouvernance et sur les filières vin et cuir. La laine reste le levier le plus sous-exploité.
→ Lire l’analyse complète Capacity Score LVMH — vin, cuir, coton, laine →
H&M contribue à un programme régénératif dans le district de Chhindwara (Inde) — 20 000 agriculteurs, 20 000 hectares sous méthodes régénératives. L’investissement est réel et son échelle est sans équivalent dans la fast fashion. Ce n’est pas du greenwashing — c’est un verrou de diffusion identique à celui de Clarins en cosmétique : les pratiques agricoles sont en cours de transformation, la certification tierce et le produit régénératif identifiable en rayon restent à construire.
Kering a créé le Kering for Nature Fund (1 million d’hectares pour la planète) avec Conservation International. Timberland s’est engagé à ce que 100 % de ses matériaux naturels soient issus de l’agriculture régénérative d’ici 2030. Stella McCartney (groupe LVMH) a lancé le premier t-shirt de luxe 100 % coton régénératif. Armani a lancé le projet Apulia Regenerative Cotton en agroforesterie dans les Pouilles. Pour tous ces acteurs : engagements documentés, transition des filières en cours, produits certifiés ROC encore à construire.
Marques françaises candidates à la régénération textile
Quelles marques françaises ont les conditions structurelles pour basculer vers N3-N4 ? Plusieurs signaux convergents : ancrage territorial documenté, gouvernance familiale ou coopérative (protège l’horizon long), filière amont investie, GOTS ou certification socle, réparation/durabilité dans l’ADN.
| Marque | Signal régénératif | Verrou principal | Niveau actuel |
|---|---|---|---|
| Atelier Tuffery | Filière laine Lacaune + Mérinos intégrée, troupeau propre, 15t/an, circuit <600 km, impact carbone ×3 inférieur, label Entreprise du Patrimoine Vivant | 52 % coton encore importé, certification ROC non engagée, pâturages non certifiés terrain | N2→N3 |
| Laines Paysannes | SCIC, éleveurs rémunérés ×20 à ×30 le prix marché, sans carbonisage, crowdfarming, traçabilité totale | Certification ROC non engagée, volume encore limité | N3 |
| Ardelaine | Coopérative 1982, 46 salariés, 70 t laine, 250 éleveurs, filière intégrée 40 ans | Pratiques sols non mesurées ni certifiées, pas de Passeport Numérique Produit | N3 |
| Mont Valier | Entreprise à Mission, laine vallée d’Ossau, pré-commande systématique, filière Béarn/Pays Basque | Volume très faible, certifications sols à construire | N2→N3 |
| 1083 | Coton français (12 ha Gers), jean impact carbone documenté, fabrication Romans-sur-Isère | Fibre principale encore conventionnelle, pas de certification ROC | N2→N3 |
| loom | Chaussettes garanties 3 ans, coton bio longue fibre, réparation, zéro publicité — durabilité physique comme argument commercial principal | Pratiques agricoles amont non documentées, filière coton non certifiée ROC | N2 |
| Royal Mer | Pull garanti à vie, 0,2 % taux de retour, 100 % France, suppression synthétiques 2026, label Entreprise du Patrimoine Vivant | Fibre laine sourcée chez filateurs italiens, pratiques élevage amont non documentées | N2 |
| Picture Organic | GOTS coton bio, EicoPrene, location + réparation à vie, Fashion Score affiché par produit | Polyester recyclé encore majoritaire, ROC non engagé, filière amont non certifiée terrain | N2 |
Le levier commun pour franchir N3 : un programme de mesure des pratiques sols sur les élevages partenaires, contrats pluriannuels documentés, et — pour les marques qui ont les filières — engagement ROC. Le Capacity Score filière laine (99 KPIs, 4 piliers) est l’outil disponible pour cartographier ce chemin. Modélisation filière laine française →
7. Co-construire une filière ortie régénérative : le cas Bastien Tissages × Nous Sommes Vivants
Bastien Tissages Techniques — fils d’agriculteur, adepte de permaculture, entreprise à mission, labellisée Ecovadis et B Corp, parmi les 100 entreprises les plus innovantes de sa région — tisse déjà de la ramie (ortie asiatique). Mais le fil vient de République Tchèque, la fibre d’Asie. Pour ce permaentrepreneur, l’entreprise devait être cohérente avec ses principes : « Nous développons ce modèle sur les trois principes fondamentaux : prendre soin des humains, préserver la planète et partager ses richesses. » Il a sollicité Nous Sommes Vivants pour co-construire le business model régénératif d’une filière ortie française — du champ au tissu.
