Observatoire des perspectives utopiques 2026 : la méthode ObSoCo
L’ObSoCo interroge les imaginaires des Français depuis 2019. Quatre vagues — 2019, 2020 au sortir du premier confinement, 2022, puis celle-ci — et trois projets de société soumis à évaluation : techno-libéral, identitaire-sécuritaire, éco-solidaire.
La quatrième change de registre. Les univers restent les mêmes, leur présentation change sur deux points. Les propositions les plus futuristes ou radicales sont édulcorées. Et chaque avantage est désormais présenté avec la contrepartie qu’il faudrait accepter. L’ObSoCo en assume la conséquence : la comparaison avec les vagues précédentes devient impossible, sauf pour les questions dont le libellé est resté identique.
Ce déplacement mérite mieux qu’une réserve de méthode, parce qu’il rapproche l’enquête de la question que nous posons aux entreprises. Mettre le prix en regard de la promesse revient à mesurer une adhésion sous condition — ce qu’on consent, et non ce qu’on souhaite. C’est l’écart même entre le responsable et le désirable : un projet peut être approuvé largement et rester sans preneur dès qu’il présente sa facture. La vague 4 mesure ce moment-là, et c’est ce qui la rend utile à qui conçoit des offres.
Le terrain court du 26 mars au 8 avril 2025, sur 4 000 personnes représentatives de la France métropolitaine de 18 à 75 ans. Chaque modèle est décliné en 18 propositions notées de moins cinq à plus cinq, suivies d’une note globale.
Nous avions lu la vague précédente à Biomim’expo ; ses résultats servent ici de repère historique, et les séries au libellé inchangé restent les seules directement comparables.
L’ObSoCo mesure les imaginaires ; notre métier est de les travailler — les faire explorer en atelier, les traduire en récits, les incarner dans des produits et des services. Nous relisons donc ces résultats avec notre grille, les quatre relations à la nature, et nous en tirons ce qu’une marque, une filière ou un territoire peut en faire.
Les Français jugent donc des projets assortis de leur prix. Reste à savoir comment l’enquête compte leurs réponses, car elle produit deux classements que l’on confond facilement.
Les trois sociétés sont des copies à noter : l’ObSoCo a rédigé trois descriptions, sans jamais les nommer, et chaque Français note leurs propositions une à une. Celle qu’il note le mieux devient sa société préférée. Les six profils sont des cases attribuées après coup : une fois les réponses collectées, l’institut rassemble les personnes qui se ressemblent sur l’ensemble du questionnaire, et en tire six groupes qu’il baptise — les modernes à 36 %, les individualistes sécuritaires à 21 %, les progressistes verts à 15 %, les souverainistes sécuritaires à 12 %, les réactionnaires à 8 % et les décroissants à 7 %.
Chacun porte donc les deux étiquettes à la fois. On peut préférer la société éco-solidaire et être rangé chez les modernes ; c’est même le cas le plus fréquent, puisque les modernes pèsent 36 % et se répartissent entre les trois sociétés. La confusion est d’autant plus facile que plusieurs profils portent un nom écologique — les progressistes verts et les décroissants en 2025, les modérés verts, les décroissants radicaux et les identitaires écologistes en 2022. Le nom éco-solidaire désigne une société, jamais un groupe de Français.
Crise de la modernité : un progrès sans social ni environnement
Un mot d’abord sur le sens que nous donnons à celui-ci, puisqu’il est notre outil de travail. Gilbert Durand en donne la définition que nous retenons : « l’ensemble des images, langagières et visuelles, sous-tendues par des croyances intimes et des valeurs, qui permettent une relation au monde » — nous en avons fait le sujet d’une master class sur l’imaginaire de la régénération. Le rêve échappe au réel ; l’imaginaire, lui, se traduit dans des choix, et se lit dans ce qu’on accepte de partager, ce qu’on veut protéger, ce qu’on transmet.
Le basculement de fond est ancien : Éric Macé situe à la fin du XXe siècle le moment où l’imaginaire dominant en Occident devient celui de la crise de la modernité, l’horizon du progrès cédant la place à un présent submergé par ses dégâts. Trente ans plus tard, l’enquête en mesure l’approfondissement : 9 % des Français anticipent une vie meilleure pour leurs enfants et petits-enfants, 57 % l’anticipent pire — contre 53 % en 2019 comme en 2022. Là encore, le décrochage date des trois dernières années.
Les mots portent la même trace. Les répondants notent une série de termes de moins cinq à plus cinq selon l’image qu’ils y associent ; vingt-trois sont suivis depuis 2019. Nous les rangeons en deux familles — la lecture est la nôtre, le classement est le leur.
| Les mots des systèmes | Les mots de l’expérience |
|---|---|
| Écologie 1,7 · en recul, depuis 2,1 | Nature 3,2 · en hausse, depuis 2,8 |
| Numérique 1,1 | Naturel 2,9 · en hausse, depuis 2,5 |
| Futur 0,8 | Respect 2,8 |
| Intelligence artificielle −0,6 · en recul | Partage 2,3 · en hausse, depuis 2,0 |
| Mondialisation −0,7 · en recul | Tradition 2,1 · en hausse, depuis 1,6 |
Ce qui sépare ces colonnes tient moins à l’ancien et au moderne qu’au tangible et à l’abstrait : à droite ce qu’on peut éprouver, à gauche des systèmes qui agissent sur soi plus qu’on n’agit sur eux. « Progrès » y échappe et monte de 1,8 à 2,1 — mais il s’agit d’un progrès dépouillé, technique, individuel, mesuré au confort, sans dimension sociale ni environnementale. L’écologie, qui réclame les deux, se range mécaniquement avec les systèmes qui obligent. Le même mouvement sauve le mot « progrès » et condamne le mot « écologie », qui passe de 2,1 en 2019 à 1,7 aujourd’hui.
Deux séries confirment l’écart. Le contact avec la nature reste l’un des trois piliers du lieu de vie idéal, à 36 %, quand la sécurité gagne treize points sur la même période. Et la nostalgie, mesurée depuis 2019 sur la même affirmation — « c’était mieux avant » —, passe de 56 % à 62 %, l’adhésion pleine grimpant de 19 % à 29 % : le sentiment était déjà là, il se durcit.
