Tendances RSE 2027 : la RSE devient un enjeu business

Tendances RSE 2027 : la RSE entre dans le modèle économique
Trajectoire régénérative : cadre théorique issu des travaux du Regenesis Institute et du Stockholm Resilience Centre. Pour aller plus loin : l’article de référence sur le design régénératif, notre comparaison résilience et régénération, la conception de produits régénératifs. Illustration GenAct.

En 2026, l’obligation légale de faire de la RSE a reculé : beaucoup moins d’entreprises sont désormais concernées par la CSRD. Mais l’enjeu, lui, n’a pas disparu — il a changé de nature. En 2027, la vraie question n’est plus « suis-je obligé de le faire ? » mais : est-ce que ce que je vends, et ce que j’achète pour le produire, rend les gens et les territoires plus riches — en santé, en revenus, en biodiversité ?

2026 a changé la nature de la conversation sur la dépendance au vivant. En juillet, les incendies de Gironde ont mis à l’arrêt entre 13 000 et 14 500 entreprises et empêché plus de 130 000 salariés de travailler — pas à cause d’une règle nouvelle, mais parce que la ressource dont un département entier vit avait brûlé. Et l’exercice budgétaire qui s’ouvre en tire la conséquence : obtenir des moyens en 2027 demande de poser un business case de transition — ce que la trajectoire coûte, ce qu’elle rapporte, à un an et à dix ans, et qui le paie. Ce qui suit ne plaide donc pas pour l’écologie : il montre par où elle entre dans les comptes, et ce qu’elle y rapporte quand on la met du bon côté du bilan.

Le vivant travaille gratuitement pour toutes les entreprises : les vers de terre et les champignons refont la fertilité d’un sol, les insectes pollinisent les trois quarts des cultures vivrières, les micro-organismes filtrent l’eau, les forêts et les prairies régulent le climat local et retiennent la pluie. Ce sont des êtres vivants qui font ce travail, pas des ressources. Ce travail-là ne figure sur aucune facture, et il tient le volume, le délai et la qualité de ce qui se vend. Quand il ralentit, l’écologie entre dans le compte de résultat par la porte des opérations, avant même d’entrer dans le rapport de durabilité. Et sur ce terrain, la conformité ne règle rien : un reporting impeccable documente la dégradation sans la ralentir.

Cette dépendance se chiffre. Plus de la moitié du PIB mondial est modérément ou fortement dépendante de la nature. Le Forum économique mondial chiffrait cette dépendance à 44 000 milliards de dollars en 2020 ; PwC l’a réévaluée à 58 000 milliards en 2023. L’écart tient pour partie à la croissance du PIB mondial et pour partie à l’affinement de la mesure ; ce que les deux estimations établissent sans réserve, c’est que la dépendance porte sur plus de la moitié de l’économie mondiale. La construction, l’agriculture et l’agroalimentaire arrivent en tête, et la dépendance s’étend bien au-delà — l’automobile et l’électronique reposent sur des ressources minières et sur l’eau autant qu’une laiterie repose sur une prairie.

C’est le pilier environnemental, et son compte global est déjà dépassé : le jour du dépassement — la date de l’année où l’humanité a consommé tout ce que la planète peut renouveler en douze mois — est tombé le 30 juillet 2026 dans le monde, et dès le 24 avril au rythme du mode de vie français. Autrement dit, à ce rythme, il faudrait 1,7 planète pour renouveler ce que nous consommons — nous consommons 73 % de plus que ce que la planète renouvelle. Autrement dit, la ressource sur laquelle repose la moitié de l’économie s’épuise plus vite qu’elle ne se reconstitue : ce qui se négociait jusqu’ici comme un prix devient une question de disponibilité, et le premier à en manquer sera celui qui aura le moins contribué à la maintenir.

Aucun secteur d’activité n’y échappe, pas même celui qu’on croyait dématérialisé. Google publie sa consommation d’eau — 8,1 milliards de gallons en 2024, une trentaine de milliards de litres, en hausse de 28 % en un an —, et c’est cette transparence qui permet d’en parler. Le fait dépasse largement l’entreprise : 43 % des centres de données du monde se situent en zone de stress hydrique. Au Chili, la justice environnementale a suspendu l’autorisation d’un projet de centre de données à Cerrillos, au motif de la pression exercée sur une ressource déjà rare : la dépendance devient une condition d’implantation. Un service numérique dépend d’une nappe phréatique comme une usine agroalimentaire en dépend, à la différence près que personne ne l’avait porté au bilan.

La dégradation est déjà là. En Europe, 80 % des habitats sont en état médiocre ou mauvais et 70 % des sols en mauvaise santé — alors qu’un sol héberge le quart de la biodiversité terrestre —, quand les insectes pollinisateurs portent à eux seuls près de 5 milliards d’euros de la production agricole annuelle de l’Union. Le règlement européen sur la restauration de la nature, adopté en juin 2024, en tire les premières obligations — mais il porte sur des espaces à remettre en état, pas sur la façon de produire : des mesures sur 20 % des surfaces terrestres et marines d’ici 2030, sur tous les écosystèmes à restaurer d’ici 2050. C’est une politique de préservation, et la vie des sols y reste le parent pauvre : le droit traite encore le sol comme un support d’activité, pas comme un écosystème. Elle laisse donc hors de son champ les quatre cinquièmes du territoire européen exploités par des activités humaines : ce qui s’y passe dépend des entreprises qui y produisent, et se décide dans les cahiers des charges, les contrats et les prix.

Et l’écologie porte sur les humains autant que sur les écosystèmes et la biodiversité — c’est le pilier social, et il se lit sur toute la chaîne de valeur du produit. À l’amont, dans le revenu des producteurs et les conditions de travail des fournisseurs : une filière ne tient pas plus longtemps que ceux qui la font vivre. Dans l’entreprise, dans la santé, les compétences et la capacité à coopérer : ce sont elles qui permettent d’inventer, de transmettre et de tenir un métier dans la durée. À l’aval, dans ce que vit celui qui achète : la santé, la qualité de l’alimentation, l’accès à l’eau et au logement.

Ce que le consommateur arbitre en rayon est mesuré. Le soutien aux producteurs locaux et la confiance dans la qualité devancent la réduction de l’empreinte carbone — 59 % et 57 % contre 29 % — et, parmi les enjeux environnementaux eux-mêmes, la biodiversité passe devant le climat, à 51 % contre 43 %. Ces mesures disent des attentes ; le comportement d’achat en dit davantage. Les produits notés D ou E qui affichent leur Nutri-Score se vendent mieux que ceux qui ne l’affichent pas, et afficher une origine, même étrangère, produit un résultat positif : c’est la vérifiabilité qui est payée, avant le niveau atteint. Une contribution attestée par un tiers relève du même mécanisme. Et l’espace est mesurable : la nutrition et la santé pèsent 67 % d’importance pour 23 % de présence dans les messages, la juste rémunération des producteurs 55 % d’importance en restant quasi absente, quand le climat est saturé. Une offre contributive porte ces trois bénéfices par construction, et elle les porte là où la concurrence se tait. Ce que le consommateur regarde vraiment en rayon, chiffré poste par poste

Face à tout cela, la plupart des entreprises ont engagé la même réponse : réduire leurs impacts. Elle agit sur l’intensité du prélèvement, elle était le premier pas à faire, et son rendement plafonne pour quatre raisons. D’abord, une perte évitée reste une perte évitée : moins de pesticides laisse un aliment tel quel, moins d’accidents laisse une équipe en l’état — il y a un coût en moins, pas une valeur en plus. Ensuite, le gain par unité se dissout dans le volume : une usine qui économise 20 % d’eau par litre et double sa production en consomme davantage qu’avant, et décorréler la croissance des impacts reste un progrès réel. Troisièmement, l’échelle du problème dépasse celle de l’entreprise — le climat se dérègle, la biodiversité s’effondre, les ressources deviennent un enjeu géopolitique, les maladies chroniques et la pauvreté progressent : se fixer un objectif de réduction à l’horizon 2035 reste, dans ce contexte, un geste emporté par le mouvement d’ensemble. Enfin, le financement se rejoue chaque exercice : la réduction se prélève sur les marges et se justifie en coûts évités, faute d’un modèle économique qui la rende profitable par elle-même.

Ce dont l’économie dépend tient moins à des stocks qu’à des capacités. Ce qu’une activité prélève se remplace tant que la nature se renouvelle : c’est la biocapacité — la vitesse à laquelle un sol refait son humus, une nappe se recharge, une forêt repousse, une population de pollinisateurs se reconstitue. Du côté humain, la capacité en jeu est celle d’inventer des réponses à des problèmes inédits et de coopérer assez longtemps pour les tenir. Sols, eau, compétences, confiance : ce sont des capacités de renouvellement, et leur vitesse fixe celle de l’économie. C’est là qu’intervient le troisième pilier, l’économique : le prix payé à l’amont, la durée des engagements et la répartition de la valeur entre les maillons de la chaîne décident de la vitesse à laquelle ces capacités se reconstituent — ou s’épuisent. Un éleveur payé sous son coût de production arbitre contre son sol, et personne ne le lui reprochera.