Le potentiel de l’ortie est documenté : résistance de 40 à 50 cN/tex (contre 16-17 pour le coton), pérenne sur 10 ans sans replantation, cultivable sans pesticides, multi-valorisable (textile, alimentation, pharmacopée, biostimulants). Le blocage est économique : les rendements fibre sont insuffisants pendant les premières années pour rémunérer les agriculteurs. La clé : valoriser la plante entière — textile et hors textile — pour que le business model soit viable dès les premières années.
Case study
Business Model Canvas Régénératif × Bastien Tissages — filière ortie française
Co-construction d’une chaîne de valeur régénérative multi-acteurs dans 3 régions du nord de la France — 2024–2026
Atelier 1 · Co-construction de la chaîne de valeur — 28 mars 2024
15 pionniers réunis : agriculteurs, chercheurs (Université de Lorraine / LERMAB), filateurs (Safilin, Peignage Dumortier), institutionnels (Région Hauts-de-France, Euramaterials). Cartographie de la chaîne de valeur en 13 étapes. Choix collectif des services socio-écosystémiques fondateurs : biodiversité, eau, culture et bien-être humain. Plan d’action co-construit. Livrable : manifeste des pionniers.
Atelier 3 · Proposition de valeur hors textile — 27 juin 2024
Ouverture au-delà du textile : alimentation, pharmacopée, biostimulants. La multi-valorisation de la plante entière est le point de bascule économique — c’est là que se joue la viabilité pour les agriculteurs dans les premières années. 25 acteurs réguliers sur 3 régions à cette étape.
En cours — Business model et plan d’action 2025–2026
Construction du Business Model Canvas Régénératif complet, répartition équitable des gains entre les acteurs de la filière, plan d’action sur les domaines clés : itinéraires culturaux, défibrage, séchage, certifications. AMI « fibres naturelles » Grand Est / Hauts-de-France / Normandie comme levier public.
La filière ortie illustre la règle centrale du textile régénératif : aucun acteur ne peut construire la filière seul. Le Business Model Canvas Régénératif (cinq ateliers participatifs, du diagnostic de chaîne de valeur à la proposition de valeur et au business model viable) est l’outil qui aligne des acteurs aussi différents qu’un tisseur, un chercheur, un filateur et une région autour d’une ambition commune et d’un partage équitable de la valeur.
7 bis. De la RSE à la régénération textile : les indicateurs du Capacity Score filière laine
Le passage de la RSE à la régénération ne se joue pas sur un engagement de plus — il se joue sur le référentiel de mesure. La RSE mesure les impacts négatifs évités. La régénération mesure les impacts contributifs générés. Le Capacity Score filière laine développé par Nous Sommes Vivants structure ce passage en 4 piliers × 22 familles × 93 indicateurs clés, mappés sur les 8 normes européennes de reporting de durabilité (ESRS) les plus pertinentes pour la filière textile.