« Écologie » est devenu un mot d’appartenance : il désigne une cause, un camp, des gens — et la part des Français qui s’en disent proches est tombée de 5 % à 2 %. Un mot qui assigne à un camp rassemble ses seuls membres. « Nature » désigne au contraire une relation vécue, un contact, un lieu où l’on veut habiter : il n’assigne personne, et traverse les générations comme les bords.
Voilà le fond sur lequel les Français répondent : l’avenir a cessé de faire envie, et l’écologie a été rangée du côté de ce qui contraint.
L’imaginaire de l’écologie et ses trois dimensions
Avant de regarder les trois sociétés que l’enquête soumet, une question plus large : où en sont les Français avec l’écologie ? Il faut distinguer deux niveaux. Comme projet de société, l’écologie réunissait 51 % des Français en 2019 comme en 2022 ; elle en réunit 45 % en 2025. Comme manière de vivre, elle en rassemble bien davantage : « nature » obtient 68 % de supporters et arrive en tête des mots testés, 67 % veulent donner la priorité à des modes de vie moins consommateurs, 76 % privilégier l’entraide sur la concurrence. L’écart entre ces deux niveaux est le sujet de l’article.
Une précision s’impose d’emblée, et elle commande tout l’article. Ce que ces chiffres mesurent est un attachement à la nature — un extérieur auquel on tient, un contact, un paysage, un lieu où l’on veut habiter. Le vivant est autre chose : il nous inclut. C’est pourquoi l’écologie, telle que nous l’entendons, tient ensemble l’environnemental et le social — les humains font partie du milieu qu’elle décrit.
Cet attachement traverse les trois sociétés, et il y prend trois formes distinctes. L’éco-solidaire l’énonce par l’équilibre, la sobriété, le local et l’entraide : environnement et social y vont ensemble, c’est une écologie. L’identitaire-sécuritaire l’énonce par le terroir, le patrimoine et la souveraineté alimentaire : on protège un territoire et une production, c’est un environnementalisme. Le techno-libéral l’énonce par l’efficacité et l’innovation : on traite un problème par la technique, c’est un solutionnisme.
La différence tient au social. Une écologie sans dimension sociale reste de l’environnementalisme — elle protège un décor, elle laisse intacte la question de qui vit de quoi et avec qui. C’est aussi pourquoi les mots diffèrent d’un bord à l’autre pour désigner le même geste : à gauche le circuit court, le paysan, le juste prix, les communs ; à droite la souveraineté alimentaire, le produire français, le terroir. Acheter le même fromage ne se dit pas dans la même langue.
Le total agrège donc des valeurs distinctes — la préservation du vivant, la sécurité, la qualité de vie, l’autonomie, l’enracinement — qui se rejoignent sur quelques gestes et se séparent partout ailleurs. L’adhésion aux gestes dépasse deux Français sur trois ; le projet de société qui les porte en réunit 45 %. Reste à voir ce qu’elle devient lorsqu’on demande aux Français de choisir un projet de société.
Éco-solidaire et identitaire-sécuritaire : à parité, à 45 % chacun
Les dix-huit propositions soumises pour chacune donnent la mesure de ce qu’elle recouvre. L’éco-solidaire propose de consommer moins d’objets mais de meilleure qualité, de faire soi-même, de décider localement. L’identitaire-sécuritaire propose de renforcer l’enseignement de l’histoire et de la morale, d’alourdir les peines, d’imposer l’adoption des normes communes. Le techno-libéral propose de prolonger l’espérance de vie, de réduire l’État au régalien, de choisir par génie génétique les caractéristiques des enfants à naître. Un projet de société finit ainsi évalué à travers ce qu’on met dans son assiette, ce qu’on enseigne à l’école et ce qu’on autorise en médecine.
Le résultat, tel que l’institut le donne : l’éco-solidaire et l’identitaire-sécuritaire à 45 % chacun, le techno-libéral à 10 %, sur les 3 726 répondants qui expriment une préférence. Ce partage à parité est nouveau : sur les trois premières vagues, où l’ObSoCo parlait d’utopies, l’écologique se détachait et la hiérarchie restait stable.
| Modèle de société | 2019 | 2022 | 2025 |
|---|---|---|---|
| Éco-solidaire | 51 % | 51 % | 45 % |
| Identitaire-sécuritaire | 38 % | 39 % | 45 % |
| Techno-libéral | 11 % | 10 % | 10 % |
La présentation ayant changé en 2025, la dernière colonne se compare mal aux précédentes. Reste que l’ordre établi depuis 2019 a cédé. On croit d’ailleurs reconnaître le paysage politique français — l’éco-solidaire du côté du bloc de gauche, le techno-libéral de l’ancien bloc central, l’identitaire-sécuritaire du bloc de droite — et la ressemblance aide à situer les trois, à condition de la tenir pour ce qu’elle est : l’enquête mesure des adhésions à des propositions, jamais des intentions de vote.
L’intensité, elle, dit autre chose. L’enthousiasme reste rare partout.
| Modèle de société | Note globale moyenne | Supporters | Détracteurs |
|---|---|---|---|
| Éco-solidaire | +0,9 | 25 % | 9 % |
| Identitaire-sécuritaire | +0,7 | 27 % | 15 % |
| Techno-libéral | −0,3 | 12 % | 20 % |
L’éco-solidaire obtient la meilleure note moyenne et compte le moins de partisans : mieux accepté, moins désiré, beaucoup moins combattu. Un projet qui clive produit des convaincus et des adversaires ; un projet consensuel produit des gens d’accord. Le premier fournit une énergie à qui veut entraîner, le second une approbation sans intensité.
Cette tiédeur a une contrepartie précieuse : préférer un modèle laisse la porte ouverte aux autres. Les partisans de l’identitaire-sécuritaire sont 15 % à se déclarer hostiles à l’éco-solidaire, ceux du techno-libéral 13 %, et six propositions seulement sur cinquante-quatre franchissent 30 % de détracteurs.
