Agriculture bio et biodiversité : le levier des entreprises est le cahier des charges d’achat

Sur le lien entre agriculture bio et biodiversité, une chose est établie : l’agriculture biologique est le levier le plus abouti dont disposent les entreprises pour agir sur le vivant, parce qu’elle s’écrit dans un cahier des charges d’achat. Son modèle économique est démontré dans les filières — 12,6 milliards d’euros de consommation en France en 2025, en hausse de 3,6 % selon l’Agence Bio — sans être garanti par le marché, ce qui déplace la question vers les conditions économiques : qui commande les pratiques, à quel prix, sur quelle durée. Le régénératif va plus loin que le cahier des charges bio en y ajoutant le social, la rémunération et les capacités du milieu. C’est l’objet du RegenBMC, le business model canvas de l’entreprise régénérative.

L’essentiel en cinq points.

Le bio est un socle de pratiques situé au palier Restaurer du Capacity Score ; le régénératif n’en est pas la somme augmentée du social — il change la finalité et le regard porté sur le milieu, et se certifie par le ROC ou Demeter.

La consommation bio française atteint 12,6 milliards d’euros en 2025, en hausse de 3,6 %, quand les surfaces certifiées reculent de 1,3 % : la demande n’est pas le problème.

Le recul du rayon bio en grande distribution a suivi le retrait de l’offre, pas l’inverse — les assortiments ont été amputés de 11 % en 2023 et de 7 % en 2024.

Dix ans d’expérimentation INRAE établissent qu’une production sans pesticides est techniquement et économiquement réalisable, à condition de disposer de filières de commercialisation adaptées.

Le levier des entreprises est le contrat d’achat : prix garanti, volumes, durée, co-investissement et partage équitable des gains entre producteurs, fabricants, distributeurs et consommateurs.

Dix affirmations servies contre le bio, et ce que les sources établissent. Elles reviennent dans toutes les réunions, elles orientent des décisions d’achat et des arbitrages publics, et plusieurs sont fausses. Chaque réponse ci-dessous s’appuie sur une source primaire datée — y compris là où la réserve est fondée, parce qu’un argumentaire qui reconnaît ses limites est le seul qui tienne en séance.

« Les rendements sont plus faibles, il faudrait plus de terres. » Exact pour une conversion prise isolément : 16 à 33 % de surface supplémentaire selon Nature Communications (2017). Associée à la réduction du gaspillage — près de 30 % des aliments perdus — et à la réaffectation des terres arables consacrées à l’alimentation animale, la même conversion nourrit plus de neuf milliards de personnes en 2050 sans surface supplémentaire.

« On ne nourrira pas la planète. » Même étude, même déplacement : la question relève du système alimentaire — ce qui est produit, mangé et jeté — et non de la seule technique culturale. La FAO et l’OCDE, dans leurs Perspectives agricoles 2025-2034, jugent d’ailleurs possible d’absorber la hausse de 13 % de la consommation alimentaire mondiale attendue en dix ans tout en réduisant l’impact environnemental de la production.

« Le marché a tranché, le bio recule. » Les surfaces reculent de 1,3 % en 2025 quand la consommation progresse de 3,6 %, davantage que le marché alimentaire global (Agence Bio). Et le retrait de l’offre a précédé celui de la demande.

« C’est trop cher, le consommateur ne suivra pas. » Le surprix des produits durables approche 70 % et le coût reste le premier obstacle cité. Mais ce que les acheteurs placent en tête n’est pas le carbone : la qualité du produit motive 57 % d’entre eux et le soutien aux producteurs locaux 59 %, contre 29 % pour l’empreinte carbone. Et le prix payé au producteur n’est pas le prix en rayon : sur une brique de lait demi-écrémé, la part revenant à l’éleveur a baissé de 4 % entre 2001 et 2022, quand celle des industriels progressait de 64 % et celle de la distribution de 188 % (Fondation pour la nature et l’homme). Le surprix ne finance donc pas mécaniquement l’amont — un modèle régénératif se construit en ne surmargeant pas, pas en surfacturant.

« C’est un marché de niche premium. » Lidl, LU Harmony, Gerblé, Panzani et Danone transforment des filières par contrat, à l’échelle de centaines de milliers de tonnes. Aucun de ces programmes n’est bio pour autant : ils prouvent que l’outil fonctionne à cette échelle, pas que la marche soit franchie.

« Sans herbicides, les parcelles se salissent. » C’est la réserve la plus solide, et l’INRAE la documente : après dix ans d’expérimentation sans pesticides, les adventices restent le défi principal, avec un recours ponctuel au labour. Les grandes cultures sont les plus exigeantes de ce point de vue, et le blé tendre bio fonctionne.

« Le bio traite aussi, au cuivre et au soufre. » Les cahiers des charges y répondent par des plafonds : en viticulture, la fiche technique Demeter 2024 limite le cuivre à 3 kilos de cuivre métal par hectare et par an en moyenne sur sept ans, avec une préférence pour 500 grammes par pulvérisation — en deçà du seuil réglementaire. Et le sujet sanitaire réel est ailleurs, dans les résidus de substances de synthèse.

« Par kilo produit, le bio n’est pas meilleur. » Le calcul au kilo repose sur l’analyse de cycle de vie, qui mesure le carbone, l’eau et les déchets — et laisse hors champ la biodiversité, le bien-être et la qualité de la filière. Ce sont précisément les trois dimensions que le ROC réunit, et celles que l’Inserm documente du côté de la santé.

« Le bio que nous achetons est importé. » C’est un problème de structuration de filière française, donc exactement ce qu’un contrat d’achat traite : dix-sept filières françaises chez Léa Nature, des exploitations partenaires à 60 kilomètres des usines chez Danone.

« Le bio vit des aides publiques. » Il en a reçu, en trésorerie de crise. En face, la politique agricole commune soutient à la surface, et le bas prix du conventionnel est en partie payé par les ménages sur leur facture d’eau — 1 à 1,5 milliard d’euros par an selon le CGDD, dont l’agriculture acquitte 7 %. La voie proposée ici ne demande aucune aide : elle passe par le contrat.

« C’est du marketing. » La défiance porte sur les marques, pas sur la nature : 61 % des consommateurs jugeaient le bio d’abord marketing. La réponse est l’attestation par un tiers et l’affichage vérifiable — ROC, Demeter, ou une combinaison de scores publiés.

Pour approfondir le passage du bio au modèle économique, voir notre pilier de l’agriculture régénérative au business model de l’entreprise régénérative. Pour les concepts — capacité, contribution, triple impact — voir le livre blanc.

Préserver coûte moins cher que détruire, et l’argent public le sait

La Cour des comptes a chiffré l’équation le 16 septembre 2025 : un euro investi dans la transition, trois euros économisés à terme. Marc-André Selosse la reprend dans l’entretien qu’il nous a accordé, aux côtés d’un autre chiffre du même ordre : les espèces introduites par l’intensification des échanges coûtent 38 milliards d’euros par an à l’Europe.

Les flux publics et privés vont pourtant dans l’autre sens. Le rapport IPBES sur les entreprises et la biodiversité, que nous avons analysé en détail, estime à 7 300 milliards de dollars les dépenses mondiales à impact directement négatif sur la nature en 2023, dont environ 2 400 milliards de subventions publiques dommageables — quand les activités qui protègent la nature en reçoivent 220 milliards. La réorientation de ces subventions vers l’agriculture biologique, avec accompagnement des agriculteurs dans la transition, est la première décision disponible à l’échelle publique.

Elle ne suspend pas celle des entreprises. Un cahier des charges d’achat produit le même effet sur une filière, et il s’écrit sans attendre une réforme de la politique agricole commune.

Une précision de méthode, parce qu’elle commande tout le reste : le coût évité est l’argument qui parle aux finances publiques, ce n’est pas le nôtre. Raisonner en dépenses épargnées revient à protéger une rentabilité existante, ce qui relève des paliers de réduction et de restauration. L’économie régénérative va plus loin : elle crée de la valeur nouvelle, par le produit et par la répartition de cette valeur entre ceux qui la produisent.