🌱 Environnement · 7 familles · ESRS E1-E5 S2
GES · Qualité air · Ressource eau · Matière organique des sols · Biodiversité fonctionnelle · Bien-être animal (5 libertés) · Paysages & bocages
🧑 Social · 5 familles · ESRS S1 S2
Rémunération juste · Conditions de tonte · Égalité H/F · Formation & transmission · Bien-être & charge mentale
💰 Économique · 5 familles · ESRS E5 G1
Prix de la laine · Diversification des revenus · Autonomie alimentaire · Durée de vie produit · Éco-conception & recyclabilité
🗺️ Filière & territoire · 5 familles · ESRS S3 G1
Traçabilité · Circuits courts · Gouvernance filière · Économie rurale · Santé (résidus & chimie)
Ce cadre couvre 8 normes ESRS sur 10. L’enseignement central : l’effet domino. Le pâturage tournant dynamique (technique Savory) impacte simultanément sols, eau, climat, bien-être animal, qualité du produit et économie rurale. Une seule pratique prescrite génère des impacts mesurables sur 6 à 8 familles de KPIs. C’est la différence entre la RSE — qui optimise chaque indicateur séparément — et la régénération, qui part d’une pratique systémique pour générer des impacts en cascade sur l’ensemble de la chaîne. C’est aussi ce que le programme Abelusi Plus de Segard Masurel documente sur le terrain : la rotation des pâturages n’est pas une mesure environnementale parmi d’autres, c’est le point de bascule qui change tous les indicateurs à la fois.
Textile Exchange a publié en 2023 son Regenerative Agriculture Outcome Framework (cadre de résultats de l’agriculture régénérative) — un outil de référence internationale pour aligner marques, retailers et producteurs sur des outcomes mesurables de l’agriculture régénérative dans le textile. Sa position de départ est exactement celle du Capacity Score filière laine : il n’existe pas de définition unique — c’est une approche contextuelle, ancrée dans les territoires et les communautés. Le cadre propose une série d’indicateurs fondamentaux pour mesurer les résultats dans le temps et soutenir les producteurs dans l’établissement de bases de référence et le suivi de leur progression. Il a été piloté sur le coton et les fibres animales (dont la laine). Consulter le framework Textile Exchange →
→ Capacity Score filière laine complet — 4 piliers, 22 familles, 93 indicateurs clés, mapping ESRS →
8. Labels textile régénératif : Global Organic Textile Standard, Regenerative Organic Certified, Fair for Life — lequel pour quel niveau ?
La vraie question n’est pas « quel label avons-nous ? » mais « que rend réellement possible notre offre pour les écosystèmes et les communautés qui ont produit notre fibre ? » Les labels sont des jalons dans une trajectoire — pas des finalités. Cartographie complète des labels et certifications positionnés dans la trajectoire régénérative (Impact France × Nous Sommes Vivants) →
GOTS — Global Organic Textile Standard est le label de référence pour le textile bio. Il certifie toute la chaîne de la fibre au produit fini : minimum 70 % de fibres biologiques, chimie contrôlée (liste positive de substances autorisées, interdiction des métaux lourds), conditions de travail vérifiées (pas de travail forcé ou infantile, liberté syndicale, sécurité). Il ne certifie pas les pratiques de régénération des sols ni la rémunération juste des agriculteurs au-dessus des prix de marché. C’est le N2 du textile régénératif — socle indispensable, pas plafond.
RWS — Responsible Wool Standard certifie spécifiquement la laine : bien-être animal (espaces, alimentation, soins), gestion des terres (pas de surpâturage, rotations), traçabilité de la ferme au produit fini. Il s’applique au niveau de la ferme — c’est la certification qui manquait pour les filières laine pour aller au-delà du GOTS. Mais il ne va pas jusqu’à la restauration active des sols ni à l’équité sociale.
ROC — Regenerative Organic Certified est le standard le plus ambitieux : bio + santé des sols audités + bien-être animal + équité sociale vérifiée par entretiens individuels. Trois piliers cumulatifs non négociables. Co-développé par Patagonia et Dr. Bronner’s — le textile l’a intégré dès l’origine avec le coton, la laine et le cachemire. En 2024, la Regenerative Organic Alliance a certifié 12 millions d’acres et délivré 126 certificats dans le monde.
Fair for Life (Ecocert Greenlife) certifie l’équité sociale des filières complexes — rémunération juste documentée, conditions de travail auditées terrain, primes d’équité redistribuées. Applicable au textile comme au cosmétique — il couvre les filières d’actifs végétaux que le Fair Trade classique (café, cacao, coton) ne couvrait pas dans leur complexité.