Le total mérite enfin d’être regardé de l’intérieur. En 2022, l’utopie écologique en réunissait 51 % — et en croisant les taux de chaque profil avec son poids, sur cent de ces Français, quarante-cinq venaient des groupes verts et cinquante-cinq d’ailleurs. Le socle de 68 % se rétrécit à 45 % dès qu’il faut choisir un projet, et ce qu’il en reste vient pour moitié de gens qui se définissent autrement.
Deux adhésions fortes s’opposent d’ailleurs par leurs raisons. Les décroissants, 7 % de la population, soutiennent le « moins mais mieux » à 91 % : un projet écologique complet, assumé jusque dans ses contraintes — nos propres travaux situent l’adhésion au biocentrisme autour de 5 %, stable, les deux mesures portant sur des objets différents. Les souverainistes sécuritaires, 12 %, le soutiennent à 71 %, mais comme une manière de préserver un mode de vie, et tant qu’aucune contrainte n’entame leurs libertés. Une même proposition, deux motifs, deux seuils de renoncement.
Écologie en France : tout s’est joué entre 2022 et 2025
Les écarts se donnent d’ordinaire de 2019 à 2025. En rouvrant les points de 2022, un fait apparaît, et il vaut pour presque toutes les séries de l’enquête : le mouvement s’est produit sur la seule dernière période. Sécurité, nostalgie, fermeture des frontières, redistribution, perception de l’urgence écologique — chacune de ces courbes est plate entre 2019 et 2022, puis décroche. Le détail figure dans les sections qui suivent, série par série.
Le cas de la préoccupation environnementale donne la mesure du phénomène. En additionnant ceux qui jugent la situation très préoccupante au point d’appeler un changement radical et ceux qui la jugent préoccupante en comptant sur le progrès technique — une addition que Philippe Moati faisait déjà dans la synthèse de 2022 —, on obtient 76 % de Français préoccupés en 2019, 76 % en 2022, puis 65 % en 2025. Six ans de stabilité parfaite, puis onze points perdus en trois ans. Dans le même temps, la part de ceux qui tiennent les propos alarmistes sur l’écologie pour une manipulation de l’opinion passe de 13 % à 12 %, puis à 19 %.
Deux séries seulement se déplacent régulièrement sur les six ans : la volonté de limiter les très hauts salaires, de 74 % à 72 % puis 68 %, et le mot « nature », de 2,8 à 3,0 puis 3,2.
Reste à savoir ce qui, dans les valeurs des Français, a bougé pendant ces trois ans.
Valeurs des Français : le partage recule, la protection monte
L’enquête mesure ces valeurs en trois familles — ce qu’on accepte de partager, ce qu’on veut protéger, ce qu’on tient à transmettre — et chacune appartient d’abord à un modèle. Le partage est au cœur de l’éco-solidaire ; la protection et la transmission sont au cœur de l’identitaire-sécuritaire. Or ce sont les secondes qui progressent. Le recul du partage porte d’ailleurs sur sa seule forme redistributive.
| Série | 2019 | 2022 | 2025 |
|---|---|---|---|
| Vouloir limiter les très hauts salaires | 74 % | 72 % | 68 % |
| Être favorable à un revenu universel | 48 % | — | 34 % |
| Augmenter les minima sociaux quitte à relever les prélèvements | 52 % | 53 % | 40 % |
L’entraide recule elle aussi, mais lentement et de très haut : 80 % en 2019, 79 % en 2022, 76 % en 2025 — et le faire soi-même comme l’échange entre particuliers suivent la même pente, de 82 % à 74 %. Le mot « partage » progresse pourtant de 2,0 à 2,3, et la consommation fondée sur le partage, le recyclage et le faire soi-même obtient +1,7. La redistribution s’effondre, le partage de proximité s’effrite — douze points d’écart entre les deux pentes — et ce partage-là traverse les camps : chez les partisans de l’identitaire-sécuritaire, le « moins de consommation d’objets, plus de qualité » recueille 36 % de supporters, la décision politique locale 41 %. Cette dernière se relève même à l’extrémité de l’axe politique, à 48 % très à droite, seule proposition éco-solidaire dans ce cas.
La protection monte partout. Le sentiment de sécurité comme critère du lieu de vie idéal passe de 29 % à 34 % puis 42 %, la demande d’un gouvernement plus ferme passe de 66 % en 2019 à 74 % puis 78 %, et près d’un Français sur deux se dit prêt à céder un peu de sa liberté pour plus de sécurité. C’est la famille la moins clivée des trois, présente dans tous les profils.
La transmission monte aussi, et divise davantage. Le renforcement de l’enseignement de l’histoire et de la morale obtient +2,5, avec 49 % de supporters pour 3 % de détracteurs : la proposition la moins contestée de l’enquête. Parmi les valeurs que les Français veulent transmettre, le respect des règles morales arrive en tête et progresse, de 31 % en 2019 à 33 % en 2025, et le respect des traditions gagne cinq points, de 14 % à 19 %. En matière d’éducation, l’apprentissage du bien et du mal passe de 48 % à 52 %. Le respect de la nature, lui, recule comme valeur à transmettre — de 27 % en 2019 et 2022 à 25 % en 2025. Le mot monte, la valeur cède. L’accueil, lui, se referme : l’accord avec l’idée que la France s’enrichit de sa diversité ethnique et culturelle tombe à 51 %, et l’égalité des droits pour les couples homosexuels à 65 % — deux niveaux qui restent majoritaires, et qui reculent.
Plus une valeur touche au quotidien, plus elle rassemble ; plus elle touche à ce qu’on transmet et à qui l’on accueille, plus elle divise. C’est la ligne de partage la plus nette de l’enquête.
Le terrain explique cette direction. 79 % des Français ont le sentiment de vivre dans un environnement de plus en plus dangereux, contre 74 % en 2019 comme en 2022 — et l’adhésion pleine passe de 27 % à 42 %. Philippe Moati y ajoute le coût intime de la période, 63 % déclarant avoir éprouvé au moins un mal-être psychologique au cours du dernier mois, et en tire une priorité en un mot : encapaciter — ce que nous travaillons de notre côté sous l’angle des capacités à sortir du business as usual, cognition, émotions et imaginaires.