En économie, tout cela se lit en dépendances — donc en risques à couvrir, en coûts et en assurances. Le renversement tient en une phrase : ces mêmes capacités, une entreprise peut les renforcer, au lieu de les exploiter ou de les restaurer après usage. Un sol dont la vie s’enrichit donne une matière meilleure ; un éleveur dont le revenu est sécurisé tient ses pratiques dans la durée ; une équipe qui voit ce qu’elle produit de bon reste et transmet. Ce qui se subissait comme dépendance devient ce qui se cultive comme capacité.

Et c’est là que le temps devient le vrai obstacle. Un sol met plusieurs années à retrouver sa vie, une filière à nouer des engagements qui tiennent, une équipe à transmettre un savoir-faire — quand une entreprise se pilote en exercices de douze mois, et qu’un arbitrage budgétaire se rejoue chaque automne. Renforcer une capacité demande une durée que la comptabilité ne prévoit pas. C’est ce décalage, plus que le montant, qui bloque la plupart des trajectoires.

Ce renversement n’est pas une affaire de vocabulaire : il change ce que l’entreprise compte, et donc ce qu’elle décide. Tant qu’on raisonne en dépendances, on mesure une exposition — combien d’eau, combien de carbone, quel risque d’approvisionnement — et l’on cherche à la réduire. Dès qu’on raisonne en capacités, on mesure la vitalité des êtres qui font ce travail et son évolution : les vers de terre et les champignons qui refont un sol, les pollinisateurs qui reviennent dans une parcelle, la nappe qui se recharge, les femmes et les hommes qui transmettent un savoir-faire parce que leur revenu le permet. Le premier indicator dit ce qu’on évite, le second ce qu’on construit : une capacité qui augmente, pas un impact qui diminue. Et c’est là que le bilan bloque : les normes comptables ne reconnaissent pas à l’actif le capital naturel créé, et réservent les provisions aux risques juridiquement avérés plutôt qu’à la dégradation probable des écosystèmes. Tant que la nature s’exploite gratuitement, il n’y a pas de coût, donc pas de risque, donc pas de provision. Ce mur s’est pourtant déjà ouvert une fois, dans l’autre sens : la norme comptable IFRS 6 autorise les entreprises minières et pétrolières à inscrire dans leurs actifs des réserves qu’elles n’ont pas encore extraites — au terme d’un lobbying intense. La norme est un rapport de force, et il a été gagné du côté de ceux qui prélèvent. Le mur comptable, des deux côtés du bilan

D’où une conséquence directe : l’écologie cherche son modèle économique. Elle appartient au modèle de l’entreprise, mais pas à celui d’aujourd’hui. C’est l’économie régénérative, où la contribution au vivant devient la source du profit plutôt que sa contrepartie. Tant que le modèle reste celui du prélèvement optimisé, l’écologie y tient le rôle du coût à contenir, et elle perd l’arbitrage chaque année. Après la bascule, elle devient une condition de la marge : le rapport de force avec la direction financière s’inverse, et il ne s’agit plus d’obtenir un budget mais de montrer où se trouve la valeur.

Restaurer produit déjà un effet réel sur le vivant. Ce qui change au niveau suivant est un retournement de finalité, pas un degré de plus : l’effet ne vient plus d’un programme financé sur la marge, mais de ce qui se vend — l’offre le produit en se vendant, et il grandit avec elle. C’est une transformation profonde de ce que l’entreprise cherche, avec qui, et pour quoi. Une contribution logée à cet endroit se finance donc par la marge qu’elle crée, pas par les coûts qu’elle évite. La différence est décisive pour une direction financière : une réduction de coûts est un gain ponctuel, plafonné, qui disparaît une fois l’optimisation faite ; une marge contributive, elle, se reconstitue à chaque unité vendue. Deux grandeurs augmentent alors : la survaleur — le supplément de prix qu’un client accepte de payer par unité vendue parce qu’il voit ce qu’il finance — et la part de marché prise aux offres qui prélèvent, quand le tonnage, lui, reste borné par ce que le territoire peut porter.

Le gain ne se joue donc pas que sur les coûts évités. Limiter, réduire et restaurer produisent des effets réels sur les écosystèmes ; ce qu’ils rapportent à l’entreprise, en revanche, se limite à des économies, parce que l’offre vendue n’en porte rien à court terme. Ce qui change d’ordre de grandeur, c’est la survaleur : un produit issu de pratiques régénératives porte une valeur que le marché accepte de payer, parce qu’il est meilleur et que sa contribution se vérifie. La chaîne de valeur de l’offre se lit alors en quatre maillons, chacun nourrissant le suivant, et le dernier ramenant au premier :

La boucle vertueuse de la triple profitabilité

Pratiques régénérativesProduits & services à survaleurPerformance financière durableProspérité du territoire

↻ La prospérité du territoire finance et rend possibles les pratiques du premier maillon de la chaîne : la boucle se referme, et chaque tour la renforce. Trois capitaux s’y renforcent ensemble — l’environnemental, sols, eau, biodiversité ; le social, revenus, santé, savoir-faire, liens ; l’économique, marges, continuité des filières, valeur partagée entre les maillons de la chaîne. Ce cadre vient de l’économie de la mutualité — une approche selon laquelle la valeur naît des relations entre les acteurs d’une chaîne, et non de l’optimisation isolée de chacun. La chaîne de valeur cesse alors d’être un dispositif de défense des risques pour devenir l’endroit où la valeur se partage. Les chiffrer ensemble, en triple profitabilité, est l’objet de notre recherche-action sur la triple profitabilité.

C’est la triple profitabilité, démontrée maillon par maillon. Le même mécanisme produit simultanément un résultat économique, un gain pour les personnes et un gain pour les écosystèmes : trois retours qui ne s’arbitrent pas les uns contre les autres, parce qu’ils naissent du même enchaînement. Une entreprise qui raisonne en dépendances protège ce qu’elle a ; une entreprise qui raisonne en contribution fabrique ce qu’elle vendra demain.

Un cas montre le mécanisme de la triple profitabilité en rayon. C’est qui le Patron ?! × LSDH réalise 126 M€ de chiffre d’affaires et croît de 11,8 % en valeur pendant que le marché bio en grande surface recule de 5 %, sans un euro de publicité télévisée ni commerciaux en magasin. Le cahier des charges est voté par les consommateurs — durée de pâturage, origine des fourrages, emballage —, le prix qui en découle est certifié par Bureau Veritas, et les pratiques sont contrôlées au champ. Les trois profitabilités s’y mesurent ensemble : 234 jours de pâturage et 30 % d’espèces en plus par parcelle côté écosystèmes, un revenu et des conditions de travail rétablis côté éleveurs, un chiffre d’affaires qui croît côté entreprise. Ce n’est pas le prix qui fait le modèle, c’est la décision partagée sur ce qu’on produit et comment.

La boucle mutuellement bénéfique se vérifie des deux côtés du rayon. Côté consommateur, le vote fait varier le prix jusqu’à l’équilibre entre ce qui rémunère l’éleveur et ce que l’acheteur accepte de payer. Côté producteur, le chiffre d’affaires des éleveurs a été multiplié par 2,1 entre 2016 et 2024, 96 % déclarent avoir retrouvé confiance dans l’avenir et 73 % peuvent prendre une semaine de vacances par an. Les pratiques sont auditées sur le terrain, chez le producteur comme chez le transformateur, et la rémunération promise est vérifiée par un tiers. Notre analyse de C’est qui le Patron ?! au Capacity Score

L’échelle existe déjà. L’économie sociale et solidaire vend depuis des décennies des modèles dont la finalité sociale est inscrite dans la gouvernance : la contribution y est le produit, pas son supplément. L’agriculture biologique et le secteur du bio font la même démonstration côté nature — un cahier des charges qui écarte la chimie de synthèse a créé un marché, des filières et des marques installées en grande distribution. Chacun porte un pilier d’impact, le social d’un côté, l’environnemental de l’autre ; la régénération demande les deux ensemble, avec la viabilité économique. C’est le triple impact.

Reste la question fatidique : qui va payer pour la régénération ? La réponse tient en une phrase : personne seul. Le consommateur paie ce qu’il comprend, à prix comparable ; l’entreprise investit ce qu’elle peut sécuriser ; le producteur engage ce qu’il peut porter sur ses réserves ; la puissance publique amorce ce qu’elle peut cibler. Ce qui tient, c’est le co-investissement : plusieurs acteurs d’une même chaîne de valeur engagent ensemble durée, préfinancement et outils de première transformation, puis se partagent la valeur créée. Un acheteur solvable est déjà en place et reste sous-employé : les grands industriels engagés sur des objectifs Net Zéro acceptent de payer plus cher un intrant dont ils peuvent comptabiliser l’impact dans leur trajectoire officielle. S’y ajoutent les paiements pour services environnementaux et le Label Bas Carbone, à employer comme moyen de financer des pratiques régénératives.

Vu du modèle économique, cela se lit comme une échelle de statuts, du plus subi au plus rentable :

  • Charge subie : les coûts s’ajoutent sans contrepartie identifiée.
  • Prélèvement sur les marges : pas de modèle dédié, l’arbitrage se rejoue à chaque exercice.
  • Investissement : un budget pluriannuel sécurise des ressources critiques et le retour se calcule en économies. Le passage est aussi possible en interne, dès aujourd’hui : reclasser en investissements les coûts opérationnels qui construisent des capacités à l’extérieur — formations d’un réseau partenaire, programmes de filière — dans un compte de résultat mutualisé.
  • Co-investissement : le seul statut où la contribution rapporte au lieu de se justifier.