Un seul geste agronomique active plusieurs fonctions vitales

La biologiste Tatiana Giraud, directrice de recherche au CNRS et membre de l’Académie des sciences, pose le cadre en une phrase : la biodiversité « n’est pas une collection d’espèces, c’est un système ». Elle en tire une image que tout dirigeant comprend : on peut perdre quelques espèces sans effet visible, comme un avion perd quelques rivets, jusqu’au rivet de trop — parce que ce qui protège le système est sa redondance et la densité de ses interactions, pas le nombre d’espèces inscrites à l’inventaire. D’où les effets de seuil : des changements graduels, presque invisibles, puis une bascule.

Son diagnostic sur l’agriculture est direct. Plus des trois quarts des cultures dépendent des insectes pollinisateurs, et le techno-solutionnisme — les robots pollinisateurs par exemple — revient à s’acheter des béquilles très chères pour continuer d’avancer vers le précipice : on ne remplacera ni les bactéries ni les champignons du sol. Le levier réel est agronomique et économique à la fois — changer les agro-systèmes et sortir des pesticides —, et elle rappelle qu’on peut produire sans pesticides, l’agriculture biologique en apportant déjà la preuve. Deux conditions accompagnent ce changement : accompagner les acteurs, et réorienter les subventions. Elle ajoute un ordre de grandeur qui éclaire le débat sur les surfaces : une calorie animale mobilise trois fois plus de terres cultivables qu’une calorie végétale.

Deux points de sa démonstration comptent particulièrement pour une entreprise. Le premier est que la santé publique et la biodiversité relèvent d’un même système — en protégeant la biodiversité, on protège directement notre santé, et l’inverse se vérifie aussi, comme la suite de cet article le montre. Le second est une bonne nouvelle : nous ne sommes pas encore à un point de bascule, et lorsqu’on cesse d’empoisonner les sols et de détruire les habitats, la biodiversité repart vite. Ce qui manque n’est donc pas la capacité de récupération du vivant, mais la décision qui la déclenche — et une part de cette décision se prend dans un contrat d’achat.

Ce que le cahier des charges installe au champ n’agit jamais sur une seule chose à la fois. Une haie stocke une centaine de tonnes de carbone au kilomètre, réduit de 80 % la circulation des maladies entre parcelles, héberge les pollinisateurs dont dépendent 30 % des écosystèmes agricoles et arrête l’érosion. Un méteil associant céréale et légumineuse gagne 30 % à l’hectare. Un sol laissé sans labour stocke de 0,1 à 10 tonnes de carbone par hectare et par an, retient l’eau et voit son érosion revenir à son niveau naturel, quand le labour l’avait multipliée par dix.

Le bilan scientifique de ces pratiques a été fait, et il ne vient pas de nous. Après deux ans de travaux et l’analyse de plus de 800 articles scientifiques, l’expertise conduite par l’ITAB avec l’INRAE — présentée en juin 2024 au ministère de la Transition écologique — objective les atouts de l’agriculture biologique sur quatre dimensions : la biodiversité, le sol, le climat et la santé humaine, et conclut qu’elle joue un rôle déterminant dans la diminution des externalités négatives de l’agriculture. Sur la biodiversité, la Fédération nationale d’agriculture biologique retient en moyenne 30 % d’espèces et 50 % d’individus en plus sur les fermes bio — tout en soulignant que la biodiversité y reste un bénéfice du cahier des charges plutôt qu’un objectif prescrit, ce qui est exactement l’écart que le régénératif vient combler.

La chimie de synthèse fonctionne en sens inverse, et pour la même raison. Marc-André Selosse décrit le mécanisme dans notre entretien : un pesticide appliqué contre une maladie touche aussi les pollinisateurs, la vie des sols, l’agriculteur et le consommateur. La sortie consiste à « gérer des réseaux de conséquences » plutôt qu’à traiter un problème par une solution — et la biodiversité ne se réduit donc pas à l’absence de pesticides : elle tient à la diversité cultivée, aux rotations, aux habitats et à la vie des sols, que les pratiques installent ensemble.

Là où l’intensité de traitement est la plus forte, le gain est le plus immédiat

Toutes les filières ne partent pas du même point. L’enquête Agreste du ministère de l’Agriculture situe l’indicateur de fréquence de traitement de la pomme à 33, contre 8 pour la cerise ou la banane, avec des bassins jusqu’à 38 ; la moyenne couramment retenue est de 35 traitements par campagne, et jusqu’à 40 sur les variétés sensibles à la tavelure lors des printemps pluvieux. À titre de comparaison, un producteur de blé applique au maximum trois traitements fongicides par an. La vigne suit le même profil : 3 % de la surface agricole nationale pour 20 % des pesticides épandus.

C’est une information utile pour un acheteur, parce qu’elle hiérarchise l’effort. Sur ces deux filières, un cahier des charges qui supprime la chimie de synthèse produit le gain le plus immédiat — sur les sols et les pollinisateurs, sur l’eau des bassins concernés, et sur l’exposition de ceux qui appliquent les produits comme de ceux qui vivent à côté des parcelles. C’est aussi là que la question de la rémanence se pose : une enquête de 60 Millions de consommateurs a détecté dans des produits courants des traces de substances interdites depuis une dizaine d’années, et foodwatch a trouvé en 2026 des résidus dans treize produits sur quinze testés en France, dont douze portant des substances interdites.

Ce n’est donc pas un hasard si les démarches régénératives se concentrent sur ces filières, et nos cas clients le montrent. Avec le groupe Bel, une exploration de six mois auprès de pomiculteurs, de consommateurs et de distributeurs en France et aux États-Unis a précédé la conception d’une gamme de compote de pomme régénérative. En viticulture, le RegenBMC a été décliné en version Vins & Champagnes et présenté à la Cité du Vin, et les vins et champagnes régénératifs forment le corpus le plus avancé du secteur — Château Galoupet, premier Cru Classé de Provence certifié ROC en janvier 2026, en est le repère français. La filière où le problème est le plus dense est celle où la démonstration est la plus rapide.

Ce que les pesticides font aux plus jeunes : ce que l’Inserm et l’Anses établissent

Sur la vigne, la France dispose depuis peu d’une mesure directe. L’étude PestiRiv, conduite par Santé publique France et l’Anses et publiée le 15 septembre 2025, a mesuré 56 substances dans l’air extérieur, l’air et les poussières des habitations, ainsi que dans l’urine et les cheveux de près de 2 700 participants — 1 946 adultes et 742 enfants — sur 265 sites de six régions viticoles et non viticoles. Sa conclusion est nette : les personnes vivant près des vignes sont davantage exposées que celles vivant loin de toute culture, et le transfert concerne la majorité des substances mesurées, des plus spécifiques à la vigne comme le folpel ou le métirame jusqu’au glyphosate ou à la spiroxamine, par dérive au moment de l’application puis par réenvol. Les deux facteurs qui déterminent l’exposition sont les quantités utilisées et la proximité des habitations. Les deux agences en tirent une recommandation d’une clarté rare : agir sur la source, en réduisant au strict nécessaire le recours aux produits phytopharmaceutiques. Environ 4 % de la population française vit à moins de 200 mètres d’une vigne. L’étude documente l’exposition, non des pathologies — c’est l’Inserm qui porte le volet sanitaire.

Une démonstration récente relie l’effondrement d’une population animale à la santé des nourrissons, et elle mérite d’être racontée en entier. Aux États-Unis, un champignon invasif a décimé les chauves-souris insectivores à partir de 2006 — le syndrome du museau blanc, avec un taux de mortalité moyen de 73 % dans les colonies touchées. Dans les comtés atteints, les agriculteurs ont compensé la perte de ce prédateur naturel en augmentant leur usage d’insecticides de 31 %. Publiée dans Science en septembre 2024, l’étude d’Eyal Frank établit que la mortalité infantile de causes internes y a progressé de 7,9 %, soit environ 1 334 décès de nourrissons entre 2006 et 2017 — sans que les revenus agricoles y gagnent quoi que ce soit, puisqu’ils ont reculé de près de 29 %. La biologiste Tatiana Giraud reprend cette cascade dans ses entretiens pour montrer d’un seul trait le lien entre biodiversité, pratiques agricoles et santé humaine. Une note critique publiée en 2025 discute la solidité du lien causal établi par l’auteur, et il faut le mentionner : ce qui n’est pas discuté, c’est la substitution — moins de prédateurs naturels, plus d’insecticides.