Ces trois familles ont chacune leur camp. La protection et la transmission forment le vocabulaire de la droite, le partage celui de la gauche — et ce sont les deux premières qui progressent. Le déplacement des valeurs a donc une traduction politique.
Glissement à droite des Français, sans bascule autoritaire
Les valeurs qui montent et celles qui reculent servent des imaginaires opposés, et c’est la tension que l’enquête donne à voir.
| En hausse — les valeurs de la protection | En recul — les valeurs de la transformation |
|---|---|
| Citer la sécurité parmi les critères du lieu de vie idéal 29 % → 34 % → 42 % |
Juger la situation environnementale préoccupante 76 % → 76 % → 65 % |
| Penser que c’était mieux avant 56 % → 57 % → 62 % |
Se sentir proche des mouvements écologistes 5 % → 2 % |
| Vouloir fermer les frontières 35 % → 34 % → 41 % |
Augmenter les minima sociaux 52 % → 53 % → 40 % |
Le glissement est réel : le positionnement « à droite » passe de 14 % à 17 % entre 2019 et 2025, « très à droite » de 8 % à 14 %, et près d’un Français sur deux se dit disposé à céder un peu de sa liberté pour plus de sécurité. Il reste pourtant à distance de tout pouvoir personnel — le leader autoritaire non élu plafonne à 7 % comme système politique idéal, quand le référendum s’impose à 59 %. Ce n’est pas l’autorité qu’on réclame, c’est d’être tenu pour quelque chose.
Ce glissement a une conséquence directe sur l’écologie, et elle est rarement relevée : les mêmes gestes changent de sens selon l’imaginaire qui les porte. La relocalisation de la production, à +1,3 même à coût plus élevé, peut relever du circuit court — réduire les distances, connaître le producteur, faire vivre un bassin — ou de la préférence nationale. Et la seconde lecture progresse : la mondialisation ferme le classement des mots à −0,7, la souveraineté retrouvée dans l’Union européenne obtient +2,0, et 66 % des Français estiment que le pays a cédé une part trop importante de son autonomie.
Ce qui déborde dans les électorats identitaires est l’attachement au local, plus que l’écologie : un environnementalisme de protection, qui défend un territoire et une production. La nature y devient un patrimoine — un décor auquel on tient, une identité de plus à transmettre. L’écologie telle que nous l’entendons, sociale autant qu’environnementale, tient le mouvement inverse.
Les valeurs se sont donc déplacées, quand les gestes, eux, tiennent. Reste à voir lesquels.
Modes de vie : ce qui rassemble les Français, et où ça bloque
Les deux propositions les mieux notées de l’enquête, à +2,5 chacune, viennent du modèle identitaire-sécuritaire : le renforcement de l’enseignement de l’histoire et de la morale, et l’alourdissement des peines. Viennent immédiatement derrière des propositions éco-solidaires — le « moins de consommation d’objets, plus de qualité » et l’encouragement des activités domestiques à +2,3, la décision politique locale avec participation citoyenne à +2,1.
Une seule proposition réunit une majorité de détracteurs, à −2,7 : le choix par génie génétique des caractéristiques des enfants à naître. Le rejet vise l’augmentation de l’humain, quand la technique médicale reste acceptée.
Trois propositions éco-solidaires seulement basculent en négatif : les quotas carbone à −0,4, les protéines végétales à −0,2, la réduction du temps de travail avec baisse des rémunérations à −0,1. La voiture, la viande, le revenu. Ces trois refus disent aussi quelque chose du registre employé pour les proposer, et nous y reviendrons.
La contrainte individuelle est donc le point de bascule, et elle seule : l’objectif environnemental lui-même reste largement positif. Le socle est là, et il traverse les bords. Ce qui manque se situe ailleurs.
Objectif écologique acquis, récit sans moteur : le plafond de 25 %
Premier constat : l’objectif tient, dans ses deux dimensions. La priorité donnée à l’environnement et au bien-être social plutôt qu’à la croissance obtient +1,6 ; 76 % des Français veulent privilégier l’entraide sur la concurrence et 67 % donner la priorité à des modes de vie moins consommateurs. L’environnemental et le social vont ensemble — c’est ce que dit le nom même du modèle, éco-solidaire, et c’est la manière dont nous entendons l’écologie. Le débat sur la finalité est derrière nous.
Deuxième constat : le récit reste sans moteur. Un quart de supporters, une note globale à peine positive, un modèle qu’on rejette peu et qu’on désire modérément.
L’explication se lit dans la manière dont le modèle est présenté : par des comportements, et d’abord par « moins mais mieux ». Le renoncement y précède le gain — et les trois seules propositions du versant écologique qui basculent en négatif touchent la voiture, la viande et le revenu. En face progresse une autre attitude : la part de ceux qui aiment leur manière de consommer et refusent de changer monte de 23 % en 2019 à 32 % aujourd’hui, quand le « moins mais mieux » recule de 36 % à 32 %. L’obstacle tient autant au contentement de soi qu’au refus du renoncement. Le récit est pourtant la moitié du problème : l’autre moitié tient à ce qui est disponible en rayon, et nous y venons.
Un autre baromètre dit pourtant l’inverse. Selon le baromètre GreenFlex-ADEME 2026, 78 % des Français estiment que « produire autrement ne suffit pas, il faut consommer moins », en hausse de sept points en un an. La contradiction s’explique par ce que chacun demande : GreenFlex mesure ce qu’on juge nécessaire, l’ObSoCo ce qu’on consent une fois le prix affiché. Un jugement d’un côté, un arbitrage de l’autre — et l’écart entre les deux est le terrain sur lequel une offre se gagne ou se perd.
Troisième constat : un socle traverse tout l’échiquier. Le clivage politique trie les modèles — l’éco-solidaire est préféré par 85 % des proches des mouvements écologistes et par 13 % des très à droite — mais il trie mal les propositions de modes de vie : « moins de consommation d’objets, plus de qualité » réunit 73 % de supporters chez les premiers, 54 % au centre, 47 % à droite, et encore 40 % très à droite.