Clear Fashion — Fashion Score est l’outil de référence côté consommateur dans le textile mode. Il évalue chaque produit sur 4 critères — social, traçabilité, environnement, santé — avec une note A→E accessible par QR code ou sur l’application. C’est un outil L2-L3 dans la trajectoire Nous Sommes Vivants : il mesure la transparence du produit fini et la qualité des pratiques de fabrication, pas la régénération des sols ni l’équité sociale des filières agricoles amont. Picture Organic Clothing l’affiche sur chaque fiche produit — c’est le signal de transparence le plus accessible en mode pour le consommateur non initié. Différence avec ROC : le Fashion Score dit ce que contient et d’où vient le vêtement ; ROC certifie ce que les pratiques agricoles font aux sols et aux communautés. Les deux sont complémentaires — le Fashion Score est le jalon N2, ROC est le jalon N4.
Laine paysanne n’est pas un label certifié par un tiers accrédité — c’est une appellation de traçabilité qui désigne une laine produite en France par des races locales, collectée et transformée en circuit court. Laines Paysannes, Ardelaine, RésoLAINE et d’autres initiatives structurent cette appellation depuis le terrain. C’est souvent le signe le plus fort d’un ancrage régénératif concret — même sans certification ROC formelle. Lire aussi : comment lire les labels comme des jalons d’une trajectoire de responsabilité →
9. Par où commencer pour une marque de mode régénérative ? Le chemin en 3 étapes
Chaque trajectoire dans cet article a commencé par un levier précis et cohérent avec l’histoire de la marque. Laines Paysannes a commencé par la filière — reconnecter éleveurs et tisserands sur un territoire. Mont Valier a commencé par le modèle économique — la pré-commande comme garantie de viabilité pour toute la chaîne. 1083 a commencé par l’expérimentation agricole — 3 agriculteurs, 12 hectares, coton français. Patagonia a commencé par la matière — 100 % coton bio en 6 ans.
Pour comprendre les fondements agronomiques — des savoirs ancestraux à la définition Rodale 1983, des pratiques sols aux certifications internationales : De l’agriculture régénérative au business model de l’entreprise régénérative →
Le Business Model Canvas Régénératif est l’étape structurante. Concrètement : un canvas et cinq ateliers participatifs pour co-concevoir un modèle économique à triple impact — avec tous les acteurs de la filière, du producteur de fibre au distributeur. L’atelier 1 cartographie la chaîne de valeur et ses impacts. L’atelier 2 identifie les services socio-écosystémiques à valoriser. L’atelier 3 co-crée la proposition de valeur et la répartition des gains. Les ateliers 4 et 5 construisent le plan d’action et le business model viable. C’est l’outil que Nous Sommes Vivants a appliqué à la filière ortie avec Bastien Tissages — et qu’il peut appliquer à toute filière textile qui veut passer de l’intention à la preuve.
Delphine (La Belle Empreinte) pose la question d’une façon différente : « Notre mission, c’est guider vers des objets qui laissent une joyeuse empreinte sur la terre, les emplois et les clients. » Elle distingue trois dimensions régénératives souvent oubliées : le textile qui régénère les sols (via les pâturages et les rotations), le textile qui régénère les emplois (savoir-faire transmis, travail d’équipe, alignement entre convictions et travail — 80 % des salariés préfèrent une entreprise engagée), et le textile qui régénère les clients — l’objet comme pont entre la nature et la personne, créateur de liens et de durabilité émotionnelle. Elle cite Veja comme modèle : l’entreprise paye son caoutchouc 4 fois le prix du marché pour reconnaître qu’elle achète non seulement un produit mais des services socio-environnementaux rendus à la forêt.