Face au risque climatique, la même échelle se retrouve : l’assurance le transfère, une provision de soutien le redistribue, seul l’investissement d’adaptation réduit le risque à la source — et c’est le seul dont le rendement s’améliore à mesure que le risque augmente. Reste que le co-investissement ne tient que s’il y a un débouché au bout : sans offre qui porte la contribution et qui se vend, il se rejoue lui aussi à chaque exercice.

Ce que le co-investissement rapporte, et à qui. Le mécanisme se chiffre, et il se chiffre des deux côtés. Mars Petcare a investi 250 k€ dans la formation de son écosystème vétérinaire, sur 600 cliniques, avec un groupe témoin : plus de 2 M€ de ventes supplémentaires côté entreprise, une baisse du turnover de 40 % dans les cliniques formées, et plus de 5 M$ de rentabilité cumulée côté cliniques partenaires. Un rapport de un à huit sur l’investissement, et un gain mesuré chez le partenaire autant que chez l’investisseur. Le capital construit à l’extérieur de l’entreprise apparaît dans les comptes classiques des deux parties, sans norme comptable alternative. Le cas démontre le montage économique et son rendement partagé ; la contribution y porte sur la santé des animaux et sur la viabilité des cliniques, non sur l’état des écosystèmes.

Chez C’est qui le Patron ?!, la même logique tient dans la durée : 2,3 millions d’euros redistribués depuis 2017, aucun dividende versé.

Et la même donnée sert trois fois, ce qui achève de payer la mesure : comme clause opposable dans le contrat d’approvisionnement, comme argument en rayon, comme donnée de conformité réglementaire. Un seul dispositif de mesure, trois usages, trois lignes de retour — c’est à ce titre qu’il relève de l’investissement plutôt que de la charge.

L’arbitrage annuel, lui, se joue chaque automne dans la même pièce. Une direction RSE présente sa trajectoire, ses tonnes évitées et ses objectifs 2035. En face, une direction financière arbitre entre cette ligne, le renouvellement d’un outil de production et la masse salariale. Tant que la contribution est une dépense, elle se compare à d’autres dépenses et saute la première : c’est ainsi qu’un budget RSE se perd sur un argument environnemental, et se gagne sur une ligne de compte de résultat.

Tout se joue donc à un endroit : la contribution entre dans l’offre commerciale, ou elle reste à côté du modèle économique. Mécénat, compensation, programme de restauration financé sur la marge : posée à côté, elle dépend du résultat de l’année et disparaît avec lui. Quand c’est le produit vendu qui la porte, la logique s’inverse : plus il se vend, plus le territoire et ses habitants prospèrent, et la profitabilité vient de là — raisonnable, et soutenue à court comme à long terme. À deux conditions : avoir d’abord réduit ses impacts négatifs, et répondre à un besoin réel.

Ce régime a un nom : la croissance à impact, une croissance en valeur sur ce qui est essentiel, mieux partagée, où la croissance des ventes va de pair avec celle des impacts contributifs — et le livre blanc qui pose ce cadre le détaille. Trois configurations se rencontrent sur le terrain, selon ce qui se passe quand les ventes montent :

  • Le couplage, où les impacts suivent le chiffre d’affaires — dans les deux sens. Patagonia, à 68 %, voit son empreinte carbone progresser de 25 % depuis 2017 pendant que l’activité croît ; Michelin, à 45 %, voit l’inverse — les volumes reculent, le résultat opérationnel avec eux, parce que le modèle reste indexé sur le pneu, et cela malgré l’une des infrastructures RSE les plus avancées du CAC 40. Une démarche RSE exemplaire ne défait donc pas le couplage à elle seule.
  • Le découplage, où l’entreprise sépare les deux courbes — elle réduit ses impacts — sans que l’offre elle-même porte la contribution. Les Laboratoires Expanscience, à 75 %, y parviennent, avec une preuve certifiée qui part en B2B.
  • La recorrélation, où la croissance des ventes entraîne directement celle des effets contributifs — plus le produit se vend, plus il régénère. C’est le cas de C’est qui le Patron ?! × LSDH, à 91 %.

La question se pose dans tous les secteurs, y compris dans le numérique, où nous avons cherché à quelles conditions un service peut contribuer et où notre analyse d’Orange montre ce que le secteur peut encore concevoir. C’est à ce moment que le modèle mental et le modèle d’affaires basculent ensemble : on ne régénère pas à côté de l’économie, on régénère par elle.

La même question monte dans le débat public. La Délégation sénatoriale à la prospective consacre un rapport aux modèles économiques à l’horizon 2050 et y fait entrer la régénération. L’endroit compte : ce n’est ni une commission environnement ni un rapport de prospective climatique, c’est un travail sur la valeur économique et sur ce qui la produira dans vingt-cinq ans. Le rapport examine quatre scénarios, de la poursuite du modèle actuel à sa refondation, et pose une question que les entreprises connaissent bien : comment compter ce qui n’a pas de prix, et comment financer ce qui n’en rapporte pas encore. Le sujet quitte ainsi le cercle des praticiens pour devenir une question d’orientation économique — et le chaînon manquant, celui des modèles portés par des entreprises de marché, reste à documenter. Notre lecture croisée du rapport

À la rentrée 2026, l’adaptation entre dans les projets politiques avec ses implications économiques. Six prises de parole — trois projets présidentiels de partis engagés dans la campagne de 2027, deux universités d’été dont celle d’Impact France, et le plan de transformation de l’économie française du Shift Project en repère — l’abordent, et quatre d’entre elles ont la capacité de porter un plan d’adaptation. Le fait notable tient à leur diversité : ce que la gauche écologiste porte comme enjeu d’adaptation, l’alternative patronale à la table du MEDEF le reprend à son compte. Nous les avons estimées au Capacity Score, de 25 à 63 %.

L’enjeu de cette rentrée politique, pour les entreprises, tient à ce que ces textes leur rendent possible. Nous les avons lus avec le Capacity Score, l’outil avec lequel nous situons les entreprises sur une trajectoire en quatre niveaux — limiter, réduire, restaurer, régénérer.

  • Limiter — s’en tenir à ce que la règle impose. Un coût de conformité, sans retour.
  • Réduire — préserver ce qui subsiste : moins d’eau, moins de matière, moins de carbone par unité produite. Des économies réelles et plafonnées, prélevées sur les marges.
  • Restaurer — réparer ce qui est dégradé : sols, haies, nappes, savoir-faire, revenus. L’effet sur les écosystèmes et sur les personnes est là, et le financement reste posé à côté de l’offre, donc suspendu au résultat de l’année.
  • Régénérer — augmenter les capacités du vivant par ce qui se vend. La contribution passe dans le produit, et la profitabilité vient de là, à court comme à long terme.

Que l’adaptation figure au programme de la rentrée politique est une bonne nouvelle : elle installe le sujet, elle ouvre des moyens publics, et elle rend les deux crans du milieu accessibles à beaucoup d’entreprises — préserver et réparer. Le quatrième cran, lui, ne relève pas d’une loi : il se joue dans les cahiers des charges, les contrats et les prix, là où les entreprises décident seules et quel que soit le résultat des urnes. Les six prises de parole de la rentrée financent toutes l’adaptation par l’impôt et l’aide publique, aucune par le débouché. C’est pourtant là que se gagnent deux choses que le débat public réclame : la souveraineté, parce qu’une filière ancrée dépend moins de ses importations, et la compétitivité, parce qu’un produit dont la contribution se vérifie se différencie autrement que par le prix. C’est le sens du Made in France contributif.

Le marché de l’accompagnement RSE, lui, s’est mis à chercher une réponse au problème du modèle économique. « On sort de la sensibilisation pour entrer dans le dur », résume Elisabeth Laville, qui dirige le cabinet Utopies, en parlant des évolutions de modèle économique et de stratégie. Une étude Bain le confirme du côté des dirigeants : 54 % citaient en 2024 les leviers business comme motivation de leurs actions en matière d’écologie et de climat, contre 34 % en 2018. Les directions financières l’ont compris les premières — elles achètent désormais des transformations de modèle, là où elles achetaient des rapports, et c’est tout un secteur qui s’y retourne. Sylvain Boucherand, qui dirige BL Évolution, décrit le même mouvement vu du terrain : la RSE entre dans l’heure du business case, et le métier des directions RSE glisse de la stratégie d’engagement vers la transformation opérationnelle. Ce qu’elles financeront en 2027 se décide maintenant.

Côté écosystème engagé — entreprises et consultants —, notre baromètre Capacity Score dit où en sont ceux qui s’y sont déjà mis. 116 questionnaires complets ont été analysés :

  • Le score global s’établit à 63 % : l’écosystème se situe au niveau Restaurer, ses six leviers s’y tenant tous.
  • La moitié des répondants se situent à ce niveau, 26 % au niveau réduire, 24 % au niveau régénérer, et aucun au niveau limiter.
  • Les leviers de l’humain sont les mieux installés — leadership à 71 %, dynamiques humaines à 68 %. La gouvernance, elle, reste en retrait à 54 %, dix-sept points sous le leadership : c’est elle qui bloque le passage au cran suivant — qui décide, avec quel modèle économique, et quel financement.