Le socle résiste même au clivage le plus marqué de l’enquête, qui est générationnel : l’éco-solidaire passe de 59 % chez les 18-24 ans à 34 % chez les 65-75 ans, l’identitaire-sécuritaire faisant le trajet inverse. Deux générations veulent des sociétés opposées et se retrouvent pourtant sur la qualité, le local et le faire soi-même. La fracture existe ; elle concerne une minorité.
Résumons. Trois récits de société sont proposés aux Français, et aucun ne les met en mouvement : le mieux noté réunit un quart de partisans, et les trois seules propositions qui basculent en négatif sont trois renoncements. Deux questions se posent alors — qu’est-ce qui distingue vraiment ces récits, si le clivage politique les trie mal ? Et pourquoi aucun ne donne envie ?
Avant d’y venir, un repère utile : notre livre blanc précise ce que la régénération veut dire pour une entreprise.
Nos réponses tiennent en trois temps. Ce qui les distingue, c’est la relation à la nature qu’ils installent — et l’une des quatre manque au menu. Ce qui les prive de moteur, c’est le registre du renoncement, quand l’écologie populaire part de ce que les Français désirent déjà. Et pour une organisation, ces quatre relations se transposent en paliers.
L’axe qui trie : quatre relations à la nature
La grille tient en quatre relations à la nature, identifiées par l’IPBES dans son évaluation des diverses valeurs de la nature et développées par la psychosociologue Nicole Huybens : vivre DE, vivre DANS, vivre AVEC, vivre CONNECTÉ à la nature — l’IPBES nommant la quatrième « vivre en identité avec la nature ».
| Imaginaire | Relation | Ce qui a de la valeur | Palier économique |
|---|---|---|---|
| Anthropocentrisme | Vivre DE la nature | L’humain, comme individu ou comme communauté | Limiter |
| Biocentrisme | Vivre DANS la nature | Chaque être vivant, pour lui-même | Réduire |
| Écocentrisme | Vivre AVEC la nature | L’écosystème et sa continuité | Restaurer |
| Multicentrisme | Vivre CONNECTÉ à la nature | La capacité de chaque vivant à s’épanouir et à contribuer | Régénérer |
La dernière colonne anticipe la trajectoire : chaque relation a un pendant économique, et la section qui lui est consacrée en donne le détail.
Chacune ouvre une piste d’innovation distincte, dont deux portent des imaginaires utopiques capables de mobiliser largement. Ces quatre relations décrivent des postures, et elles nous traversent tous — avec une dominante, et souvent une absente. Nous les travaillons depuis plusieurs années avec un atelier, la Fresque des Imaginaires, qui les fait explorer plutôt qu’elle ne classe les gens : chacun y repère celle qui gouverne ses choix, et celle qui lui manque.
Ce qui distingue notre grille de celle de l’ObSoCo est son critère. Les trois modèles de l’ObSoCo se distinguent par le projet de société qu’ils portent ; les quatre nôtres, par la relation à la nature qu’ils installent. Deux lectures au même niveau, et c’est la seconde que la porosité appelle — puisqu’un socle traverse les bords là où les projets les séparent.
Une question suffit à situer un récit dans cette grille : qu’est-ce qui y a de la valeur ? La réponse se lit dans le mode de relation qu’installe le récit, et le mode de relation désigne l’imaginaire. Dans notre vocabulaire, un récit vient convoquer un ou plusieurs imaginaires : il les met en scène et les rend habitables.
Eden Capital, La Citadelle, Ligara : les chiffres mis en récit
Guénaëlle Gault a prolongé les trois modèles en trois récits, dans Nos futurs possibles (éditions de l’Aube) : Eden Capital, La Citadelle et Ligara, situés en 2057.
L’institut les fait vivre en passant un objet familier au prisme des trois. Le 1er mai y devient tour à tour une journée de souveraineté individuelle investie par les coachs de carrière, une pédagogie de l’enracinement où des compagnons transmettent des gestes oubliés, et une fête des interdépendances où l’on célèbre le travail domestique, bénévole et relationnel autant que le salarié. Le 8 mai donne le même écart.
| Récit | Modèle ObSoCo | Mode de relation | Ce qui a de la valeur | Imaginaire |
|---|---|---|---|---|
| Eden Capital | Techno-libéral | Séparation : chacun optimise sa trajectoire. | L’individu humain et sa capacité à s’augmenter. | Anthropocentrisme |
| La Citadelle | Identitaire-sécuritaire | Séparation protectrice : le groupe se referme sur ce qu’il préserve. | La communauté humaine, son identité et son ordre. | Anthropocentrisme |
| Ligara | Éco-solidaire | Réciprocité : les interdépendances s’entretiennent dans un territoire. | L’écosystème et sa continuité, chacun valant par sa place. | Écocentrisme |
Eden Capital sépare les individus les uns des autres. Chacun y optimise sa trajectoire, avec l’aide de plateformes, de coachs et d’équipements ; la mémoire elle-même s’externalise et se fragmente. Ce qui a de la valeur, c’est l’individu et sa capacité à s’augmenter — un individualisme atomique, là où le relationnel ouvre une autre voie — le transhumanisme figure d’ailleurs à l’horizon du modèle techno-libéral. La nature n’y apparaît que comme ressource et support de performance : vivre DE la nature.
La Citadelle sépare un groupe de ce qui l’entoure. La séparation y est protectrice et collective : on transmet des gestes, on tient un récit commun, on rend leur fierté à des fonctions dévalorisées, et l’on accepte l’ordre qui rend tout cela possible. Ce qui a de la valeur, c’est la communauté humaine, son identité et sa continuité. La nature y compte, mais comme patrimoine à transmettre, au même titre que la langue ou l’histoire — un héritage humain de plus. Le holisme y est social : le tout auquel chacun se subordonne est une communauté d’humains, pas une communauté de vivants, et la nostalgie porte sur un âge d’or humain, celui d’une société qui se tenait. Vivre DE la nature, encore.
Deux récits que tout oppose, et le même mode de relation à la nature : la séparation. Exploiter et protéger les siens en sont deux déclinaisons, l’une et l’autre laissant la nature au-dehors — ressource ici, patrimoine là, jamais une entité dont la capacité compte pour elle-même. Ce qui a de la valeur reste l’humain, et l’imaginaire est donc le même.