Le volet sanitaire se pose précisément. Générations Futures classe le raisin et la pomme parmi les fruits non bio les plus contaminés, et établit, en croisant les données de l’EFSA avec la base scientifique TEDX, que plus de six résidus sur dix quantifiés dans l’alimentation européenne sont suspectés d’être des perturbateurs endocriniens — un résultat relayé par franceinfo, Le Monde et France 2. Or pour ces substances, la limite maximale en résidus perd une partie de son sens : il existe des fenêtres de vulnérabilité accrue — formation du fœtus, petite enfance, puberté — où une dose sans effet chez un adulte n’est pas neutre. L’EFSA situe de son côté l’exposition alimentaire en deçà des doses journalières admissibles dans la plupart de ses scénarios. Le débat n’est donc pas tranché sur les seuils, et c’est précisément pourquoi un cahier des charges qui supprime la substance à la source répond mieux qu’une limite fixée à l’aval.

L’institution française qui fait référence sur ce terrain a tranché une partie du débat. Dans son expertise collective de 2021, l’Inserm a analysé plus de 5 300 études avec quinze experts et conclu à une présomption forte de lien entre l’exposition aux pesticides de la mère pendant la grossesse, professionnelle ou domestique, ou celle du jeune enfant, et le risque de certains cancers chez l’enfant — leucémies et tumeurs du système nerveux central. Pour les insecticides pyréthrinoïdes, la même expertise retient une présomption forte entre l’exposition de la mère et des troubles du développement neuropsychologique et moteur observés chez l’enfant. Elle confirme par ailleurs la présomption forte pour six pathologies chez les professionnels exposés, et signale que les études sur les riverains restent d’un niveau de présomption faible, faute d’évaluation fine de l’exposition.

Deux travaux de l’Anses complètent le tableau, et ils portent sur les produits que consomment les plus jeunes. Le premier suit le résidu dans la transformation : l’agence calcule des facteurs de transformation pour l’épluchage, les compotes et les jus, et surveille spécifiquement les aliments destinés aux nourrissons, pour lesquels une limite maximale unique de 0,01 milligramme par kilo s’applique. Le fruit brut n’est donc pas le seul objet du contrôle — les compotes, les confitures et les autres produits transformés le sont aussi, avec les mêmes substances suivies à la trace. Le second travail porte sur le lait maternel : l’étude CONTA-LAIT, conduite sur 180 échantillons recueillis dans six lactariums, a recherché cinq familles de contaminants dont les pesticides organochlorés, et l’avis de 2024 sur les mille premiers jours en tire l’évaluation de l’exposition des nourrissons allaités. L’Anses rappelle que les bénéfices de l’allaitement dépassent de loin ces risques ; ce que ces données établissent, c’est le passage effectif de substances persistantes, dont certaines interdites depuis des décennies, jusqu’au premier aliment de l’enfant.

Côté bouteille, Que Choisir a passé au crible trente-cinq vins en septembre 2025 — additifs, apports nutritionnels, contaminants. L’exercice dit surtout ce qui manque : ni les traitements reçus par la vigne, ni les résidus mesurés, ni la rémunération du vigneron ne figurent sur l’étiquette, et l’affichage de la contribution reste facultatif. Demander au consommateur de choisir revient donc à lui demander de décider à l’aveugle, tandis que l’opacité protège le moins-disant. Raison de plus pour que la décision se prenne là où l’information existe : dans le cahier des charges d’achat.

Le débat français de 2025 a montré ce que ces connaissances pèsent face à une décision publique. La loi du 11 août 2025 visant à lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur, dite loi Duplomb, prévoyait la réintroduction de l’acétamipride, un néonicotinoïde interdit en France depuis 2018. La Ligue nationale contre le cancer s’y est opposée publiquement, en s’appuyant précisément sur l’expertise de l’Inserm et sur des travaux associant cette substance à des mécanismes liés au développement des cancers, notamment par endommagement de l’ADN — la cancérogénicité propre de l’acétamipride restant, elle, discutée. Vingt-deux sociétés savantes médicales, parmi lesquelles celles du cancer, de l’hématologie, de la pédiatrie, de l’endocrinologie et de la neurologie, ainsi que le conseil scientifique du CNRS et le Conseil national de l’Ordre des médecins, ont pris position dans le même sens, y voyant un recul pour la santé publique et une aggravation de l’exposition, en premier lieu celle des agriculteurs. La contestation citoyenne a pris une ampleur inédite — la pétition lancée sur le site de l’Assemblée nationale par Éléonore Pattery, étudiante de vingt-trois ans, a franchi le million de signatures en quelques jours, bien au-delà du seuil de 500 000 qui ouvre la voie à un débat public, pour atteindre plus de deux millions. Le Conseil constitutionnel a censuré ces dispositions le 7 août 2025.

Pour une entreprise, l’enseignement de cet épisode est direct : la protection réglementaire n’est pas un acquis stable, et une filière dont le cahier des charges exclut ces substances par contrat ne dépend pas de l’issue du débat parlementaire suivant.

Le modèle économique du bio est démontré dans les filières, sans être garanti par le marché

Le bio est un marché installé, avec quarante-cinq ans de recul : la loi d’orientation agricole de 1980 l’a reconnu officiellement en France, un règlement européen l’encadre depuis 1991, et ses cahiers des charges sont plus anciens encore — Demeter travaille la biodynamie depuis 1928, Nature & Progrès depuis 1964.

Les données annuelles publiées par l’Agence Bio en juin 2026 donnent la mesure de cette installation. La consommation alimentaire bio à domicile a atteint 12,6 milliards d’euros en 2025, en progression de 3,6 % en valeur, soit davantage que le marché alimentaire global à 2 %, et la croissance est portée par les volumes autant que par les prix. Le 23e baromètre de l’Agence Bio, réalisé avec l’ObSoCo sur plus de 6 000 personnes et publié en février 2026, compte 59 % de Français consommant bio au moins une fois par mois, cinq points de plus qu’en 2024, et fait passer la consommation hebdomadaire de 30 % à 35 % — dans toutes les catégories d’âge, de niveau de vie et de profil socioculturel.

Des modèles de filière démontrent la rentabilité, et ils ne sont pas anecdotiques. Les chiffres qui suivent sont relevés dans notre analyse de marché France et USA et dans le bilan des Lauriers de la Régénération. Ecotone réalise 710 millions d’euros de chiffre d’affaires avec 84 % de produits bio et 12 % en Fairtrade, Léa Nature 525 millions d’euros et près de deux mille salariés, entièrement bio — deuxième acteur du bio en France, alimentaire et cosmétique, vingt-cinq sites de production dans le pays, Dr. Bronner’s 240 millions de dollars en cosmétique avec une double certification bio et Fair Trade et sans publicité. C’est qui le Patron ?! est numéro un du lait UHT et du beurre bio hors marques de distributeurs, sans force commerciale, et a progressé de 11,8 % en 2024 quand le marché du lait bio en grande distribution reculait de 8 % — avec un prix plancher garanti de 0,59 euro par litre au producteur sur 1,47 euro en rayon.

Le marché de masse s’y met aussi, ce qui déplace l’objection du segment premium — les cas qui suivent sont documentés dans notre rapport sur les produits régénératifs en France. Lidl a lancé en 2021 un contrat tripartite avec trois fournisseurs et dix producteurs, suivi via le référentiel Sols Vivants, pour vendre des pommes de terre en agriculture régénératrice chez un hard discounter. LU Harmony travaille sa filière blé depuis treize ans avec 1 200 agriculteurs partenaires et couvre désormais 100 % des biscuits LU France. Gerblé Objectif Terre a engagé 25 agriculteurs pilotes dans quatre bassins, avec 44 % de son approvisionnement en blé couvert. Panzani couvre depuis 2026 la totalité des blés durs de ses usines par un cahier des charges « Blé Responsable Français » incluant la biodiversité locale, soit 260 000 tonnes — un cas que le ministère de la Transition écologique documente lui-même, preuve que l’État désigne le cahier des charges d’achat comme un levier. Et Danone a formalisé son engagement dès 2018, avec des exploitations partenaires situées en moyenne à 60 kilomètres des usines, des contrats pluriannuels de trois à cinq ans, une formule de prix du lait intégrant les coûts de production depuis 2015 — avant la loi EGalim — et 39 % des volumes d’ingrédients clés approvisionnés auprès d’exploitations en transition en 2024.

