Qu’est-ce que le leadership régénératif ?

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Passer de la prédation à la régénération est une bascule de modèle mental majeure. Et si, plutôt que de dominer le vivant, on osait en prendre le leadership — chacun à sa juste place, dans la coopération, là où l’on contribue le mieux avec les autres ? Dans une entreprise, par exemple. Dans la sienne. Cet article pose ce qu’est le leadership régénératif : sa définition, sa filiation intellectuelle, ce que la régénération change à l’exercice du pouvoir.

Cet article pose la définition et les fondements du leadership régénératif. Pour le parcours concret, de la posture responsable à la pratique, lisez Du leadership responsable au leadership régénératif, ou parcourez notre dossier complet en ligne : le feuilleter ici.

Préambule

La prise de conscience des rapports de prédation entre les humains et la nature est nécessaire à la prochaine évolution des comportements, durable et coordonnée. Passer de la prédation à la régénération est une bascule de modèle mental majeure. Mais si on osait nous aussi « prendre » le leadership, mais celui du vivant ? Chacun à sa juste place. Dans la coopération. Là où l’on peut le mieux contribuer avec les autres. Par exemple dans une entreprise, voire son entreprise ?

Alors qu’en est-il du leadership régénératif ?

Le leadership est la capacité d’un individu à inspirer et à guider les autres vers un objectif commun. Les entreprises ont besoin de leaders capables de prendre des décisions, porteurs d’une vision pour eux-mêmes, pour leurs collaborateurs et leur entreprise, dans un climat de confiance.

Deux définitions posent le socle. La régénération, d’abord : « donner aux êtres vivants (dont les humains) les ressources leur permettant d’être en capacité d’atteindre leur plein potentiel dans leur environnement ». L’économie régénérative, ensuite, repose sur « l’économie de la mutualité, pour poser un cap contributif à une coalition d’acteurs à visée régénérative, réunie au-delà du seul profit économique ». C’est depuis ces deux définitions que se comprend le leadership régénératif.

Quelles pistes se dégagent pour nous approprier ce leadership ?

Certains se concentrent sur les qualités nécessaires pour faire basculer les collaborateurs d’une entreprise d’un modèle économique à l’autre. Le Business Model Régénératif est un outil et une série d’ateliers pour lancer de nouveaux produits, services issus de pratiques régénératives avec son réseau de partenaires, ou un projet territorial à visée régénérative.

Pour beaucoup, ça ne peut venir que d’un chemin de transformation personnelle, souvent spirituel, toujours mené dans une grande humilité, qui finalement croise le monde de l’entreprise.

Bien sûr, nous avons besoin de transformer notre rapport au pouvoir, pour abandonner la logique de conquête, de domination, et embrasser le pouvoir comme énergie, comme création démultipliée par la coopération. Penser le pouvoir non pas comme le pouvoir sur quelqu’un, une forme de domination, mais comme une forme d’encapacitation : le pouvoir de faire (ensemble). Le manifeste convivialiste. Mais c’est le propre du bon leader.

Ce que la régénération apporte au leadership, c’est l’intégration du vivant non humain dans le périmètre d’action du leader. Comme dit Baptiste Morizot :

« Par sa prise de conscience du vivant, l’humain se rend capable de saisir le « tissu » du vivant dans ses interdépendances, et le « fleuve » du vivant dans sa continuité depuis l’apparition de la vie sur Terre. Or ce sont ce tissage et ces dynamiques qui rendent la Terre habitable pour nous et pour les autres, et on comprend par là que ce sont elles qu’il faut défendre, et dont il faut prendre soin, et pas seulement de chaque espèce séparée comme si elle était posée là sur un décor. »
— Baptiste Morizot

Dit autrement, le leadership régénératif, c’est prendre le leadership de l’écologie pour défendre le vivant.

Pour Extinction Rebellion, la culture régénératrice est un acte politique : « En travaillant à prendre soin au sein même du militantisme, nous cherchons à tester et incarner une nouvelle façon de « vivre ensemble » de l’intérieur. Nous portons une attention soutenue aux moyens utilisés tout autant qu’aux buts poursuivis. Nous pensons que les sociétés durables et joyeuses que nous voulons voir advenir naîtront du soin que nous portons aux blessures de notre société actuelle » (source).

Prendre le leadership du vivant dans son entreprise, c’est adopter une stratégie mutuellement bénéfique pour le vivant et pour l’entreprise. Ainsi les leaders régénératifs développent à la fois les capacités des humains et celles des non-humains pour permettre au vivant d’atteindre son plein potentiel dans son milieu de vie. Tous les êtres vivants dans un lieu donné, sans exclusion. En soutenabilité forte, c’est-à-dire en contribuant à la fois aux écosystèmes économiques, sociaux et environnementaux.