Et vous, comment allez-vous adresser vos enjeux économiques et RSE cette année ? La question se pose maintenant, à l’heure où se construisent les budgets et les feuilles de route. Elle se travaille à deux : la RSE rend visibles les vulnérabilités — eau, sols, personnes, filières — et l’innovation les transforme en choix de conception : matières, cahiers des charges, usages, affichage, modèle économique. Le critère commun devient ce que l’offre rend plus capable, le territoire et ses habitants d’un côté, la qualité de l’offre et la marge de l’autre. Et le modèle économique ne bouge pas seul : les imaginaires, c’est-à-dire nos relations à la nature, ouvrent les futurs désirables, les émotions remettent un collectif en mouvement, et le facteur humain lève ce qui empêche d’agir alors même que l’on est convaincu.

Les douze sections qui suivent y répondent domaine par domaine — et le Capacity Score situe votre activité sur la trajectoire avant d’ouvrir le premier chantier.

Concept RSE nouvelle génération : la responsabilité Régénération : la contribution comme modèle économique
ObjectifLimiter et réduire les pressions, rendre visibles dépendances et risquesRenforcer les capacités du territoire et de ses habitants — sols, biodiversité, personnes, relations — de sorte que chacun renforce celles des autres, et que l’activité prospère avec eux
MoteurConformité et trajectoires responsables (reporting)L’offre porte la contribution : plus elle se vend, plus le territoire y gagne, et la profitabilité vient de là, tenue dans la durée. Elle se finance par la vente et par le co-investissement de filière, pas par un budget annuel
HorizonLong terme extra-financier (trajectoires 2035, parfois reportées en 2050)Trois horizons tenus ensemble : un produit de transition sous cinq ans, une chaîne de valeur redessinée à dix ans, des engagements contractuels qui couvrent cette durée
IndicateursIndicateurs CSRD au niveau corporate et analyse de cycle de vie au niveau des produits (ACV)Triple comptabilité — les trois capitaux dans un même bilan —, une ACV contributive au niveau du produit, et la contribution attestée en rayon par un tiers de confiance

Ce cadre s’appuie sur des travaux publiés, que notre livre blanc synthétise en 73 pages : la stratégie d’entreprise régénérative et son échelle restore–preserve–enhance (Hahn & Tampe, Strategic Organization, 2021) ; la distinction entre restaurer et régénérer, posée dès l’origine du champ (Rodale, 1983 ; Reed, 2007 ; Morseletto, 2020) ; la complémentarité entre résilience et régénération, avec les spirales ascendantes (Fischer, Farny, Pacheco-Romero & Folke, Ambio, 2025) ; la distinction entre modèles durables, circulaires et régénératifs (Konietzko, Das & Bocken, Sustainable Production and Consumption, 2023) ; la soutenabilité forte et l’économie enchâssée dans le vivant (Skene, Frontiers in Sustainability, 2022) ; et le développement régénératif, sa primauté du lieu et la transformation du dirigeant (Regenesis Institute, Mang & Reed ; Carol Sanford). Un tableau y distingue, pour chaque affirmation, ce qui relève d’un résultat publié, d’une formalisation issue de la pratique, ou d’une thèse encore ouverte.

Illustration (été 2026) — quand l’écosystème est l’outil de production

En juillet 2026, le feu a parcouru 42 000 hectares en Gironde et contraint plus de 260 000 personnes à évacuer. Ce qui a brûlé est la plus vaste forêt cultivée d’Europe occidentale, plantée pour produire. À l’échelle du pays, plus de 115 000 hectares ont brûlé sur les sept premiers mois de l’année, contre 30 000 l’année précédente.

L’incendie se lit aussi dans les comptes du département. Entre 13 000 et 14 500 entreprises ont dû cesser leur activité, et plus de 130 000 salariés ont été empêchés de travailler. Les arbres couvrent la moitié du territoire girondin — 473 000 hectares — et la filière bois, troisième employeur industriel de la région, fait vivre plus de 59 000 salariés pour 10 milliards d’euros de chiffre d’affaires.

L’écosystème, les emplois et l’outil de production ont brûlé ensemble, parce qu’ils ne faisaient qu’un. Pour Patrick Seguin, président de la CCI Bordeaux Gironde, « il va falloir revoir tout notre modèle économique ».

Une panne de cette nature se répare à l’échelle où elle se produit : la filière. Aucun propriétaire forestier, aucun scieur, aucun industriel du papier ou de la palette ne redessine seul la conduite d’un massif, sa diversité d’essences et le prix qui la finance — c’est le trajet que suit notre dossier de l’arbre au modèle économique du vivant.

L’ébauche de solution tient en trois gestes, et chacun relève d’acteurs économiques plutôt que d’un plan public. Changer la conduite : mélanger les essences, garder les vieux arbres et le bois mort, privilégier la régénération naturelle plutôt que la coupe rase — des pratiques qui rendent un massif moins inflammable et plus productif sur la durée. Payer cette conduite dans le prix du bois : un contrat long entre le propriétaire, le scieur et l’industriel, qui rémunère la pratique et le risque au lieu de les laisser au seul amont. Rendre la contribution visible sur le produit, pour que la palette, le panneau ou le papier issus d’un massif conduit ainsi trouvent leur prix en aval.

Appliquer ces tendances à votre activité en 2027

Nous avons passé cinq échelles au Capacity Score. Chacune répond à une question que vous vous posez.

Où en est une entreprise comme la mienne ? 10 analyses publiées, de Michelin à C’est qui le Patron ?!, chacune située sur la trajectoire avec son levier limitant. Voir le tableau des analyses

Qu’est-ce qui bouge dans mon secteur ? 9 analyses sectorielles, du lait au textile, dont la laine chiffrée de bout en bout. Voir les analyses

Est-ce que ça se vend vraiment ? Près de 100 produits et services primés en trois éditions, 38 pour la seule édition 2026. Voir les Lauriers

Où je me situe par rapport aux autres ? 116 diagnostics complets : où en sont celles et ceux qui s’y sont déjà mis. Voir le baromètre

Et le cadre politique, il va où ? 6 prises de parole de la rentrée lues au Capacity Score — trois programmes de partis, deux universités d’été et le plan du Shift Project en repère —, estimées de 25 à 63 %, sur la question de l’adaptation de la France. Voir la comparaison

Trajectoire vers la régénération : limiter, réduire, restaurer, régénérer
Les quatre étapes de la trajectoire régénérative — limiter, réduire, restaurer, régénérer .

1. La RSE en 2026 : le périmètre de la conformité se resserre

En 2026, la RSE demeure un standard de gestion responsable des activités économiques, et son socle réglementaire change de forme. La directive Omnibus I a été adoptée par le Parlement européen le 16 décembre 2025, validée par le Conseil le 24 février 2026, publiée au Journal officiel de l’Union européenne le 26 février 2026, et est entrée en vigueur le 18 mars 2026. Elle relève les seuils d’assujettissement à la CSRD à 1 000 salariés et 450 M€ de chiffre d’affaires net, critères devenus cumulatifs, avec une transposition attendue avant mars 2027. Portail RSE

L’effet est direct : le nombre d’entreprises directement soumises passe d’environ 50 000 à environ 10 000 dans l’Union. Les normes sectorielles sont abandonnées, le volume de données obligatoires est fortement réduit, et un plafond de chaîne de valeur limite au standard VSME ce qu’une grande entreprise peut exiger d’un fournisseur de moins de 1 000 salariés.

Le second étage a été posé le 3 juillet 2026 : la Commission européenne a adopté les actes délégués révisant les ESRS et instituant une norme volontaire pour les entreprises hors champ. Les points de données obligatoires reculent de plus de 60 %, l’ensemble des points de données de plus de 70 %, et la double matérialité est préservée.

C’est ce qui fait de 2027 une année pivot. Les ESRS révisés s’appliquent obligatoirement aux exercices ouverts à compter du 1er janvier 2027, pour une publication en 2028, avec une application anticipée possible dès l’exercice 2026. Les entreprises de la première vague arbitrent donc dès maintenant leur rythme de convergence.