Ces cas demandent une mise au point, sans laquelle nous entretiendrions le flou que nous reprochons aux autres. Aucun de ces programmes n’est bio : bandes fleuries, réduction partielle d’intrants, référentiels de progrès relèvent de l’agriculture raisonnée ou de démarches d’amélioration à seuil bas, et se situent aux paliers Réduire ou Restaurer de notre grille. Ils ne se comparent ni à Léa Nature, groupe entièrement bio, ni à Demeter, ni au ROC. Ce qu’ils démontrent est autre chose, et c’est utile à notre propos : la grande consommation sait déjà transformer une filière par un cahier des charges d’achat, à l’échelle de centaines de milliers de tonnes. La question n’est donc plus de savoir si l’outil fonctionne à cette échelle, mais jusqu’où le cahier des charges va.

D’où une distinction qu’il faut tenir fermement : viser l’agriculture régénérative et être en agriculture régénérative sont deux états différents. Panzani, LU Harmony, Lidl ou Gerblé visent — ils engagent une filière dans une démarche de progrès, sur un ou deux registres. Être régénératif suppose de couvrir les quatre piliers de la grille que nous avons construite sur la filière laine : l’environnement, avec le sol, la biodiversité, l’eau et le carbone mesurés ; le social, avec le bien-être des producteurs, l’équité et le territoire ; l’économique, avec le prix garanti, les contrats et la viabilité ; et la filière elle-même, avec la traçabilité et la gouvernance de bout en bout.

Et cette couverture ne s’obtient pas en empilant les mentions. Aller au-delà du bio, y adjoindre l’équitable, des contrats pluriannuels et de l’ancrage local est nécessaire, mais tant que ces éléments restent additionnés côte à côte, il n’y a qu’une somme de labels. Le régénératif tient au fait que les quatre piliers se soutiennent dans un même système, où le prix payé rend les pratiques possibles, où les pratiques produisent la qualité finale, et où cette qualité justifie le prix. C’est cette circulation qui se vérifie, pas la longueur de la liste.

Cette rentabilité n’est pourtant pas garantie spontanément par le marché, et l’amont le dit. Toujours selon l’Agence Bio, la surface agricole utile bio s’établit à 2,69 millions d’hectares en 2025, en recul de 1,3 %, le nombre de fermes certifiées passe à 61 159, en baisse de 1,3 % pour la première fois de l’histoire du bio français, et les surfaces en première année de conversion perdent 11,6 %. Environ 10 % de la surface agricole française est engagée en bio.

La lecture de ce décalage est le point décisif. Le recul de la demande en grande distribution a été précédé du retrait de l’offre : selon Circana, la rationalisation des assortiments a amputé le rayon bio de 11 % en 2023, de 7 % en 2024, puis de 2,4 % seulement en 2025 — et c’est l’année où la grande distribution est repassée à 1,7 % après treize points perdus entre 2021 et 2024. Pendant la même période, les magasins spécialisés progressaient de 6,6 % et la vente directe de 5,2 %. Un produit absent du rayon ne se vend pas, et cette absence a longtemps été comptée comme une désaffection du consommateur. Les déclarations d’intention vont dans le même sens — 95 % des Français disent vouloir consommer plus responsable, 70 % souhaitent une transition vers le bio — mais la démonstration tient aux paniers et aux chiffres d’affaires, pas aux sondages.

Ce que coûte le maintien du modèle dominant. La politique agricole commune attribue une part de son soutien à la surface : une ferme sur cinq, de 136 hectares en moyenne, couvre 40 % du territoire agricole français. Sur la même période, la valeur ajoutée à l’hectare a reculé de 21 % en élevage bovin viande et de 13 % en céréales entre 1990 et 2013, tandis que le capital immobilisé par ferme doublait entre 2000 et 2020. Le pays a perdu 100 000 fermes en dix ans et 320 000 emplois agricoles en vingt ans.

S’y ajoute une dépense que personne ne porte au bilan des exploitations. Les pesticides appliqués en grandes cultures ne restent pas sur la parcelle : ils s’infiltrent et ruissellent vers les nappes et les rivières, où ils constituent la première cause de déclassement des cours d’eau. Le Commissariat général au développement durable chiffre le surcoût annuel de cette pollution entre 1 et 1,5 milliard d’euros pour les ménages français, dont 640 à 1 140 millions par la facture d’eau. Le déséquilibre est structurel : l’agriculture est à l’origine de 70 % des pollutions aux pesticides et de 75 % de celles aux nitrates, pour 7 % de la redevance « pollutions » des agences de l’eau, quand les consommateurs en acquittent 88 %. La Cour des comptes a fait le calcul dans l’autre sens — ne pas polluer coûte environ deux fois et demie moins cher que polluer puis traiter — et une mission d’inspection interministérielle a estimé en 2026 le coût d’une dépollution des micropolluants entre 1,3 et 5,7 milliards d’euros par an.

Ce que ce tableau établit n’est pas qu’un modèle serait vertueux et l’autre non, mais que des coûts existent, qu’ils sont payés, et qu’ils ne figurent pas dans le prix du produit.

La question n’est donc pas de savoir si le bio peut être rentable — il l’est, dans de nombreuses filières. Elle est de savoir qui commande les pratiques, à quel prix, et sur quelle durée.

Le bio est le socle ; le régénératif va au-delà de son cahier des charges

Un cahier des charges biologique interdit la chimie de synthèse et impose des rotations. C’est un socle de pratiques, et dans notre grille il relève du niveau Restaurer : il répare des stocks — sols, eau, populations — et vise l’équilibre du milieu. Il ne dit rien, en revanche, de la rémunération de celui qui conduit la parcelle, ni de la diversité effectivement cultivée, ni des habitats et des infrastructures agroécologiques, ni de ce que les habitants du milieu gagnent en capacité. Un produit bio n’emporte donc pas à lui seul une contribution positive à la biodiversité.

Le régénératif n’est pas pour autant l’addition du bio, du social et de la rémunération : ces dimensions sont nécessaires, la bascule est plus profonde. Elle porte sur la finalité et sur le regard porté sur le milieu. Un écosystème vu comme un système de flux à rétablir appelle la réparation ; un écosystème habité — des êtres vivants situés, humains et non humains, et les relations qu’ils tissent — appelle le développement de leur potentiel. La question passe de « comment réparer ce que nous avons déréglé ? » à « quelle contribution au vivant nous permet de tenir ? », et la santé devient alors ce qu’elle est : un indicateur du vivant, pas un chapitre séparé.

C’est ce qui fait tomber l’opposition entre la santé et la nature, et c’est décisif dans le modèle économique. La qualité finale du produit est issue des pratiques, et elle en est la preuve : la densité nutritionnelle d’un aliment vient d’un sol vivant, le soin d’une peau vient d’un actif cultivé sans chimie de synthèse, le confort et la durabilité d’un textile viennent d’une fibre conduite dans de bonnes conditions. Les pratiques se retrouvent dans le bénéfice final, et c’est ce bénéfice qui justifie le prix, donc qui finance les pratiques. La boucle se referme là.

Il en découle une exigence sur le contrat : il court de bout en bout, et pas seulement sur les sols. Rémunération et durée à l’amont, cahier des charges de transformation, affichage et récit à l’aval, répartition de la valeur entre les maillons. Un contrat qui s’arrête à la parcelle laisse le bénéfice final invisible, et le prix sans justification.

Une nuance de trajectoire s’impose ici, car un acheteur la rencontre vite. Le bio est le socle non négociable du régénératif, mais il est le point d’arrivée et non le point de départ obligatoire : là où la certification reste hors d’atteinte à court terme — coût, délai, filière non structurée — une innovation de transition peut porter des critères régénératifs, local, équitable, pratiques mesurées, à condition que la trajectoire vers le bio soit écrite et engagée dans le contrat. Ce qui distingue cette nuance d’une facilité, c’est qu’elle s’inscrit noir sur blanc, avec une échéance.