Comme déjà énoncé, ce que la régénération apporte au leadership, c’est l’intégration du vivant dans le périmètre d’action du leader : donc de la nature ET des humains.

85 % des entreprises dépendent fortement de la nature pour délivrer leurs produits et services d’après le S&P Global 1200, et 42 % des actifs détenus par des institutions financières françaises sont fortement dépendants d’au moins un service écosystémique d’après la Banque de France.

Selon Gallup 2024, seuls 23 % des salariés sont engagés dans leur travail et 15 % sont activement désengagés. Tous attendent des salaires appropriés, une bonne couverture sociale, la sécurité de l’emploi, un traitement équitable et de la sécurité au travail.

En augmentation de 4 points par rapport à février 2023, la détresse psychologique touche désormais 48 % des salariés, dont 17 % de manière très élevée. La raison ? Quelque 7 salariés sur 10 attribuent leur mal-être au travail, en premier lieu à leur direction générale. D’après le dernier baromètre d’Empreinte Humaine avec OpinionWay.

Ainsi les leaders régénératifs continuent de développer les capacités des humains et portent la même attention aux non-humains. Fort d’une intention personnelle. Dans un intérêt mutuellement bénéfique pour le vivant et pour l’entreprise.

Des exemples de leadership responsable

Les 4 relations des humains à la nature, au fil des imaginaires de l'écologie
Les 4 relations des humains à la nature — le chemin d’évolution progressif vers la régénération du vivant.

Les valeurs qui animent les leaders responsables varient en fonction de leurs relations au vivant. La régénération étant à la fois se penser dans la trame du vivant et tracer un chemin dans une logique de co-évolution qui s’inscrit dans un temps long. Ainsi les stratégies mises en place se répartissent en 4 catégories en fonction des 4 relations des humains à la nature. Elles ne sont pas exclusives et tracent un chemin d’évolution progressif vers la régénération du vivant.

  • L’initiative Climate Take Back d’Interface, initiée par Ray Anderson, s’inscrit dans le programme Nature Based Solutions.
  • Créée par Rivka Rose, Faith In Nature a donné un siège à la nature dans son conseil d’administration, pour prendre des décisions plus éclairées sur les sujets qui la touchent.
  • Bas van Abel, fondateur de Fairphone, a conçu le premier smartphone réparable et, suite au confinement du COVID-19, a accéléré les processus d’innovation pour sécuriser ses approvisionnements (déjà réduits au maximum).
  • Créée par Yvon Chouinard, Patagonia est devenue une fondation. Elle est engagée dans des pratiques régénératives via les certifications Regenerative Organic Alliance (ROC), USDA National Organic Program, Fair Trade USA et B Corp.

Yvon Chouinard incarne le leadership régénératif au-delà de son style managérial visant la capacité individuelle et collective, de son choix de gouvernance pour garder le cap contributif à la nature dont nous faisons partie, des priorités stratégiques qui prennent en compte la nature au même titre que le commerce de biens et de services. Ça se traduit dans des projets et actions mis en place au cœur du business model de l’entreprise. C’est-à-dire dans ses produits labellisés « regenerative » (le label Regenerative Organic Certified et l’alliance créée par Patagonia).

Développer les capacités des humains

Selon John Maxwell, « les leaders deviennent grands, non pas à cause de leur pouvoir, mais à cause de leur capacité à développer les autres ». Il a identifié cinq niveaux qui permettent de mieux comprendre comment le leadership évolue et se déploie.

1. La positionLes gens suivent le leader essentiellement pour sa position ou son influence dans l’organisation. L’autorité formelle permet de prendre des décisions et d’influencer les autres.
2. La permissionLes gens suivent le leader relationnel parce qu’ils le veulent. Le leader construit alors des relations durables. Il a l’accord de prendre des décisions et de guider vers le succès.
3. La productionLes gens commencent à suivre le leader pour les résultats à en attendre. Le leader veille à ce que tout le monde dispose des ressources nécessaires pour réussir leur mission.
4. Le développementLe leader développe en chacun la capacité de réussir, grandir et s’épanouir. Il est motivé par le désir d’aider chacun à atteindre son plein potentiel.
5. Le sommetLe leadership dépasse les limites de la position et de l’influence sur son équipe « naturelle » pour se concentrer sur l’impact profond sur l’entreprise, voire sur la société.

Un leader régénératif doit donc identifier la manière dont ses pratiques servent l’individu, les communautés et, au sens large, la vie. Et plus largement diffuser une culture régénérative au sein de l’entreprise et de ses parties prenantes. Un enjeu d’identification des comportements à abandonner et des comportements régénératifs à adopter. Le facteur humain comme compréhension des mécanismes inconscients du changement de comportements : la Fresque du facteur humain.