La dimension coopétition est ici encore plus structurante qu’en cosmétique : le textile régénératif ne peut pas être reconstruit marque par marque. Les filatures françaises restantes, les éleveurs, les régions, les certifications et les marques doivent agir ensemble. C’est précisément ce que l’AMI fibres naturelles (Grand Est / Hauts-de-France / Normandie), RésoLAINE, Lainamac et les consortiums de la filière ortie ont commencé à faire.
Pour aller plus loin — articles associés
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Nous Sommes Vivants (mars 2026). Capacity Score LVMH — 42 % N2, filières vin/cuir/coton/laine. Article Nous Sommes Vivants → Dont : Capacity Score filière laine — 4 piliers × 22 familles × 93 indicateurs clés, mapping ESRS. Laine LVMH N2. 70 % laine française brûlée ou enfouie. — Nous Sommes Vivants (mars 2026). Capacity Score Patagonia — N3, 68 %. Analyse du rapport Work in Progress FY25. Article Nous Sommes Vivants → — Coulombel, H. (Royal Mer, 2025). Table ronde Nous Sommes Vivants Textile régénératif — taux de retour 0,2 %, pull garanti à vie, savoir-faire depuis 1946. — Cot, G. (3.5, 2025). Table ronde Nous Sommes Vivants Textile régénératif — vêtement comme levier pédagogique, upcycling en centres de tri relais. — Delphine (La Belle Empreinte, 2025). Table ronde Nous Sommes Vivants Textile régénératif — textile qui régénère la terre, les emplois et les clients. Veja : prix caoutchouc ×4 marché. — Schiesser, P. (Ecoeff Lab, 2025). Table ronde Nous Sommes Vivants Textile régénératif — allégation régénérative, norme AFNOR écoconception, groupe de travail Climathouse. — Segard, O. (Segard Masurel / IWTO, 2025). Table ronde Nous Sommes Vivants Textile régénératif — programme Abelusi Plus, méthode Savory, milieu semi-aride Afrique du Sud. — Table ronde Nous Sommes Vivants · Le textile régénératif (2025). YouTube → Animée par Philippe Schiesser. Intervenants : Delphine (La Belle Empreinte), Guillaume Cot (3.5), Hervé Coulombel (Royal Mer), Olivier Segard (Segard Masurel / IWTO). — Bastien Tissages Techniques × Nous Sommes Vivants (2024–2026). Business Model Canvas Régénératif filière ortie — 3 ateliers, 25 acteurs, 3 régions. FlippingBook retour d’expérience — Christy Dawn (2021). Farm-to-closet, ferme de coton ROC certifiée en Inde. — FoodNavigator / SPINS (mars 2026). ROC +22 % buyers en 2025. — Lainamac (2024). Cluster RésoLAINE Nouvelle-Aquitaine — filière laine française. — Laines Paysannes (2015–). Filière laine Pyrénées, coopérative Ariège. Prix Savoir-faire & Filières Fondation Terre et Fils 2023. — Nous Sommes Vivants (2026). Rapport Vers le textile régénératif. FlippingBook — Nous Sommes Vivants (2026). Article La mode régénérative — Fashion Green Days Nantes. noussommesvivants.co — Nous Sommes Vivants (2025). Lauriers de la Régénération 2025 — Mode : Laines Paysannes (2024), SASU Textile Pyrénées / Mont Valier (2025), Picture Organic (2025), Royal Mer (2025). — Textile Exchange (2023). Coton : ~2,5 % des terres cultivées, culture intensive en insecticides. — Patagonia (1994–). Transition coton bio : −45 % CO₂, −87 % eau. 550+ fermes régénératives. — Regenerative Organic Alliance (2024). 12 M acres, 126 certificats ROC. — Regions Grand Est / Hauts-de-France / Normandie (2023). AMI fibres naturelles textiles. — Reporterre (2019). Filière laine française : renaissance et initiatives locales. — Textile Exchange. Regenerative Agriculture Landscape Analysis — mode et fibres. — Xerfi (2025). Industrie textile France — ~9 Md€ CA, −51 % emplois 1996–2015, importations 16,9 Md€.

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