L’affichage de cette contribution sur le produit existe déjà, et par deux voies. La certification ROC réunit les trois piliers indissociables — santé des sols, traitement des animaux, équité de rémunération — avec le bio en prérequis ; ses trois échelons Bronze, Silver et Gold partagent les mêmes exigences de base et se distinguent par l’ambition de progression de la matière organique, ce qui les situe tous au niveau Régénérer. Demeter certifie le même niveau par une autre voie, celle de la ferme conduite comme un organisme vivant et autonome. La seconde voie est la combinaison de labels et de scores, et il faut la situer pour ce qu’elle est : l’AB comme le Planet Score A ou AAAA relèvent du palier Restaurer dans notre lecture, et leur combinaison avec un récit de filière vérifiable ne produit pas une certification régénérative — elle produit un affichage lisible et comparable, qui ouvre la trajectoire et rend l’effort visible en rayon. Biocoop l’a poussée jusqu’au quadruple affichage, en réunissant AB, Nutri-Score, Planet Score et Origin’Info sur ses emballages. Une entreprise sans accès au ROC dispose donc d’un chemin de valorisation dès maintenant, et d’une marche identifiée pour aller plus loin.

Notre grille d’analyse : le Capacity Score. Tout ce qui précède se situe sur quatre niveaux — limiter, réduire, restaurer, régénérer — lus à travers six leviers : leadership, intelligence écosystémique, chaîne de valeur, innovation produit, dynamiques humaines, gouvernance. C’est avec cette grille que nous lisons une agriculture, une filière ou une entreprise, et c’est elle qui situe le bio au palier Restaurer et le régénératif au palier suivant. La même trajectoire se lit aussi par les représentations, avec les quatre relations à la nature de la Fresque des Imaginaires : une seule grille, deux entrées.

Évaluer votre capacité à tenir vos trajectoires RSE, innovation et business avec le Capacity Score — trente-huit questions, une auto-évaluation que les décideurs remplissent eux-mêmes, et l’identification du levier qui commande les autres.

L’objection porte sur le volume et le prix ; notre proposition porte sur la valeur

Les détracteurs du bio raisonnent en tonnage et en coût unitaire : il faudrait nourrir tout le monde au prix le plus bas possible. C’est l’exact opposé du chemin que nous proposons, qui consiste à créer de la valeur par unité produite — une contribution au milieu, une rémunération qui tient, une qualité vérifiable — et à la faire circuler entre les maillons.

Cette proposition ne demande aucune conversion générale. Le bio couvre environ 10 % de la surface agricole utile française, quand le programme Ambition Bio 2027 et le plan stratégique national de la politique agricole commune 2023-2027 fixent la cible à 18 % à l’horizon 2027. Le ministère de l’Agriculture a d’ailleurs publié une prospective de l’agriculture biologique française à l’horizon 2040, ce qui dit assez que le sujet se pense en scénarios de long terme. Il s’agit donc d’une trajectoire de filière sur plusieurs années, produit par produit, et non d’un basculement de l’ensemble de l’agriculture l’année prochaine. C’est précisément l’échelle à laquelle un acheteur travaille : un cahier des charges, un volume contractualisé, une durée.

Sur le fond, la question du volume ne se joue pas au seul niveau de la parcelle. Une étude publiée le 14 novembre 2017 dans Nature Communications, conduite par Adrian Muller, Christian Schader et Urs Niggli avec le FiBL suisse et des équipes allemandes, autrichiennes, italiennes et britanniques, modélise les systèmes alimentaires plutôt que les techniques agricoles. Elle établit qu’une conversion à 100 % au bio, prise isolément, demanderait 16 à 33 % de terres supplémentaires ; et qu’associée à une réduction du gaspillage alimentaire et à la réaffectation des terres arables aujourd’hui consacrées à l’alimentation animale — le maïs et les cultures fourragères qui occupent des sols cultivables — elle permet de nourrir plus de neuf milliards de personnes en 2050 sans augmentation de la surface agricole. Les auteurs signalent eux-mêmes que la gestion de l’azote reste un défi. Ce que l’étude déplace, c’est le cadre de la discussion : le rendement agricole ne s’évalue pas séparément de ce que nous produisons, de ce que nous mangeons et de ce que nous jetons.

Une précision s’impose, car le raccourci est fréquent. Le levier porte sur les cultures fourragères qui occupent des terres arables, pas sur l’élevage lui-même. L’agriculture régénérative repose au contraire sur la polyculture-élevage : les animaux y font la fertilité, valorisent les prairies que rien d’autre ne valorise, et bouclent les cycles à l’échelle de la ferme. Le pâturage tournant est même la pratique au plus fort effet domino de nos modélisations de filière. Ce qui se discute, c’est l’usage des sols cultivables, jamais la présence des animaux dans les systèmes.

Reste le cas qui semble échapper à ce raisonnement : la commodité. Un blé vendu au cours mondial ne trouve aucun acheteur disposé à payer la différence, et l’objection paraît sans réponse. Elle en a une, et elle est au cœur de notre approche : le cours mondial est le prix d’un produit rendu indifférencié, pas une donnée naturelle. Il s’applique à ce qui n’a ni variété identifiée, ni territoire, ni cahier des charges, ni acheteur nommé. La laine française le démontre par l’absurde — les pratiques d’élevage y sont largement en place, et l’essentiel de la tonte part pourtant brûlée ou exportée à quelques dizaines de centimes le kilo, faute de collecte, de tri et de contrat.

Une démarche régénérative est située par construction : elle se noue autour d’un produit, d’un lieu et d’une coalition. Ce qui en découle est une révision de la relation entre celui qui produit et celui qui consomme, plutôt qu’un supplément payé sur un cours. C’est ce que fait C’est qui le Patron ?! en faisant voter le prix à partir des coûts déclarés par les éleveurs, et ce que font les filières céréalières contractualisées : Omie en croisant agriculture biologique et agriculture de conservation des sols dans son cahier des charges, LU Harmony sur le blé tendre depuis treize ans avec 1 200 agriculteurs partenaires, Panzani sur le blé dur à hauteur de 260 000 tonnes. Dans chaque cas, le cours est remplacé par un accord — et un blé qui porte une variété, un bassin, une pratique auditée et un débouché n’est plus une commodité.

Une précision de vocabulaire s’impose, car les deux blés n’ont ni les mêmes usages ni les mêmes ordres de grandeur. Le blé tendre — panification, biscuiterie, alimentation animale — représente selon FranceAgriMer plus de la moitié de la production céréalière française, autour de 35 millions de tonnes, et fait de la France le premier pays producteur de l’Union européenne et le sixième au monde. Le blé dur, destiné aux pâtes et à la semoule, en représente environ 2 %, la France y étant deuxième européenne derrière l’Italie. Cette position change la lecture de l’objection : premier producteur européen et grand consommateur, la France dispose d’un débouché intérieur considérable — meunerie, boulangerie, biscuiterie, alimentation animale. La vente au cours mondial y relève donc d’un choix d’organisation commerciale, non d’une fatalité géographique. Le levier existe à l’échelle de bassins et de contrats, filière par filière, et il n’a pas besoin d’attendre une réforme des marchés mondiaux.

Les chiffres de la collecte confirment ce diagnostic par l’autre bout. Le recul du bio se concentre sur les grandes cultures céréalières, celles où la logique de commodité domine et où la politique agricole commune soutient les surfaces : sur la campagne 2024-2025, la collecte de céréales biologiques françaises chute d’environ 40 %, avec un blé tendre bio à 205 000 tonnes, en baisse de 52 %, un triticale à −48 %, une orge à −33 % et un maïs à −11 %. Pendant la même période, le lait bio à prix voté progresse et les magasins spécialisés retrouvent la croissance. Le bio ne recule donc pas partout : il recule là où rien n’a été contractualisé, et il tient là où une relation existe. C’est le même enseignement que la laine, énoncé sur la première céréale française.

Cette trajectoire s’accompagne sur quatre fronts simultanés — les agriculteurs, les fabricants, les distributeurs et les consommateurs — et aucun des quatre ne bouge durablement sans les trois autres.

Dix ans sans pesticides : ce que l’expérimentation INRAE établit

Le réseau Rés0Pest, mis en place en 2012 dans le cadre d’Ecophyto Dephy Expe et coordonné par INRAE avec l’école d’ingénieurs de Purpan et le Cirad, a conduit pendant dix ans neuf systèmes de culture sans aucun pesticide, sur neuf sites couvrant une large gamme de conditions pédoclimatiques — cinq en grande culture, quatre en polyculture-élevage — avec des rotations de cinq à neuf ans et une conduite reposant sur la prophylaxie, la diversité végétale et la santé du sol. Les résultats ont été publiés en février 2026 dans Plant Disease.