Développer les capacités du vivant

Selon Satish Kumar, les leaders régénératifs ont développé un sentiment d’interconnexion, un sentiment d’appartenance au plus grand réseau du monde, comme dans le concept bouddhiste d’« inter-être ». Avec l’inter-être, les dirigeants ont changé leur état d’esprit d’une perspective d’ego à une perspective écologique, ressentant l’unité avec la nature. Et même plus loin, ils peuvent passer à une perspective selva, lorsqu’ils peuvent adopter l’amour radical.

Dans la tradition indienne, on définit l’ego comme le sentiment de séparation. Contrairement à un animal, l’être humain se sent séparé du reste. Et c’est cette séparation, ce décalage, qui est à l’origine de notre souffrance et du manque infini à combler. Nous sommes tellement identifiés à cette impression de séparation que nous oublions que nous sommes interconnectés et interdépendants.

Selon lui : « Les écologistes font passer la qualité de vie avant la quantité de production et de consommation. Ils se concentrent sur la croissance du bien-être des gens et de la planète, plutôt que sur la croissance économique. Dans la perspective de l’écologie profonde, les économies et la politique devraient servir l’intérêt de la Terre Mère autant que l’intérêt des êtres humains. »

L’écologie profonde trouve sa source dans le travail philosophique d’Arne Naess, qui inscrit l’humain dans une nature dont il est partie intégrante et interroge les processus qui y sont à l’œuvre. La vision du monde qui en résulte inscrit la vie humaine dans un « environnement ». Si l’humain n’occupe plus une place centrale, il n’est pas plus ni moins important que les autres êtres vivants avec lesquels il interagit.

Cette philosophie de vie se base sur les relations entretenues par un individu avec lui-même et avec les autres (humains et non-humains). L’idée centrale étant d’avancer sur ce chemin de reconnaissance de « l’autre » à l’extérieur de soi (élément naturel et autres humains) et de « l’autre » en soi : cette nature qui échappe à notre contrôle, l’étranger en nous-même. Naess, dans Écologie, communauté et style de vie, trace le chemin suivant :

  1. Réalisation de Soi ! Plus on atteint une haute réalisation de Soi, plus l’identification avec les autres est grande et profonde.
  2. Plus on atteint un haut niveau de la réalisation de Soi, plus la possibilité d’atteindre un niveau encore supérieur dépend de la réalisation des autres. La complète réalisation de Soi d’un individu quelconque dépend de celle des autres.
  3. La réalisation de Soi est celle de tous les êtres vivants !

Selon Daniel Christian Wahl, le plus grand défi est alors de se libérer de la peur de la rareté et de la compétition, et de co-créer un avenir d’abondance partagée pour toute l’humanité et le vivant. Un aspect crucial de cette transition est de comprendre les limites du récit de séparation qui a influencé notre compréhension de qui nous sommes depuis trop longtemps, et de renouer avec notre inter-être fondamental avec le tissu même de la vie dont dépend notre avenir commun. Nous avons le potentiel inhérent, en tant que vie, de nous aligner sur la communauté biotique et de nourrir les modèles de vie améliorant la vitalité en tant que processus planétaire.

Comme Janine Benyus l’a si joliment résumé en une seule phrase : « La vie crée des conditions propices à la vie ».

La biophilie est définie comme la tendance humaine innée à éprouver un lien ou une connexion profonde avec d’autres formes de vie — « la tendance innée à se concentrer sur la vie et les formes réalistes et, dans certaines circonstances, à s’y associer émotionnellement » (Wilson, 2002, p. 134). Elle se manifeste par des capacités attentionnelles et une empathie asymétrique envers ce qui apparaît vivant et animé (Barbiero, 2011). D’après E. O. Wilson, la biophilie « est l’affiliation émotionnelle innée des êtres humains à d’autres organismes vivants. Inné signifie héréditaire et fait donc partie de la nature humaine ultime ». La biophilie pour lutter contre l’éco-anxiété, via l’émerveillement, la gratitude et la joie que la nature procure : la Fresque des émotions.

Le passage de l'EGO à l'ECO puis au SEVA : trois cercles emboîtés du je vers le nous puis vers le vivant
Du je (EGO) au nous (ECO), puis à l’ouverture au vivant (SEVA / SELVA). Crédit : d’après Fairsnape, Martin Brown (2021), référençant Glace Sideways (2012).

Ce n’est pas tant un sujet d’EGO (je) qui doit basculer sur l’ECO (nous), mais une ouverture au grand tout dont nous sommes partie intégrante : SELVA (le vivant). Cet enjeu d’ego, qui est à revaloriser, est fondamental pour le leadership. L’ego du leader est aussi ce qui lui permet de poser une intention et de faire émerger une vision collective et des stratégies menées ensemble pour y parvenir. C’est ce qui lui permet de passer de la « prise de conscience individuelle » à « l’action collective dans le sens du bien commun ».