Rappel (première vague, rapports publiés en 2025) — La 15e édition du baromètre RSE de Forvis Mazars, publiée le 16 septembre 2025, analysait les publications de 154 entreprises européennes réparties dans 14 pays, dont 68 françaises issues du CAC 40, du SBF 120 et de grandes ETI. C’était la première fois que les grandes entreprises européennes de plus de 500 salariés publiaient leurs états de durabilité selon la CSRD et les normes ESRS. Forvis Mazars, septembre 2025

Illustration (deuxième saison de reporting, avril 2026) — BL évolution a analysé 100 rapports de durabilité d’entreprises du SBF 120. Le climat et le social interne restent matériels pour 100 % des entreprises, deux années consécutives. 69 % ont des objectifs climat validés SBTi en 2025, contre 45 % en 2024. 44 % considèrent la biodiversité comme matérielle, principalement dans l’agroalimentaire, le BTP et l’industrie. L’eau reste un sujet émergent, avec une matérialité en recul en moyenne. Et le constat central : lorsque la transformation existe, elle porte le plus souvent sur l’évolution d’offres existantes. Baromètre CSRD 2026

Sylvain Boucherand, cofondateur de BL Évolution, en tire le même constat sur le terrain : les entreprises achètent des transformations de modèle, mais peu ont conçu une offre explicitement pensée pour contribuer à la transition. Côté taxonomie, l’alignement des investissements reste faible et hétérogène — 44 % dans le bâtiment, 13 % dans l’industrie, 9 % dans le numérique, 3 % dans l’agroalimentaire. 72 % des entreprises dotées d’une fonction RSE structurée déclarent pourtant un effet positif sur leur résilience économique et sociale, et les plus engagées ont été deux fois plus nombreuses à atteindre leurs objectifs de chiffre d’affaires entre 2022 et 2024, sans que le lien de causalité soit établi. L’heure du business case

Le contrat fournisseur change aussi de nature. Lors de la restitution de son guide sur les réglementations ESG avec PwC Société d’Avocats, l’ORSE a réuni directrice fiscale, avocate, agence de notation, universitaire, direction RSE et fédération professionnelle : le constat qui en ressort est que la CS3D pousse à sortir du contrat comme outil de transfert de risque, pour en faire un outil de coopération vers des objectifs de durabilité partagés avec la chaîne de valeur. Sylvain Lambert, vice-président de l’ORSE, l’a posé d’emblée : au-delà des textes, les entreprises avancent parce que les risques auxquels elles sont exposées sont réels.

Et pendant que le reporting s’allège, la préservation des espaces devient contraignante. Le règlement européen sur la restauration de la nature, adopté en juin 2024, impose aux États membres des plans nationaux et des objectifs datés : des mesures de restauration sur 20 % des surfaces terrestres et marines d’ici 2030, sur 30 % des habitats dégradés à la même échéance, 60 % en 2040 et 90 % en 2050. S’y ajoutent la remise en eau de 30 % des tourbières drainées utilisées en agriculture d’ici 2030, 25 000 kilomètres de cours d’eau rendus libres et trois milliards d’arbres plantés. Les filières agricoles, forestières et du bâtiment verront ces objectifs arriver dans leurs cahiers des charges bien avant d’être concernées par un reporting.

Ce qui se joue derrière l’allègement dépasse le reporting. La CSRD est la soutenabilité forte inscrite dans le droit : par la double matérialité, une entreprise rend compte de ses impacts sur les capitaux naturels et sociaux, et pas seulement des risques financiers qui pèsent sur elle. La simple matérialité défendue par l’ISSB, où seuls comptent ces risques, relève à l’inverse de la soutenabilité faible — celle qui autorise à compenser la destruction du vivant par de la valeur financière. L’enjeu du paquet Omnibus est donc le choix du modèle économique que l’Europe inscrit dans son droit. Passer en soutenabilité forte

Le déplacement se lit aussi dans la manière de compter. Le triple bilan arbitre entre les capitaux comme s’ils étaient égaux, quand l’intégrité environnementale est un prérequis de la société et de l’économie ; le triple impact contributif vise un gain net sur les trois à la fois. Les premiers rapports CSRD analysés par la Chaire Double Matérialité le confirment sur quinze grandes entreprises françaises : toutes ont conduit leur analyse de double matérialité, aucune n’est en logique de contribution nette positive. La conformité est le plancher, pas le plafond. Sur notre trajectoire, la soutenabilité forte relève du niveau restaurer : assurer le renouvellement des ressources. La régénération ajoute les capacités gagnées — vitalité, relations, territoire.

Cette dernière ligne est le cœur du sujet. Deux mouvements se superposent. D’un côté, une structuration réelle : gouvernance dédiée, lecture des dépendances affinée, objectifs climat crédibilisés. De l’autre, un resserrement du périmètre obligatoire qui retire la contrainte réglementaire à la majorité des ETI et PME initialement visées. Et sur la transformation, une conception des offres qui évolue à la marge. C’est précisément là que la régénération travaille.

Pour ces entreprises, le moteur de l’action se déplace. La demande de données ne disparaît pas : elle vient désormais des clients, des donneurs d’ordre et des financeurs. Sébastien Mandron, administrateur du C3D et directeur RSE de Worldline, décrit une montée en puissance des sujets RSE dans les appels d’offres clients tout au long de 2025. La performance française tient d’ailleurs son rang : la 6e étude EcoVadis pour le Médiateur des entreprises, publiée le 1er octobre 2025, place la France au 3e rang mondial avec un score de 60,4 sur 100 sur l’exercice 2024, derrière la Finlande (62,1) et la Suède (60,7), devant la Norvège (60).

Le secteur du conseil, lui, s’est reconfiguré : les cabinets les plus adossés au réglementaire ont souffert, certains ont fermé, et le marché se concentre — la solution de pilotage carbone et ESG Sami a rejoint le groupe de certification SGS, le logiciel ESG Zei a racheté le spécialiste des analyses de cycle de vie Zelio Impact.

Les ordres de grandeur sont nets. Ekodev a réduit ses effectifs de 40 % depuis 2025, passant de plus de quatre-vingts à une cinquantaine de salariés. Haatch a vu son chiffre d’affaires reculer de 20 % et ses effectifs de 15 %, quand elle anticipait un doublement. Utopies, Auxilia, BL Évolution et Quantis ont réduit la voilure, et les Big Four redéploient leurs équipes. La cause est identifiable : ces structures s’étaient dimensionnées sur un flux réglementaire que la directive Omnibus a resserré. Notre analyse du retournement

Ce déplacement révèle l’essentiel : la question devient celle de la capacité des activités économiques à continuer — continuer à créer de la valeur économique, humaine et environnementale dans un monde durablement contraint. Et à continuer avec leurs employés, avec leurs fournisseurs, avec la biodiversité, avec les territoires.

2. La RSE en 2027 : ce que l’activité rend au vivant devient un actif

Plusieurs dynamiques, souvent analysées séparément, convergent vers un même diagnostic : les modèles optimisés pour la performance apparente à court terme sont fragiles face aux chocs systémiques.

Pour Nous Sommes Vivants, régénérer, c’est tisser des relations mutuellement bénéfiques entre les êtres vivants d’un territoire — sols, biodiversité, humains, liens sociaux, économie locale — de sorte que chacun renforce par son activité propre la capacité des autres à poursuivre leur évolution. Une entreprise régénérative est une entreprise rentable dont le modèle économique produit cet effet sur les écosystèmes habités où elle opère.

On ne régénère que le vivant : l’entreprise ne régénère pas à sa place, elle tisse les relations qui le permettent. Et aucune entreprise n’est régénérative par nature — elle développe une capacité, pour un territoire et des écosystèmes donnés.

La nuance avec la réparation décide de tout : un état restauré se maintient tant que dure l’intervention, une capacité se renforce à mesure qu’on l’exerce. Réparer, c’est remettre un sol à l’équilibre ; régénérer, c’est lui rendre la vie qui le rend fertile — et cette vie-là continue de travailler quand on a le dos tourné. La recherche appelle ça les « spirales ascendantes » : chaque amélioration en entraîne une autre. Exemple concret : planter des arbres dans les champs (l’agroforesterie) stocke du carbone → un sol riche en carbone retient mieux l’eau → l’eau disponible fait revenir la biodiversité — et chaque étape facilite la suivante.

De là, l’indicateur change de nature. Ce qu’on suit cesse d’être un impact qui diminue — tonnes évitées, mètres cubes économisés, points de score gagnés — pour devenir une capacité qui augmente : la vie qui revient dans une parcelle, la nappe qui se recharge, les femmes et les hommes qui transmettent un savoir-faire parce que leur revenu le permet. Le premier indicateur dit ce qu’on évite, le second ce qu’on construit.

Et ce qui se construit relève d’un autre poste. Une capacité qui augmente est un actif en formation, pas une charge de l’exercice : elle produit après la dépense, elle se renforce si on l’entretient, et sa disparition coûte. C’est tout le sujet de ce dossier — et aussi son point de blocage, puisque les normes comptables ne savent inscrire ni ce capital naturel à l’actif, ni la dégradation probable au passif. La section 4 y revient avec les quatre statuts d’une dépense et le mur du bilan. Ce que la comptabilité ne sait pas encore compter

La première de ces dynamiques est la souveraineté nationale, qui se traduit dans une réalité économique favorable à la relocalisation : les chaînes de valeur mondialisées, optimisées sur le coût, maximisent la vulnérabilité face aux ruptures, à l’énergie, à l’eau et aux tensions géopolitiques. La dépendance devient un risque stratégique — et c’est là que se rejoue la continuité avec les fournisseurs : une chaîne optimisée sur le prix transfère le risque à l’amont, une chaîne co-investie le répartit et tient plus longtemps.

Les tests de résistance — climatiques, chaîne d’approvisionnement, humains — révèlent ensuite un point dur : les modèles les plus performants à court terme sont souvent les plus fragiles sous contrainte. Le réel pénalise l’extrême optimisation. La continuité avec les employés obéit à la même logique : une organisation qui redescend la décision au niveau de ceux qui font traverse mieux le choc qu’une organisation pilotée depuis le seul sommet — c’est ce que mesurent les dynamiques humaines parmi les six leviers du Capacity Score.

Là où la RSE commence par : comment réduire nos impacts ?, la régénération continue avec : quelles capacités doivent être renforcées pour que les activités puissent continuer dans un intérêt mutuellement bénéfique ?