Ligara entretient des interdépendances. La figure centrale y est, selon les mots de l’ObSoCo, « la personne prise dans une trame d’activités dont dépend la qualité de la vie collective », et le récit élargit considérablement le cercle de ceux qui comptent. Mais il l’élargit à d’autres humains : le bénévole, l’aidante, l’agriculteur, celui qui répare. Les contributeurs y restent humains ; le vivant apparaît comme un milieu auquel on prête attention, saisons comprises.
Ce qui a de la valeur, c’est donc l’écosystème et sa continuité, chacun valant par la place qu’il occupe : vivre AVEC la nature. L’attention porte sur le système et sur ce qui le maintient, pas encore sur ce que chaque être vivant pourrait devenir. Entretenir des liens n’est pas augmenter des capacités — c’est ce qui fait de Ligara un récit écocentrique, et c’est le plus loin que va le menu.
Régénération : l’imaginaire qui manque au menu des Français
Où est passé le biocentrisme, cette relation à la nature où chaque être possède une valeur propre, où l’on protège en mettant à distance, où l’on renonce pour préserver ? Aucun des trois récits ne le porte. Il est pourtant là, et à un endroit décisif : dans la formulation même des propositions soumises aux Français.
« Moins mais mieux », les quotas carbone, les protéines végétales, la réduction du temps de travail avec baisse des rémunérations : ces énoncés relèvent de la décroissance, qui est le versant économique du biocentrisme. Et le biocentrisme ne se réduit pas à baisser le chauffage — il se qualifie par des alternatives : la protéine végétale à la place de la viande, la seconde main à la place du neuf, le temps libre à la place du revenu. C’est un imaginaire de substitution, où l’on remplace pour préserver. Le monde décrit par Ligara est écocentrique — des interdépendances qu’on entretient — mais le discours qui le présente est biocentrique. Le récit qui vend le modèle n’est pas celui que le modèle raconte.
Ce décalage explique le plafond mesuré par l’enquête. On soumet aux Français un monde de liens et on le leur présente par ce qu’il faudra abandonner — et les trois seules propositions qui basculent en négatif sont exactement les trois renoncements.
Le réservoir penche partout de la même façon : sur trente-sept villes imaginaires passées à la même grille, cinq seulement incarnent la régénération, et les mythes qui les structurent — la Genèse, l’Âge d’or, Gaïa — vont dans le même sens, Dionysos restant le plus rare. Le manque est dans le stock, avant d’être dans l’enquête.
Ce que le quatrième imaginaire ajoute tient à une différence de finalité. L’écocentrisme organise la continuité du système. Le multicentrisme fait de l’activité un moyen d’augmenter la capacité de chaque être vivant, humains compris, à s’épanouir et à contribuer dans son milieu habité. Ce déplacement donne son contenu au mot que Philippe Moati tire de ses propres données. Il réclame d’encapaciter les Français ; le multicentrisme dit ce qu’encapaciter veut dire une fois porté au-delà des humains — augmenter la capacité d’un sol, d’une filière, d’un métier, et celle des gens qui en vivent. Le même mot, étendu au vivant. Et un récit qui se raconte par ce qui se gagne.
Un mot sur le vocabulaire, puisque nous avions annoncé en ouverture l’écart entre « nature » et « vivant ». L’écologie est d’abord une science des relations, que l’usage a réduite à l’environnement — un domaine, une cause, un camp. Comme le formule Baptiste Morizot, « biodiversité » et « environnement » ne nous incluent pas, quand le vivant nous embarque, puisque nous en sommes. C’est le sens de la solidarité écologique, dont Berkes et Folke ont posé les bases avec le socio-écosystème : une réconciliation entre humains et non-humains, dans une biosphère dont l’humanité fait partie. Un mot rassemble quand il inclut celui qui l’entend.
Écologie populaire : une écologie qui inclut le social
Commençons par le mot, puisque l’enquête le voit reculer. « Écologie » y perd quatre dixièmes de point et se range du côté des systèmes qui obligent, quand « nature », « partage » et « respect » progressent. Ce que ces trois mots recouvrent — le lien, le proche, ce qu’on se doit les uns aux autres — appartient pourtant à l’écologie, dès lors qu’on la prend au sens large : une écologie qui tient ensemble l’environnemental et le social, puisque les humains font partie du milieu.
Les enseignements politiques de l’enquête convergent vers ce point. Philippe Moati recommande une politique des modes de vie avant un grand récit. Le socle des propositions de la vie quotidienne traverse tous les bords, de 40 à 73 % selon la sensibilité. Et le registre du renoncement plafonne à un quart de partisans. Trois signaux, une même direction : l’adhésion se joue sur ce qu’on vit, à l’échelle où l’on peut agir.
C’est la voie que nous portons depuis plusieurs années sous le nom d’écologie populaire, et que nous avons déclinée pour les marques dans l’écologie populaire pour des marques populaires : un mode de vie à la fois responsable et désirable, ancré dans le quotidien et sur les domaines qui comptent — l’alimentation, l’éducation, les services publics. Une écologie qui rassemble au lieu d’assigner.
Le quotidien avant le programme. Les propositions les mieux notées du versant éco-solidaire portent toutes sur des modes de vie : le « moins de consommation d’objets, plus de qualité » et l’encouragement des activités domestiques à +2,3, la consommation fondée sur le partage, le recyclage et le faire soi-même à +1,7, la relocalisation de la production et des emplois à +1,3.
Le faire soi-même est déjà un désir. Interrogés sur ce qu’ils feraient de journées de 26 heures, les Français citent d’abord leurs proches, à 50 %, puis le repos, à 32 %, et immédiatement après faire plus de choses par eux-mêmes — bricoler, jardiner, cuisiner, coudre — à 31 %. Le contact avec la nature réunit 23 %. Le geste que l’écologie prescrit comme un effort figure déjà parmi les temps qu’ils aimeraient s’offrir.