Les rendements se situent le plus souvent en deçà des systèmes protégés chimiquement, tout en atteignant dans certaines situations des niveaux équivalents ou supérieurs ; les dommages dus aux maladies et aux ravageurs n’ont pas augmenté au fil des dix ans ; les adventices restent le défi principal, en particulier les rumex dans les prairies temporaires, avec un recours au labour dans certains cas — pratique contraire aux principes de l’agriculture de conservation des sols, et la maîtrise technique s’est améliorée au fil du réseau. C’est l’un des nœuds agronomiques les plus ardus du moment : le bio interdit les herbicides, l’agriculture de conservation des sols proscrit le labour, et les deux exigences se rencontrent mal. La voie que suivent les systèmes bio régénératifs consiste à privilégier le travail superficiel et les couverts roulés plutôt que le labour profond, et des cahiers des charges croisent déjà les deux registres — celui d’Omie associe l’agriculture biologique et l’agriculture de conservation des sols, en tenant les deux piliers pour non négociables. Les grandes cultures, le blé tendre en tête, sont les plus exigeantes de ce point de vue, ce qui ne freine ni les autres productions ni le blé tendre bio lui-même, qui fonctionne. Sur les quatre systèmes de grande culture dont l’économie a pu être quantifiée, la marge nette est satisfaisante : elle conduirait à un revenu compris entre un et deux SMIC dans 20 % des cas, entre deux et trois SMIC dans 45 % des cas, et supérieur à trois SMIC dans 35 % des cas. Et la conclusion des chercheurs porte sur l’aval : la mise en œuvre suppose des filières de commercialisation adaptées et une valorisation économique des produits.

Une précision de périmètre : le réseau a travaillé en conventionnel, engrais de synthèse autorisés, et l’article scientifique se demande si une troisième voie existe à côté du bio et du conventionnel. Il documente la sortie des pesticides, pas la performance du bio — le volet bio arrive avec le projet 0phyto, lancé en 2025 avec les données de l’Itab. Ce qu’il retire au débat, c’est le dernier argument technique de ceux qui soutiennent qu’on ne saurait pas s’en passer.

La transition ne peut pas reposer sur les agriculteurs seuls

Les agriculteurs décident de leurs pratiques ; les acheteurs déterminent une partie des conditions économiques qui rendent ces pratiques possibles et durables. C’est de ce côté que le chantier reste ouvert. Une entreprise agroalimentaire, cosmétique ou textile dépend d’êtres vivants nommables : des sols qui produisent, des pollinisateurs qui font le rendement, une eau qui se recharge, des producteurs qui restent en activité. Cette dépendance est rarement instrumentée — comme nous l’avons établi dans notre analyse du rapport IPBES consacré aux entreprises et à la biodiversité, moins d’1 % des entreprises publiant des rapports dans le monde mentionnent leurs impacts sur la biodiversité.

Le haut du marché confirme l’ordre de grandeur. L’indice NAT40 du WWF France situe le CAC 40 à 32 sur 100, et une seule société y dispose d’une stratégie nature fondée sur la science. Dix entreprises disposaient fin 2025 de cibles validées par le Science Based Targets Network. En France, près de 320 entreprises ont rejoint le programme Entreprises engagées pour la nature de l’Office français de la biodiversité.

Deux logiques d’achat se ressemblent et ne produisent pas le même résultat. L’innovation de résilience sécurise l’approvisionnement en réduisant les dépendances : elle est nécessaire, et elle protège une rentabilité existante. L’innovation régénérative renforce la capacité de l’activité à contribuer au vivant sur un territoire, par des relations mutuellement bénéfiques. Une direction achats peut viser la résilience sans jamais toucher à la régénération ; l’inverse est impossible, puisqu’une filière qui régénère est par construction plus sûre. C’est la question à poser avant de rédiger la clause : sécurisons-nous un flux, ou construisons-nous une capacité.

Le levier qui traduit cette dépendance en pratiques agricoles est celui des achats. Le critère de décision évolue en trois temps — des prix, volumes et délais négociés, vers des engagements réciproques inscrits au contrat, puis vers le co-investissement territorial auprès de producteurs qui régénèrent les milieux. Chaque marche se lit dans les clauses.

Sans la distribution, la décision d’achat s’arrête avant le rayon

Un cahier des charges amont ne rencontre son marché que si une enseigne le porte, et ce rôle se joue à quatre niveaux successifs, dont aucun ne se délègue au fournisseur.

La sélection d’abord. Référencer est le premier acte : un produit absent du rayon ne se vend pas, et l’assortiment est une décision d’enseigne. Aux États-Unis, Whole Foods et Erewhon ont structuré leurs rayons autour des certifications, plaçant le ROC et Land to Market au-dessus des produits régénératifs non certifiés. En France, Biocoop pousse la logique plus loin encore : sa charte exclut les additifs non autorisés, les produits hors saison et le fret aérien avant toute négociation commerciale — ce n’est pas un programme, c’est une condition d’entrée en rayon, adossée à 2 700 fermes sous contrat direct, 4 millions d’euros de primes producteurs et le Planet-Score déployé sur 580 références. Le référencement devient alors un critère de pratiques, et non de marge par linéaire.

La négociation et l’accompagnement ensuite. Un distributeur qui exige un cahier des charges régénératif sans en assumer la contrepartie contractuelle déplace simplement la charge sur son fournisseur. Le rôle utile consiste à contractualiser des volumes et des durées, à indexer les prix, et à accompagner techniquement les filières — ce que fait un contrat tripartite associant l’enseigne, le transformateur et les producteurs, comme celui que Lidl a mis en place sur ses pommes de terre.

Les labels et l’affichage ensuite seulement. Biocoop a été la première enseigne à réunir AB, Nutri-Score, Planet Score et Origin’Info sur ses emballages — 200 références en 2025, 400 visées au premier trimestre 2026 — avec une croissance de 8,5 % à 1,66 milliard d’euros. L’effet est mesuré : l’étude du collectif En vérité, menée en septembre 2024 sur mille répondants représentatifs, montre que l’affichage simultané de ces trois repères multiplie par près de vingt les intentions d’achat déclarées en faveur des références les plus vertueuses, et par 3,5 sur les alternatives végétales et les sauces tomates. Ce sont des intentions mesurées en test, non des ventes constatées ; l’ordre de grandeur dit surtout ce que l’absence d’affichage coûte aux produits les mieux notés.

L’éducation enfin, et c’est le rôle le moins occupé. Naturalia a lancé en juin 2025 la première campagne de distribution dédiée au bio régénératif — affichages pédagogiques en rayon, vidéos tournées chez les producteurs, sélection dédiée — et a été élue Coup de cœur des Lauriers de la Régénération le jour même du lancement. C’est la démonstration qu’une enseigne peut expliquer une pratique agricole en rayon, là où la plupart se contentent d’un logo.

Ces quatre rôles produisent un résultat mesurable sur la préférence, et nous l’avons documenté dans notre analyse du classement des enseignes préférées des Français. L’étude EY-Parthenon 2025, conduite auprès de plus de 12 000 consommateurs sur 195 enseignes, place Biocoop en tête de la note RSE toutes enseignes confondues — 71,4 sur 100, quatre points de mieux en un an — la même année où son chiffre d’affaires progresse de 8,5 % à 1,66 milliard d’euros. Fnac Darty tire ses marques vers la réparabilité en publiant leurs performances par catégorie, et Leroy Merlin gagne 7,9 points en jardinage sur cinq ans en imposant un cahier des charges RSE à ses fournisseurs. Dans les trois cas, l’enseigne agit sur ce que les marques ne contrôlent pas : l’accès au rayon et la négociation de filière.

Deux réserves rendent cette démonstration utilisable en comité de direction. La corrélation entre le critère développement durable et la satisfaction globale n’est que de 0,28, quand la confiance et la qualité produit atteignent 0,84 : la RSE ne concurrence pas encore la confiance comme premier critère d’arbitrage — elle la construit, ou elle ne sert à rien. Et Action réalise le record absolu de préférence, 48,8 % de fans, avec la note RSE la plus basse du corpus. La conclusion n’est donc pas que la responsabilité fait vendre, mais qu’elle crée une préférence durable à une condition précise : être perceptible dans l’acte d’achat. Decathlon le montre en négatif — cible validée par le SBTi, treize pour cent d’émissions absolues en moins depuis 2021, un million et demi de réparations en France, et 7,4 points de préférence perdus faute d’une traduction visible dans l’expérience produit.