Illustration (la bascule opérationnelle, vue du terrain) — Sylvain Boucherand, dirigeant et cofondateur de BL Évolution, décrit trois situations où l’enjeu environnemental cesse d’être un sujet d’image pour devenir une question d’arrêt de production.

L’eau — Un arrêté de sécheresse impose trois jours d’arrêt à une usine. Le coût ne se calcule plus en mètres cubes économisés mais en chiffre d’affaires perdu. La ressource ne coûte rien tant qu’elle est disponible, et coûte tout dès qu’elle manque.

L’énergie et les matières — Les exploitations agricoles restées dépendantes des engrais de synthèse subissent la flambée des prix. Celles qui avaient engagé une réduction des intrants traversent la crise dans de meilleures conditions.

La mobilité — Quand le carburant flambe ou se raréfie, les salariés ne peuvent plus venir travailler. Les entreprises ayant accompagné un plan de mobilité préservent leur capacité de production. Entretien complet

La RSE est souvent vécue comme une logique défensive : conformité, reporting, accumulation d’exigences, charge documentaire. Elle est nécessaire, et elle repousse les risques dans le temps tout en permettant des économies. Dans son sillage, la régénération ouvre un champ : réinterroger la finalité, reconfigurer la conception, retrouver une marge de manœuvre. Contribuer positivement à ce qui a le plus de valeur — le vivant humain et non humain, c’est-à-dire le mieux vivre ensemble — et à la valeur des produits.

Ce mouvement tient à une expérience simple : la régénération recrée de la capacité là où la RSE révèle surtout des limites. Elle donne une perspective active : agir sur les causes racines et identifier des solutions pragmatiques et créatives sur le terrain.

Le point d’arrivée se formule simplement : le territoire et ses habitants se portent mieux grâce à l’activité, tout au long de la chaîne de valeur. Le territoire est habité — les humains en font partie, au même titre que les sols, les espèces et les communautés.

Illustration — Dans plusieurs secteurs, l’orientation régénérative est recherchée pour des raisons très concrètes : qualité des produits, robustesse des filières, confiance consommateur, stabilité des marges. Elle permet de parler de performance autrement que par le seul coût : performance comme continuité, fiabilité, qualité, fierté du travail bien fait.

Le socle de ce raisonnement est celui de la robustesse, tel que le pose le biologiste Olivier Hamant : dans la nature, ce qui est le plus optimisé casse en premier dès que les conditions changent — un peu comme une entreprise qui a coupé tous ses coûts « inutiles » et qui n’a plus aucune marge de manœuvre en cas de coup dur. Sa proposition : mieux vaut accepter d’être un peu moins performant sur chaque point, pour rester solide sur tous, plutôt que de tout optimiser au maximum et devenir fragile. Notre échange avec Olivier Hamantle stress test de robustesse

En clair : la robustesse permet de tenir le choc, la régénération donne une direction à suivre. La robustesse est une manière de conduire l’activité en renonçant à l’optimisation extrême, sans changer sa finalité. La régénération, elle, change cette finalité : l’activité n’est plus conduite pour prélever moins, elle est conçue pour que le territoire et ses habitants gagnent en capacité — et l’entreprise en tire un modèle économique, puisque la rentabilité vient de ce qui se vend. Une entreprise qui choisit les deux ne fait pas deux choses séparées : elle en fait une seule, bien posée.

Chaque étape est critiquée par la suivante, et ces critiques sont fondées. L’efficacité d’abord, dont on vient de voir la limite. La robustesse ensuite : la redirection écologique objecte que tenir plus longtemps ne suffit pas si ce qu’on fait tenir dégrade encore. Chacune a raison sur son objet, et aucune ne dit d’où viendra l’argent. La régénération répond à cet endroit précis : elle change la finalité de l’activité, et c’est ce changement qui crée le revenu.

Nous nous situons sur la poursuite d’une activité avec des changements profonds et une autre finalité — l’abandon de ce qui est délétère restant possible, et la création de valeur venant une fois les impacts réduits. La post-croissance dit arrêtons d’accumuler ; l’économie régénérative dit faisons prospérer les capacités du vivant : l’une est une condition, l’autre une direction. La régénération ne traite pas la légitimité du modèle d’affaires comme un procès à instruire avant d’agir : elle la prend comme un postulat, et la démontre activité par activité, en changeant le modèle de l’intérieur plutôt qu’en le justifiant au préalable.

3. Ce que la régénération fait croître, et ce qu’elle cesse de prélever

Une part significative de la performance économique contemporaine repose sur un modèle prédateur : consommer rapidement des stocks de ressources (sols, énergie, humains) pour générer du profit immédiat, en reportant les coûts dans le temps. Ces coûts finissent toujours par revenir sous forme de crises : ce sont les coûts de long terme du court-termisme. Ils prennent la forme d’un héritage à démanteler — friches, infrastructures devenues inutiles, engagements et dépendances qui coûtent longtemps après que l’activité a cessé. C’est ce que la redirection écologique nomme les communs négatifs : le mauvais héritage qu’une activité laisse derrière elle une fois arrêtée (friches, sols épuisés, dettes écologiques). C’est le pendant exact de ce que la régénération construit à l’autre bout : une chaîne de valeur co-investie dont les gains se partagent.

Dans un monde instable, ce modèle devient risqué. Les tensions sur l’eau, l’énergie, les matières et les compétences rendent visible la fragilité de ces modèles économiques.

« Trop ambitieux, et ça va coûter » — l’objection est la première qui vient. Deux réponses la désamorcent.

Le coût est déjà payé, il n’est pas compté. Un arrêté de sécheresse qui arrête trois jours de production se chiffre en chiffre d’affaires perdu, pas en mètres cubes économisés. À l’échelle du pays, les comptes nationaux augmentés de l’Insee inversent le signe de l’épargne nationale dès lors que la dégradation du capital climatique y entre — la section 13 en donne le chiffrage. La dépense existe : elle est différée et invisible.

Contributif ne signifie pas plus cher. Un lait équitable dont le prix se construit avec toute la filière arrive en rayon au niveau du lait non bio, parce que la confiance entre acteurs supprime les surmarges de précaution. La Fourche rend une sélection bio 20 % moins chère que le marché. Léa Nature, lauréat du Laurier Modèle Économique Régénératif 2026, produit ses marques bio sur 22 sites en France et les vend en grande surface. Ce sont des produits de grande distribution, pas des niches militantes.

La régénération rend l’économie lucide sur ses conditions d’existence : elle déplace la notion de valeur vers la continuité. La valeur devient capacité à maintenir des flux — flux de ressources renouvelables, flux de compétences, flux de coopération, flux de confiance, et donc flux de revenus.

Illustration (Patagonia) — Dans son rapport RSE 2025, Patagonia traite la biodiversité comme une condition externe de continuité économique, qui dépasse son périmètre de contrôle direct. En rendant visibles ses propres dépendances écologiques et ses marges d’impuissance relative, l’entreprise transforme son reporting en signal de vérité : la viabilité de son modèle repose sur la capacité collective — filières, territoires, acteurs publics et privés — à maintenir des écosystèmes fonctionnels. Une seule référence du groupe porte aujourd’hui cette logique jusqu’au produit : le t-shirt en coton certifié Regenerative Organic, distingué au palmarès 2026 des Lauriers.

Ce rapport marque une limite structurelle de la RSE classique et ouvre un espace plus exigeant, où la continuité des activités se pense avec un renforcement effectif des capacités du vivant, au-delà de l’action isolée d’une seule entreprise.

Michelin à 45 %, Patagonia à 68 % : deux verrous, deux natures

Le blocage n’est pas abstrait, et le diagnostic le plus utile n’est pas un score global mais un profil : la corrélation entre leviers révèle exactement où il se situe.

Michelin — 45 %, N2 vers N3. Le leadership affiche une ambition de niveau 3, à 48 % en discours, et les dynamiques humaines atteteur atteignent 67 %. Le reporting factuel donne une autre lecture : leadership à 29 %, chaîne de valeur à 33 %. Près de 98 % du chiffre d’affaires repose sur la vente de pneus, une activité extractive dont la composition compte environ 72 % de matières premières non renouvelables ; 2 % seulement relèvent de l’économie de fonctionnalité, via Tire as a Service et Movin’On — environ 500 M€ sur 26 milliards de chiffre d’affaires en 2025, exercice en retrait de 4,4 % et résultat net en baisse de 12 %. L’écart est un écart de transformation : le leadership dit N3, le modèle économique reste N2.

Patagonia — 68 %, N3. Surperformance financière sur dix ans, avec des revenus en croissance de 6 % par an, et la Terre comme actionnaire unique via le Purpose Trust Holdfast — de l’ordre de 100 M$ par an vers la planète. Le leadership et la gouvernance tiennent le N3 à N4. La chaîne de valeur reste le verrou : 85 % des produits n’ont pas de solution de fin de vie, la circularité des synthétiques ne dépasse pas 6 %, la certification Regenerative Organic couvre le coton et Patagonia Provisions, et les émissions progressent de 2 %. L’écart est un écart de capacité : Patagonia sait, mais ne peut pas seule.