Les domaines qui comptent, et l’échelle qui va avec. Interrogés sur les dépenses publiques en sachant qu’un effort impliquerait plus d’impôts ou moins de dépenses ailleurs, 91 % placent l’hôpital en tête ; l’assiette suit, avec une alimentation à 80 % bio et en circuit court à +1,0. La santé et l’alimentation sont les terrains où l’écologie devient concrète — et la décision locale avec participation citoyenne figure parmi les propositions les mieux notées. Ce que les Français veulent reprendre en main, c’est ce qui se décide à portée de main.
La sobriété comme registre, pas comme horizon. Une écologie qui se raconte d’abord par ce à quoi il faut renoncer se condamne aux trois murs déjà identifiés — la voiture, la viande, le revenu — quand un propos de qualité de vie, de proximité et de lien traverse les six profils.
L’écologie populaire prend donc l’enquête au mot, dans les deux sens du terme : elle part de ce que les Français désirent déjà — la nature, le local, la qualité, la santé, le fait de reprendre la main — et elle emploie les mots qui montent, et se passe de celui qui recule.
Entreprise engagée : jusque dans ses produits et sa gouvernance
Le changement de protocole tient ici sa promesse. L’écart entre le responsable et le désirable, annoncé en ouverture, se mesure au moment où l’avantage présente sa facture : l’ObSoCo a posé la question économique au bon endroit, ce que vous êtes prêt à consentir avant ce que vous préférez. Pour un Français, un modèle économique est d’ailleurs affaire de gestes — ce qu’il achète, ce pour quoi il travaille, ce qu’il accepte de payer plus cher, le temps qu’il consacre à faire lui-même.
L’enquête le mesure ainsi : 51 % veulent consommer mieux, 32 % acceptent pour cela de consommer moins. Un sur deux veut mieux, un sur trois accepte le moins — la mesure exacte de ce que coûte un récit qui commence par le renoncement. Et le « mieux » se définit d’abord par des produits de qualité et bons pour la santé, à 38 %, puis par des produits qui durent, à 30 %. La qualité, la durabilité et la santé sont les portes d’entrée ; l’argument environnemental vient ensuite.
L’attente porte aussi sur la manière de décider. Chez les actifs occupant un emploi, la forme d’organisation économique idéale la plus citée, à 30 %, est celle d’entreprises dont les stratégies sont définies conjointement par les actionnaires, les salariés, les pouvoirs publics et les représentants des consommateurs — devant les coopératives et l’autogestion. Une entreprise est jugée sur ses produits et sur sa manière de les décider, jamais sur ses intentions.
Une grille, deux entrées : les imaginaires et les paliers
Les quatre imaginaires de la Fresque et les quatre niveaux du Capacity Score sont les mêmes. Une seule grille, deux entrées : la Fresque la lit par les représentations, le Capacity Score par les décisions d’une organisation. Ce qu’un atelier fait apparaître dans une équipe, un diagnostic le retrouve dans ses arbitrages.
Au quatrième niveau, le multicentrisme est aussi dit pluricentrique, parce que chacun y intègre le point de vue des autres dans la recherche d’un intérêt mutuel : la régénération, c’est prendre soin de soi, des autres et de la nature, sans exclusion, en intégrant tous les êtres vivants d’un territoire. Côté économique, cela prend une forme simple : un retournement de finalité, plus on vend, plus on régénère.
Ce palier existe déjà, et il s’illustre dans les produits et services primés aux Lauriers de la Régénération — près de cent sur trois éditions. Chez C’est qui le Patron ?!, le consommateur vote le prix du litre et l’éleveur obtient un contrat garanti cinq ans : 126 millions d’euros bâtis sur un gain que chacun peut nommer. Une laine française relancée, un livret d’épargne qui finance sa région, une cantine de quartier — à chaque fois, le bénéfice se dit avant l’impact évité.
Modèle économique régénératif : quatre paliers, une filière
La grille des quatre relations à la nature a un pendant économique : Limiter correspond à l’anthropocentrisme, Réduire au biocentrisme, Restaurer à l’écocentrisme, Régénérer au multicentrisme — la correspondance tient à l’entité que chaque palier protège : limiter préserve l’activité humaine, réduire épargne les êtres vivants un à un, restaurer entretient l’écosystème, régénérer augmente les capacités de ce qui vit.
Les trois mondes de l’ObSoCo s’y situent : Eden Capital et La Citadelle à Limiter, Ligara à Restaurer. Aucun n’atteint le quatrième palier, et les attentes mesurées suivent la même limite. Limiter les impacts sans transformer le modèle répond à l’exigence de qualité sans toucher à la gouvernance ni à la répartition de la valeur ; restaurer répare le milieu pour le maintenir en état — compenser, gérer, sans créer de potentiel nouveau.
Le quatrième palier change d’échelle. L’écocentrisme raisonne en écosystèmes et procède par coordination, à hauteur de région ; le multicentrisme raisonne en chaîne de valeur et procède par collaboration, en alliance avec ceux qui produisent, transforment, distribuent et consomment. C’est pourquoi la régénération se travaille par filières — une laine, un verger, une rivière, une fibre textile — et jamais dans une seule entreprise.
Reste le rayon, où se joue ce que nous appelions en ouverture incarner un imaginaire dans des produits. Les labels, les scores et les mentions y font office de repères, et ils traduisent aujourd’hui les trois premiers paliers : le bio dit la réduction, le commerce équitable dit le partage de la valeur, la réparabilité dit la durée. Aucun ne dit encore la contribution — nous avons d’ailleurs relu les labels et les scores comme des jalons de trajectoire, et c’est un chantier ouvert pour les filières qui atteignent ce palier.
Pourquoi la régénération est populaire, et ce qu’elle résout
Nous avons ouvert cet article sur un accord large des Français quant à la manière de vivre. Voilà ce que la régénération en fait. Regardez comment ils formulent leurs attentes : ils demandent ce qu’ils vont gagner — des économies, de la qualité, du temps, de la santé, de la maîtrise sur six domaines de leur quotidien. Or la régénération est le seul palier qui se raconte dans ce registre. Limiter et réduire parlent d’impacts évités, restaurer de dégâts réparés ; régénérer parle de capacités augmentées — celle du sol, de la filière, des gens qui y travaillent, de qui achète.