Le contre-exemple donne la mesure de ce que coûte l’abstention. Entre 2022 et 2023, selon les enseignes, 7 à 25 % des références bio ont été déréférencées en grande distribution. La Fondation pour la nature et l’homme et Biocoop l’écrivent dans une tribune de mars 2026 : les magasins spécialisés ne peuvent porter seuls le poids de la transition nationale. Elles appellent les enseignes généralistes à porter la part des références alimentaires bio à 8 % d’ici fin 2027, jalon vers 12 % en 2030. Une entreprise qui construit une filière régénérative a donc un intérêt direct à embarquer son distributeur dans la coalition, au même titre que ses producteurs.

Le surcoût de la transition ne se porte pas, il se co-investit

Le partage actuel de la valeur est le point de départ, et il est documenté : sur le prix final d’une brique de lait demi-écrémé, la part de l’éleveur a reculé de 4 % entre 2001 et 2022, celle des entreprises agroalimentaires a augmenté de 64 % et celle de la distribution de 188 % — les travaux de la Fondation pour la nature et l’homme sur les filières bovines l’établissent. Un cahier des charges qui demande des rotations longues, des haies et l’absence de chimie engage le producteur sur plusieurs années, dans une chaîne où sa part se réduit. Ce que la démonstration exige, c’est donc de chiffrer ce que chacun avance et ce que chacun en retire. Nos analyses au Capacity Score servent à cela : sur la filière laine, notre modélisation — une hypothèse de travail destinée à explorer le potentiel d’une filière, pas un audit de terrain — met un prix en face de chaque niveau de pratique. Dans notre pilier sur le produit laitier régénératif, le retour sur investissement des pratiques est estimé entre 15 et 25 % à trois ou cinq ans — une estimation issue de notre modélisation, non d’une étude empirique de terrain.

La réponse consiste alors à co-investir et à se partager équitablement les gains, entre le producteur, le transformateur, le distributeur et le consommateur. C’est le principe de l’économie régénérative, qui repose en partie sur l’économie de la mutualité formalisée par Bruno Roche : une coalition réunie autour d’un cap contributif qui dépasse le seul profit économique, où chaque entité intègre dans sa propre zone de responsabilité les services à rendre, en particulier par les cahiers des charges.

Cette répartition s’écrit et se compte. Le RegenBMC la traite en deux temps : un plan en trois horizons, avec une innovation de transition sous cinq ans qui permet à chaque maillon de se transformer sans casse ; puis l’atterrissage comptable en triple comptabilité — co-investissements, gains collectifs en triple impact, engagements mutuels lissés dans le temps, en articulation avec les systèmes comptables et de reporting existants, notamment lorsqu’ils sont mobilisés dans les démarches CSRD.

Les mécanismes de prix sont documentés. C’est qui le Patron ?! fait voter le prix par les consommateurs à partir des coûts déclarés par les éleveurs. Chez Ecotone et Bonneterre, le prix est indexé sur les coûts de production, avec des rotations de huit ans et plus de trente espèces cultivées. Notre analyse Capacity Score de Léa Nature documente le dispositif le plus complet du corpus : un prix minimum garanti fixé au contrat et indépendant des cours, le préfinancement systématique des récoltes qui allège l’endettement des producteurs, dix-sept filières françaises dont dix sous label équitable, et des contrats classés par durée — trois ans avec garantie de volumes, jusqu’à dix ans et plus avec appui technique, financement d’investissement et co-investissement dans les outils de première transformation. Le groupe ressort à 64 % au niveau Restaurer, avec une chaîne de valeur à 72 % : c’est le contrat de filière qui a fait basculer une partie du modèle, avant le reste de l’organisation.

Le même profil se lit chez Danone, et il désigne l’étape suivante. Notre lecture du groupe le situe à 57 % au niveau Restaurer, avec la chaîne de valeur comme levier le plus fort — cahier des charges lait qualifié de plus exigeant d’Europe, traçabilité à la ferme, indicateurs de santé des sols, contrats longs — et l’innovation produit en retrait à 42 %, parce que le lien entre les pratiques amont et l’offre visible en rayon reste à construire. Deux groupes, deux tailles, un même enseignement : le contrat transforme la filière avant que le produit ne le raconte. Notre analyse sectorielle de la filière lait déroule cette mécanique du cahier des charges jusqu’au rayon. Sur la laine française, la coopérative Laines Paysannes réunit trente éleveurs sociétaires et fait voter le prix de la toison en assemblée générale plutôt que de le subir au cours de l’export ; le pâturage et les haies viennent avec ce prix, financés par lui.

Ce que chacun gagne à ce partage de la valeur — le producteur, le transformateur, le distributeur, le consommateur — est détaillé maillon par maillon dans notre pilier alimentation régénérative.

Les verrous se lèvent ensemble, et sans attendre d’aides publiques

Chaque maillon a le sien. Le producteur bute sur le prix et sur l’horizon : il ne plante pas une haie contre un contrat d’un an. Le fabricant bute sur la disponibilité des volumes et sur la reformulation. Le distributeur bute sur le référencement et sur la place en rayon. Le consommateur bute sur la lisibilité de ce qu’il paie. Aucun de ces verrous ne se lève seul, et chacun sert de raison d’attendre aux trois autres. C’est ce blocage-là qui explique qu’un pays où la demande repart voie ses surfaces reculer.

La levée simultanée n’a rien de théorique : c’est ce qu’un contrat d’achat organise. Le prix garanti donne l’horizon au producteur, le volume contractualisé sécurise le fabricant, la lisibilité de l’affichage donne au distributeur une raison de référencer, et l’étiquette rend au consommateur la contrepartie de ce qu’il paie. Chaque clause lève le verrou du maillon suivant.

Rien de tout cela ne demande une aide publique. L’écart entre la cible de 18 % et les 10 % constatés dit assez qu’une trajectoire suspendue à la décision publique avance au rythme des arbitrages budgétaires. Un cahier des charges d’achat, lui, s’applique à la campagne suivante.

C’est ce que l’économie régénérative organise, et c’est à ce titre qu’elle est la solution du tous ensemble. Elle réunit une coalition autour d’un produit et d’un lieu, elle repose en partie sur l’économie de la mutualité, elle se compte en triple impact, et chaque entité y intègre dans sa propre zone de responsabilité les services à rendre. Aucun acteur n’y porte seul l’effort, et aucun n’attend l’autre. Pour la biodiversité française, c’est l’échelle à laquelle les choses bougent réellement : celle d’une filière, d’un cahier des charges et d’un contrat.

Reste un verrou qui n’est ni agronomique ni financier : la polarisation du débat. Nos travaux terrain montrent que les consommateurs les plus engagés se représentent l’agriculture en deux camps — une agriculture « saine » et une agriculture « de rendement » — et que cette vision binaire les empêche précisément d’imaginer le processus de transition. Le même clivage traverse le débat public, où l’on discute des camps plutôt que des pratiques. Une coalition de filière fait l’inverse : elle parle pratiques, prix, volumes et durée, et laisse les postures de côté.

Du champ au rayon. La suite de l’histoire — la densité nutritionnelle des aliments, la définition stricte du local, ce que les consommateurs attendent et ce que les certifications régénératives sont devenues sur les marchés mondiaux — est documentée dans notre pilier Du bio au régénératif : ce qui manque encore du champ au produit en rayons.

Ce qu’il faut retenir

L’agriculture est le levier le plus direct sur l’état du vivant, et le cahier des charges bio est l’outil déjà disponible. Une haie, un méteil, un sol non labouré activent plusieurs fonctions vitales à la fois ; la chimie de synthèse agit en sens inverse, sur les pollinisateurs, la vie des sols, l’agriculteur et le consommateur.

Le modèle économique du bio est démontré dans les filières et ne l’est pas par le marché. C’est ce qui déplace le sujet des pratiques vers les conditions économiques — le prix, les volumes, la durée — et donc vers ceux qui les écrivent : les acheteurs.