Il faut de l’ego pour être en contact avec ses émotions, pour oser donner une voix à tout être vivant, pour gérer une entreprise qui doit être viable économiquement dans des interactions quotidiennes avec des parties prenantes plus ou moins engagées. Mais un ego qui puise dans sa relation à soi, aux autres et à la nature pour réunir toutes les parties prenantes dans une coalition à visée régénérative du vivant.

Mais c’est quoi, le vivant ?

Pour bien cheminer vers le leadership régénératif, il s’agit de bien saisir le vivant. Point essentiel pour définir ce qu’est la régénération du vivant. En aucun cas les principes de limitation (ou de restauration et plus largement d’équilibre) ne s’appliquent au vivant. Les principes de limitation sont pertinents sur les ressources essentielles à la vie, pas à la vie elle-même.

Le vivant est encore une grande question épistémologique à la frontière entre physique et biologie. Deux visions du monde sont à l’œuvre. La physique voit le monde comme constitué d’atomes isolés, et la biologie comme un ensemble d’interactions entre individus. De la physique dérivent l’entropie et l’impératif d’ordre (qu’il faut restaurer en limitant). De la biologie dérivent l’énergie vitale et le chaos créatif (qu’il s’agit de laisser œuvrer, source de régénération). Sur ce basculement de récit, voir les mythes de l’écologie moderne.

On peut citer la définition « biologique » donnée par Spinoza : « La vie, c’est une force qui permet aux choses de persévérer dans leur être ». Cette définition a deux atouts : elle est simple, et elle est positive ; elle se suffit donc à elle-même. Elle a un inconvénient majeur, c’est de s’appliquer aux « choses », qui ne sont pas des êtres vivants. On pourrait l’améliorer en disant que la vie, c’est une force, la force vitale, qui permet aux organismes de persévérer dans leur être. Une autre piste, « physique » : la caractéristique essentielle du vivant serait la capacité à évoluer. Cela donne des définitions comme celle de l’évolutionniste Richard Dawkins, pour qui la vie n’est que le résultat de la sélection naturelle des gènes, ou encore celle de la NASA : « La vie est un système chimique autonome capable de suivre une évolution darwinienne ». Ce qui capture donc sa capacité à évoluer, et non pas sa force vitale.

Enfin une définition satisfaisante émerge : « Est vivant tout système autonome pourvu de capacités évolutives ouvertes », comme l’écrivent J. Pereto, J. Catala et A. Moreno. C’est sur cette définition que peuvent se baser les approches régénératives du vivant. Notre définition de la régénération étant : « donner aux êtres vivants (dont les humains) les ressources leur permettant d’être en capacité d’atteindre leur plein potentiel dans leur environnement ».

Lars Onsager a montré que la simple constitution de système ouvert rendait à l’être vivant des potentialités en toute conformité avec les lois physiques. Est-ce vraiment le sujet ? Ce sont les interactions au sein d’un territoire qui sont le sujet de l’écologie. L’approche par les systèmes ouverts reste mécaniste et éloignée de l’approche par les systèmes vivants. Ce n’est pas tant le système qui doit être ouvert, c’est la vie qui vise son potentiel qui doit être en capacité d’atteindre son plein potentiel. Autrement dit, un écosystème est le résultat de la vie qui évolue en son sein même si elle dépend de ses ressources écosystémiques. La richesse en biodiversité d’un écosystème permet à un plus grand nombre d’interactions biotiques d’exister.

C’est donc un changement de conscience du vivant, passant d’une approche réductrice/mécanique à une approche systémique/basée sur les systèmes vivants. C’est un enjeu de représentations et plus précisément d’imaginaires. Les nouveaux imaginaires de l’écologie au fil de 4 « relations à la nature » : la Fresque des imaginaires.

Et les entreprises à visée régénérative en France ?

Notre conviction, c’est que les entreprises à vocation économique basculent d’un modèle économique à l’autre au niveau de leurs produits et services. C’est pourquoi nous avons créé le Business Model Régénératif pour concevoir une offre avec l’ensemble des parties prenantes sans exclusion, et nous organisons les Lauriers de la Régénération pour mettre en valeur les meilleures pratiques régénératives.

Conclusion : le management des organisations de demain se construira sur un leadership régénératif du vivant. Le Business Transformation Compass décrit comment une entreprise peut adopter un état d’esprit juste et régénératif, quel que soit son point de départ (Forum for the Future). Ce schéma est aligné avec les 4 imaginaires de l’écologie moderne.

Le Business Transformation Compass aligné avec les 4 imaginaires de l'écologie moderne

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