Cela dénoue quatre tensions que la première partie laissait ouvertes. Le plafond de 25 %, qui tient au renoncement placé avant le gain : un produit régénératif se vend sur ce qu’il apporte. Le local ambivalent, qui sert la proximité ou la fermeture : une filière ancrée qui élargit le cercle de ses contributeurs tient l’une sans l’autre. L’envie de décider restée sans prise : associer producteurs, salariés et consommateurs à la conception d’une offre en donne une, à l’échelle où elle s’exerce. Et l’avenir devenu tiède, ce futur noté 0,8 que 57 % des Français anticipent pire : un horizon qui augmente les capacités du vivant et celles des gens rend au progrès la dimension sociale que la modernité lui a retirée.
Nos mesures confirment que le blocage se situe du côté de l’offre. Dans l’enquête IPSOS menée pour Nous Sommes Vivants, 34 % des Français désignent les alternatives écologiques accessibles à tous comme le premier levier de changement durable. Et là où l’offre existe, la demande suit — Biocoop gagne sept points de parts de marché malgré la crise du pouvoir d’achat. La bonne volonté est là ; ce qui manque, c’est l’offre. Les deux moitiés se tiennent : une offre sans récit reste invisible, un récit sans offre reste un discours — et c’est l’offre qui déplace l’imaginaire, puisque les représentations se construisent dans l’agir.
Le diagnostic reste une auto-évaluation : les décideurs répondent eux-mêmes au questionnaire et situent leur capacité à tenir leurs trajectoires RSE, innovation et business. La lecture d’une entreprise sur ses rapports publics relève d’un autre exercice, l’analyse stratégique conduite par le collectif.
Faire le diagnostic Capacity Score
Trois enjeux pour l’écologie, et les ateliers qui y répondent
On peut lire cette enquête comme le constat d’un pays qui se fracture. Tout cela est mesuré, et la fracture concerne une minorité. Le désaccord porte sur les projets de société, quand l’accord porte sur la manière de vivre — et le basculement qu’elle enregistre date de trois ans, non de vingt.
Un enjeu de récit. Composer un futur qui se raconte par ce qu’on y gagne, et le composer avec ceux qui devront l’habiter : c’est le travail de la Fresque des Imaginaires, menée notamment avec La Poste, l’Office français de la biodiversité, Biomim’Expo autour de la bouillabaisse et soixante-dix dirigeants de la CEC Normandie. Elle transforme des tendances écologiques en mission d’entreprise, en pistes d’innovation produits et en projets de territoire — puis vient la manière de communiquer un imaginaire désirable.
Un enjeu de choix. Un choix ne s’exerce que s’il existe. Mettre des alternatives sur le marché élargit ce que les gens peuvent décider en achetant — et la Fresque s’utilise aussi en concertation, dans les projets de ville, pour que les habitants composent le futur du lieu qu’ils habitent avant que les arbitrages soient posés.
Un enjeu de modèle économique. Concevoir l’offre alternative avec les partenaires de sa chaîne de valeur, par le business model régénératif. Le Capacity Score situe le point de départ ; les Lauriers montrent ce que donne l’arrivée.
Participer à une session découverte
Reste une question hors de portée de l’enquête : comment cela évolue. Elle mesure des opinions, et une opinion se constate. Un imaginaire, lui, est une relation — à soi, aux autres, à la nature — et une relation, cela se retisse. C’est toute la différence entre décrire un état et ouvrir un chemin.
Fresque des Imaginaires : l’atelier des futurs désirables
Un atelier réflexif qui ouvre de nouvelles perspectives pour un territoire, une entreprise, une marque et ses produits. Trois objectifs : sortir de la peur en écartant les visions de fin du monde, comprendre les valeurs à travers les quatre rapports à la nature, et créer ensemble un futur désirable.
Le déroulé. Les animateurs présentent les quatre relations humain-nature, illustrées par des marques de plusieurs secteurs et de plusieurs territoires. Chacun réfléchit ensuite à ce qui compte vraiment pour lui dans son rapport à lui-même, aux autres et à la nature. Puis les participants, réunis en équipes, imaginent comment ils souhaiteraient habiter, manger, boire, s’habiller ou voyager en 2050, sous forme de collages partagés en fin de séance.
La Fresque est reconnue par l’ADEME et par l’Office français de la biodiversité, et a été menée avec La Poste, l’OFB, la CEC Normandie et Biomim’Expo.
Faire l’expérience de la Fresque
Une session découverte, en petit groupe, pour éprouver l’atelier de bout en bout avant de l’envisager chez vous.
Voir les sessions découverteL’organiser chez vous, sur votre sujet
Une session sur mesure pour une équipe, une marque ou une collectivité, avec des planches d’inspiration illustrées sur votre thématique — habiter sur Terre en 2050, manger, s’habiller.
Demander une session sur mesureL’ObSoCo, Observatoire des perspectives utopiques, vague 4, rapport détaillé (313 p.) et rapport d’analyse — enquête en ligne sur le panel Bilendi du 26 mars au 8 avril 2025, 4 000 personnes représentatives de la population de France métropolitaine de 18 à 75 ans.
Guénaëlle Gault, Nos futurs possibles, éditions de l’Aube, collection Emergences · Le 1er mai au prisme de nos futurs possibles et Le 8 mai au prisme de nos futurs possibles, L’ObSoCo.
Enquête IPSOS pour Nous Sommes Vivants, Université du facteur humain et premiers résultats · Kantar Worldpanel, Who Cares, Who Does.
GreenFlex et ADEME, baromètre de la consommation responsable 2026, résultats clés.
IPBES, évaluation des diverses valeurs de la nature, 2022 · Nicole Huybens, éthique environnementale · Éric Macé, sur le récit de la crise de la modernité · Baptiste Morizot, sur les limites des mots « biodiversité » et « environnement » · Fikret Berkes et Carl Folke, sur les socio-écosystèmes · ObSoCo, ADEME et Bpifrance Le Lab, Observatoire des perspectives utopiques, 2022 · Nous Sommes Vivants, les villes imaginaires au prisme des quatre imaginaires de l’écologie.

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