Le bio n’est pas la régénération. Il fixe un socle d’abstention, quand un référentiel régénératif prescrit des pratiques de construction et intègre la rémunération. C’est l’écart entre les paliers Restaurer et Régénérer, et il se franchit par le contrat.

Le surcoût de la transition ne se porte pas, il se co-investit. L’économie régénérative répartit l’avance et les gains entre producteurs, fabricants, distributeurs et consommateurs, avec un plan à trois horizons et un atterrissage en triple comptabilité. C’est la solution du tous ensemble, et c’est à cette échelle que la biodiversité française se joue.

Rendre la contribution lisible sur le produit : ce que demande le manifeste

Tout ce qui précède se heurte à un même mur au bout de la chaîne : rien sur l’emballage ne dit ce que la production fait vivre. Deux yaourts fabriqués en France se ressemblent en rayon, quand l’un rémunère un éleveur au-dessus de son coût de production et entretient des prairies, et que l’autre presse ses fournisseurs et appauvrit ses sols. Le label d’origine dit où le produit a été fini, jamais ce que sa fabrication soutient.

C’est pourquoi Nous Sommes Vivants a lancé le manifeste du Made in France contributif le 12 juin 2026, et l’a remis aux ministères de l’Agriculture, de l’Industrie et du Commerce. Sa demande est simple : rendre la contribution visible sur le produit, en donnant force de marché aux labels qui la prouvent déjà — sur les trois plans à la fois, l’économique avec l’emploi ancré et la juste rémunération, l’environnemental avec des sols vivants et une biodiversité renforcée, le social avec la santé et des relations justes. L’argent qui soutient l’économie réelle est rare : mieux vaut le diriger vers ce qui contribue le plus.

Et l’objection du prix tombe une dernière fois avec la démonstration en rayon. Le lait équitable porté par les consommateurs arrive à un prix comparable au lait non bio, parce que la confiance entre les maillons supprime les surmarges de précaution que chacun ajoute par défaut. La Fourche rend une sélection bio en moyenne vingt pour cent moins chère que le marché par un modèle d’adhésion, avec l’origine France affichée. Accessible et contributif tiennent ensemble dès que la relation est directe.

Par où commencer, et avec quel outil

Notre position est explicite : nous sommes pro-régénératif, et nous accompagnons les entreprises vers le régénératif. Ce qui veut dire que nous les prenons là où elles sont — au palier Réduire, au palier Restaurer — et que nous travaillons la marche suivante avec elles, sans exiger le point d’arrivée en préalable. Quatre outils, quatre fonctions distinctes.

Le cadre : le livre blanc. Ce que la régénération veut dire pour une entreprise — définitions, corpus scientifique, quatre niveaux de maturité, question discriminante. C’est là que se pose le vocabulaire commun, avant toute décision. Lire le livre blanc

Se situer : le Capacity Score. Quatre niveaux, six leviers, et l’identification du levier qui commande les autres. Il existe sous deux formes qu’il faut distinguer : le diagnostic en auto-évaluation, que les décideurs remplissent eux-mêmes et qui donne un positionnement immédiat ; et l’analyse d’entreprise, conduite par le collectif à partir de vos documents, levier par levier, avec vos prochains paliers. Faire le diagnostic Capacity Score

Concevoir : le RegenBMC. Cinq ateliers pour réunir la coalition autour d’un produit et d’une matière, et en faire un modèle économique : cartographier la chaîne actuelle et ses zones de dégénération, la redessiner en triple impact à dix ans, co-concevoir la proposition de valeur avec les parties prenantes, planifier en trois horizons avec une innovation de transition, puis mesurer en triple comptabilité. Il a été conduit sur une filière ortie textile avec Tissages Bastien, une gamme de compote de pomme avec le groupe Bel, une marque de soin avec Melvita, les services de la LiveBox avec Orange, et un travail de bassin versant sur le Chéran. Découvrir le RegenBMC

Passer à l’échelle : les Regenerative Circles. Un produit se conçoit à quelques acteurs ; une filière se débloque à plusieurs. Les Circles réunissent producteurs, fabricants, distributeurs, financeurs et acteurs du territoire sur la durée, pour traiter ce qu’aucune entreprise ne lève seule : le référentiel partagé, l’équation économique entre coûts immédiats et bénéfices différés, l’affichage en rayon, la charge qui pèse sur les producteurs et le passage à l’échelle au-delà des convaincus. Rejoindre un Regenerative Circle

La démonstration : nos analyses sectorielles. La démarche n’est pas une promesse, elle est documentée filière par filière — le lait, la laine, les vins et champagnes, la cosmétique et le textile — et entreprise par entreprise, avec les analyses Capacity Score de Léa Nature, Danone, Expanscience, Patagonia, Michelin et LVMH. C’est là qu’on voit ce que le cahier des charges change, et ce qu’il ne change pas encore.

Faire appel à nos consultants — porter un cahier des charges d’achat au registre régénératif, rendre visible en rayon ce que la filière construit, et réunir la coalition qui le finance.

Sources : FranceAgriMer, collecte de céréales biologiques 2024-2025 · FAO et OCDE, Perspectives agricoles 2025-2034 · FranceAgriMer, fiche filière blé tendre · Fondation pour la nature et l’homme, travaux sur le partage de la valeur dans les filières bovines · ITAB et INRAE, expertise sur les atouts de l’agriculture biologique (biodiversité, sol, climat, santé), présentée en juin 2024 · Fédération nationale d’agriculture biologique · Ministère de la Transition écologique, travaux sur la biodiversité dans les filières agroalimentaires · Ministère de l’Agriculture, prospective 2040 pour l’agriculture biologique française · Agence Bio, bilan annuel du marché et de la production 2025 (juin 2026) et 23e baromètre de consommation avec l’ObSoCo (février 2026) · Circana, évolution des assortiments bio en grande distribution · Nous Sommes Vivants, entretien avec Marc-André Selosse (Muséum national d’histoire naturelle) · Nous Sommes Vivants, analyse du rapport IPBES Entreprises et biodiversité (février 2026) · Nous Sommes Vivants, alimentation régénérative : les modèles qui marchent · Nous Sommes Vivants, modélisation de la filière laine française avec le Capacity Score · Nous Sommes Vivants, Du bio au régénératif · INRAE, réseau Rés0Pest, dix ans d’expérimentation sur neuf systèmes de culture sans pesticides, publié dans Plant Disease (février 2026) · Ministère de l’Agriculture, programme Ambition Bio 2027 · WWF France, indice NAT40 · Science Based Targets Network, bilan 2025 · Office français de la biodiversité, Entreprises engagées pour la nature · Bruno Roche, Economics of Mutuality · Muller, Schader, Niggli et al., « Strategies for feeding the world more sustainably with organic agriculture », Nature Communications, 14 novembre 2017 · Collectif En vérité, étude d’affichage, septembre 2024, et En Vérité × Appinio, 2023 · Verian × Green Impact Index, 2025 · Kantar, Who Cares? Who Does? · Demeter France, fiche technique Viticulture et vinification, 2024 · Commissariat général au développement durable, coûts des pollutions agricoles diffuses · Cour des comptes · mission d’inspection interministérielle sur la dépollution des micropolluants, 2026 · Agreste, enquête Pratiques culturales en arboriculture · Générations Futures, rapports EXPPERT et état des lieux des résidus dans les fruits et légumes · EFSA, rapports annuels sur les résidus de pesticides · foodwatch, 2026 · 60 Millions de consommateurs · Inserm, expertise collective « Pesticides et effets sur la santé — nouvelles données », juin 2021 · Anses, étude de l’alimentation totale infantile (EATi) et avis 2024 sur les 1 000 premiers jours s’appuyant sur l’étude CONTA-LAIT · Anses, avis sur les facteurs de transformation des résidus de pesticides · Eyal G. Frank, « The economic impacts of ecosystem disruptions », Science, 6 septembre 2024 · Ligue nationale contre le cancer, prises de position sur la loi Duplomb, juillet et août 2025 · Conseil constitutionnel, décision n° 2025-891 DC du 7 août 2025 · Santé publique France et Anses, étude PestiRiv, 15 septembre 2025 · Que Choisir, test de 35 bouteilles de vin, septembre 2025 · EY-Parthenon et Dynata, Enseignes préférées des Français 2025

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