Les deux profils désignent le même maillon — la chaîne de valeur — pour deux raisons opposées : chez l’un le modèle n’a pas suivi l’ambition, chez l’autre l’ambition dépasse ce qu’une entreprise peut tenir sans sa filière. Les Laboratoires Expanscience, à 75 %, donnent le troisième cas de figure : un appareil de preuve complet, un verrou situé à l’aval, et une contribution qui se monnaie en B2B avant d’arriver au rayon. Ces trois profils dessinent trois régimes de croissance, que la section suivante reprend un à un — couplage, découplage, recorrélation.

4. Le modèle économique régénératif : ce qui croît, et où ça se compte

La croissance elle-même se distingue selon ce qu’elle fait croître. C’est la différence entre consommer des stocks et faire prospérer des flux, posée en ouverture de cette section. Il y a deux façons de faire grandir une entreprise sans abîmer le vivant : vendre autant, mais polluer moins à chaque vente — c’est décorréler la croissance de ses impacts, le programme de la réduction — ou faire en sorte que chaque vente répare ou renforce le vivant — c’est recorréler la croissance à la contribution au vivant, le programme de l’entreprise régénérative. Dans ce second cas, deux grandeurs augmentent, et elles ne relèvent pas du même mécanisme : la survaleur par unité vendue, qui suppose un acheteur acceptant l’écart de prix parce qu’il voit ce qu’il finance, et la part de marché prise aux offres qui prélèvent, qui suppose un marché où substituer. Le tonnage, lui, reste borné par ce que le territoire peut porter.

La recherche a mesuré ce que le découplage produit, et le résultat est net. La revue systématique conduite par Dominik Wiedenhofer, Helmut Haberl et leurs collègues dans Environmental Research Letters a passé en revue plus de 11 500 articles et analysé 835 études empiriques sur la relation entre PIB, usage des ressources et émissions : les rythmes de découplage observés ne permettent pas les réductions absolues, rapides et de grande ampleur qui seraient nécessaires. La raison tient au mécanisme lui-même — dans une économie orientée vers la croissance, les gains d’efficacité alimentent l’expansion de la production. C’est l’effet rebond, et c’est pourquoi un modèle raisonné en triple impact sur toute la chaîne de valeur le contient là où l’optimisation d’un seul maillon le laisse ressurgir.

Un test sépare la contribution portée par l’offre de l’apport posé à côté. Trois dispositifs recommandables ajoutent un apport à côté de l’activité : le mécénat environnemental, qui finance un écosystème que la chaîne de valeur ne touche pas ; le paiement pour service environnemental, qui rémunère une pratique au champ, à côté du produit et par la puissance publique ; le reversement d’une part des bénéfices à des projets situés ailleurs que là où l’activité se fait. Chacun produit des effets réels, et aucun ne fait dépendre l’apport du volume vendu. C’est tout l’écart entre faire du bien en faisant du profit et tirer son profit du bien que l’on fait. Le test tient en une phrase : ce qui est vendu conditionne-t-il ce que le territoire et ses habitants gagnent, et la rentabilité vient-elle de là ?

Un critère trie le paysage des modèles responsables : propose-t-il un modèle, ou seulement des repères ? Le développement durable, les limites planétaires, le Donut, la décroissance, la résilience et la robustesse fonctionnent comme des boussoles : elles indiquent une direction et fixent des bornes, mais ne disent pas comment gagner de l’argent en les respectant. L’économie circulaire, l’économie de la fonctionnalité, l’économie sociale et solidaire, l’économie de la mutualité et l’économie régénérative proposent des modèles — une manière de créer, de délivrer et de capter de la valeur. L’économie verte, elle, rend l’activité plus propre sans changer le modèle. Comparer une boussole et un modèle sur le terrain de la croissance produit des débats qui tournent à vide. La carte complète des modèles économiques responsables

Chacun de ces modèles réussit sur son terrain. La circulaire sur la matière, avec Cradle to Cradle et la fondation Ellen MacArthur. La fonctionnalité sur l’usage et la coopération, en vendant des effets utiles plutôt que des volumes. L’économie sociale et solidaire sur la finalité et la gouvernance démocratique. La mutualité sur le moteur économique lui-même, avec le mutual profit de Bruno Roche. La régénérative sur la finalité tournée vers le vivant. Sur la question du volume, toutes bornent l’équation — ce qui est salutaire, et ne dit pas encore comment prospérer autrement. Et la décroissance elle-même est sélective : Timothée Parrique le précise — on décroît l’énergie, pas le pain bio, ni la biodiversité, ni la santé.

Ce qui sépare ces modèles se lit sur une ligne, et elle passe entre les impacts et les capitaux. À gauche, on raisonne en impacts — des effets mesurés à côté du modèle. À droite, en capitaux — des stocks de vitalité inscrits dans le modèle. Trois briques font un modèle, et la comparaison est instructive : une finalité tournée vers le projet, une gouvernance appropriée, une comptabilité adaptée. L’économie sociale et solidaire tient la finalité sociale et la gouvernance démocratique, avec une comptabilité partielle. La mutualité tient la finalité tournée vers un problème externe, avec une gouvernance encore à développer. L’économie régénérative pose une finalité tournée vers le vivant et une gouvernance élargie au vivant ; sa comptabilité de triple profitabilité, elle, est en visée et reste à construire — c’est exactement le chantier que la recherche-action ouvre.

Le profit visé, enfin, est raisonnable. L’effet recherché côté financement est le glissement d’une logique d’achat-vente vers l’entretien d’un patrimoine, inscrit au haut de bilan. Un modèle dont la solidité repose sur des capitaux qui se renforcent tient sans dépendre de gros volumes de ventes — cette pente qui ramène à la prédation décrite en ouverture de cette section. Viabilité, capacité à tenir, à réinvestir et à innover : c’est la définition de la performance que la trajectoire installe.

Reste à savoir ce qui finance le passage. La manière dont une entreprise paie sa transformation dit le statut qu’elle lui accorde, et l’échelle compte quatre barreaux. La charge subie, quand les coûts s’ajoutent sans contrepartie identifiée — reporting, mises en conformité, audits : rien n’est piloté, rien ne se capitalise. Le prélèvement sur les marges, budget annuel sans modèle dédié, justifié en assurance et en bénéfice de marque : c’est le mode le plus répandu et le plus fragile, puisqu’il se réduit quand les résultats se réduisent. L’investissement, budget pluriannuel dont le retour se calcule en ressources sécurisées et en risque écarté : la dépense sort des variables d’ajustement parce qu’elle produit un actif. Le co-investissement enfin, où plusieurs acteurs d’une chaîne engagent ensemble durée, préfinancement et outils, puis se partagent la valeur créée — seul statut où la contribution rapporte au lieu de se justifier. Qui va payer pour la régénération

Le passage d’un barreau à l’autre ne dépend pas du montant engagé, mais de ce que l’entreprise attend en retour. Et il se joue aussi en interne, par un geste disponible dès aujourd’hui : reclasser en investissements les coûts opérationnels qui construisent des capacités à l’extérieur — formations d’un réseau partenaire, programmes de filière — dans un compte de résultat mutualisé. Le programme de Mars Petcare avec ses cliniques vétérinaires l’a chiffré : 250 000 € investis dans la formation de 600 cliniques vétérinaires, avec groupe témoin, ont produit plus de 2 M€ de ventes supplémentaires côté entreprise, une baisse du turnover de 40 % dans les cliniques formées, et plus de 5 M$ de rentabilité cumulée côté partenaires. Un rapport de un à huit, et un gain mesuré chez le partenaire autant que chez l’investisseur — le capital construit à l’extérieur apparaît dans les comptes classiques des deux parties, sans norme comptable alternative.

Face au risque climatique, la même échelle se retrouve. L’assurance le transfère, contre une prime qui monte à mesure que l’aléa s’aggrave — France Assureurs chiffre le doublement du coût des sinistres naturels d’ici 2050, de 73 à 143 milliards d’euros, avec un dépassement de 18 % des projections de 2021 dès la période 2020-2023. Une provision de soutien le redistribue, comme la dérogation obtenue en 2023 par les coopératives agricoles. Seul l’investissement d’adaptation le réduit à la source, et c’est le seul dont le rendement s’améliore à mesure que le risque augmente.

Le bilan, lui, bloque des deux côtés. Les normes comptables ne reconnaissent pas à l’actif le capital naturel créé, et réservent les provisions aux risques juridiquement avérés plutôt qu’à la dégradation probable des écosystèmes : tant que la nature s’exploite gratuitement, il n’y a pas de coût, donc pas de risque, donc pas de provision. Ce mur s’est pourtant déjà ouvert une fois, dans l’autre sens — l’IFRS 6 reconnaît comme actifs les réserves non exploitées des industries extractives, au terme d’un lobbying intense. La norme est un rapport de force, et il a été gagné du côté de ceux qui prélèvent. Le mur comptable, des deux côtés du bilan

5. Qui paie la transformation : quatre payeurs, aucun ne tient seul

Une filière ne se finance pas sur un seul débouché. Un même intrant en nourrit plusieurs, et l’ensemble paie ce qu’aucun ne payait seul : sur la filière ortie, la fibre laissait la culture sous le seuil de rentabilité, quand la feuille part en alimentaire et en cosmétique et la tige au textile. Sur la laine, un co-produit de l’élevage jusque-là brûlé trouve quatre débouchés dans un rayon de deux cents kilomètres. C’est la multivalorisation, et elle conditionne tout ce qui suit : sans elle, il n’y a rien à partager.

La question arrive toujours au même moment. Une entreprise décide d’engager sa filière amont, les pratiques sont identifiées, les producteurs sont prêts. Reste à savoir qui porte la durée : une conversion demande plusieurs années avant de produire un rendement stable, et personne ne finance une année blanche par bonne volonté. Au World Living Soils Forum d’Arles, en juin 2026, elle a dominé les échanges — la transition des sols y est apparue moins comme un défi technique que comme un défi financier.

Le consommateur paie ce qu’il comprend, à prix comparable, et ne porte pas une conversion de filière par un écart de prix durable. L’entreprise aval a la meilleure raison d’investir — sécuriser ce dont elle dépend — mais ce qu’elle construit reste invisible dans ses comptes, pour les raisons comptables exposées plus haut. Le producteur, lui, paie aujourd’hui par défaut : il engage la conversion, absorbe la baisse de rendement des premières années et attend le redressement, sur ses propres réserves. On demande ainsi à l’acteur le plus fragile de financer la sécurité d’approvisionnement des autres. La puissance publique amorce : les paiements pour services environnementaux mobilisent environ cent trente territoires et trois mille cinq cents agriculteurs, sur des contrats de cinq à sept ans, à raison de 100 à 120 euros par hectare et par an — un montant qui ne compense pas l’écart de marge, et un transfert qui ne devient jamais un actif.

Une charge s’ajoute à l’amont, et elle est rarement comptée. Les producteurs sont sollicités par plusieurs donneurs d’ordre, chacun avec ses questionnaires et son cahier des charges. Multiplier les exigences sans s’entendre sur une méthode commune revient à faire porter le coût de la preuve par celui qui a le moins de marge — d’où la nécessité de placer les producteurs au cœur du processus comme co-concepteurs, plutôt qu’en bout de chaîne comme répondants.

Ce que ces quatre payeurs ont en commun : chacun finance une contribution posée à côté de l’activité. Tant qu’elle reste à cet endroit — subvention, mécénat, compensation, programme financé sur la marge —, elle dépend d’une décision annuelle et disparaît avec elle. Le déplacement consiste à la faire entrer dans ce qui se vend. Qui va payer pour la régénération

Quatre clauses décident alors de tout. La durée des engagements, parce qu’un prix élevé sur une commande d’un an ne finance pas une conversion de cinq. Le préfinancement, parce que la trésorerie manque au moment où les pratiques changent, pas au moment où elles produisent. La participation aux outils de première transformation — lavage, peignage, filature pour la laine —, qui se financent à plusieurs ou ne se financent pas. Et la répartition de la valeur créée, qui commande les trois autres : ce qui revient à chaque maillon quand le produit se vend mieux. Le prix payé au producteur en est un élément, jamais l’indicateur central. Des dispositifs de ce type émergent, comme le projet Covalo présenté au forum d’Arles, qui répartit le financement de la transition entre agriculteurs, industriels, banques et territoires, chacun portant la part de risque qu’il peut absorber.

Au bout, chacun tient parce que les autres tiennent. L’éleveur apporte les pratiques et le risque du changement, et reçoit un prix construit sur ses coûts et l’horizon d’un contrat. Le transformateur apporte la durée et le tri, et reçoit une matière régulière. La marque apporte l’engagement de volume, et reçoit une preuve que personne ne peut copier. La collectivité apporte le cadre, et reçoit une eau plus propre et des emplois non délocalisables. Le prix tenu permet d’allonger le pâturage, le troupeau dehors donne une meilleure fibre, cette fibre vaut davantage, et cette valeur consolide le prix. C’est un lien tangible et mutuellement bénéfique — un montage qui s’auto-entretient, là où un partage d’efforts s’épuise. Le business model régénératif en cinq ateliers

Illustration (filière et modèle économique) — le cas de C’est qui le patron ?!, lauréat du Laurier Modèle Économique Régénératif 2025, avant Léa Nature en 2026. Le mécanisme est précis : le prix est construit à partir des coûts réels déclarés par les éleveurs, voté par 7 365 consommateurs, puis inscrit dans un contrat tripartite garanti cinq ans et certifié par Bureau Veritas. Plus de négociation annuelle en huis clos. Résultat : 126 M€ de chiffre d’affaires, +11,8 % en valeur pendant que le marché du lait bio en grande surface reculait, et la première place du lait UHT et du beurre bio hors marque de distributeur en France — sans publicité ni force commerciale. Nos analyses situent CQLP × LSDH à 91 % au Capacity Score, niveau N4. Cette capacité humaine est une condition préalable à toute capacité écologique : des revenus stables et une visibilité économique permettent aux pratiques agricoles favorables au vivant de tenir dans le temps. Voir le panorama des lauréatsl’économie régénérative rapporte, c’est démontré.

6. Qualité de vie : compter ce qui compte vraiment pour les Français

L’enjeu écologique touche d’abord aux conditions concrètes de la vie quotidienne : boire une eau saine, respirer un air de qualité, manger correctement, se soigner, se déplacer, habiter un territoire vivable, accéder à des services publics fiables. C’est cette qualité de vie réelle qui conditionne l’adhésion aux transformations écologiques et économiques.

C’est ce que l’on appelle une écologie populaire. Elle relie la protection de la nature et les conditions de vie humaines. Elle part de ce que les gens vivent : l’alimentation, la santé, le logement, le travail, l’école, les services publics. Une transition écologique est crédible lorsqu’elle améliore, ou au minimum protège, ces dimensions essentielles.

Un malentendu tient l’essentiel du blocage. Quand on dit écologie, la plupart des gens entendent le climat, les courbes, les limites, les efforts à fournir — une affaire de contraintes et de mauvaise conscience. Cette approche domine l’espace public depuis cinquante ans, et elle s’essouffle : à force d’alarmer, elle ne mobilise plus. Or elle relève de l’environnementalisme plutôt que de l’écologie — une vision qui place l’humain au centre et traite la nature comme un stock de ressources à ménager. Une pensée de la limite : limiter le carbone, limiter le prélèvement. Utile, nécessaire, et incapable à elle seule de donner envie.

L’écologie au sens propre est la science des relations entre les êtres vivants et leur milieu. Elle ne part pas des besoins humains à limiter, mais du vivant à faire prospérer, nous compris. Sa finalité n’est pas le moins, c’est le bien vivre ensemble sur terre. Là où l’environnementalisme demande des sacrifices, l’écologie propose une relation — et quand elle s’ancre dans le quotidien, elle devient populaire. L’écologie sera populaire ou ne sera pas

Populaire se joue sur deux plans, et c’est leur articulation qui fait le concept. Un ancrage social d’abord : une écologie qui parle aux classes populaires et moyennes, à ceux que le discours écologiste habituel tient à distance. Une capacité d’adhésion ensuite : une écologie qui devient majoritaire parce qu’elle traite des sujets qui comptent — se nourrir, se soigner, éduquer ses enfants, accéder à des services publics de qualité. Elle n’oppose plus la fin du monde et la fin du mois, elle relie les deux. Et en faisant cela, elle ne dilue pas l’écologie : elle la retrouve.

Ce déplacement porte un nom, et c’est celui de ce dossier. Sortir d’une relation de prédation au vivant pour entrer dans une relation de soin qui le fait prospérer, c’est la régénération — son critère tient en une phrase : le territoire va mieux grâce à mon activité. L’écologie populaire et l’économie régénérative ne sont pas deux idées qu’on rapprocherait : c’est une seule bascule, vue de deux côtés. L’une en est le visage citoyen, un mode de vie ; l’autre le visage entreprise, un modèle d’affaires. Et pour une marque, devenir populaire passe désormais par là — l’écologie populaire pour des marques populaires.

Illustration (révélateur de silos)La controverse autour de la loi dite « Duplomb » a montré, dans l’espace public, à quel point les liens santé–agriculture–environnement restent difficilement intégrés. Une mobilisation massive et des analyses ont mis en avant une tension entre approches sectorielles et lecture systémique du vivant. Telos

L’opinion française a bougé en 2026. Après plusieurs semaines de canicules et des records de températures, la préoccupation pour l’environnement passe à 32 %, en hausse de 12 points par rapport à juin, où elle se situait à 20 %. Elle se place en quatrième position, derrière le pouvoir d’achat (47 %), l’avenir du système social (39 %) et le niveau de délinquance (34 %). Baromètre politique Ipsos bva–CESI École d’ingénieurs pour La Tribune Dimanche, juillet 2026. Ipsos

Le pouvoir d’achat conserve donc la première place, et l’écologie remonte lorsqu’elle devient tangible. Une enquête Norstat, présentée au World Impact Summit 2026, va dans le même sens : 73 % des Français estiment que l’écologie et l’économie doivent être pensées conjointement et peuvent se renforcer mutuellement, conviction particulièrement marquée chez les moins de 35 ans et les actifs. 70 % jugent que l’action conjointe des pouvoirs publics et des entreprises constitue le principal levier, devant les comportements individuels, et moins de 10 % estiment qu’il est déjà trop tard pour agir.

Dans une perspective régénérative, compter ce qui compte signifie orienter les décisions économiques à partir de ces réalités concrètes. Une activité devient robuste lorsqu’elle renforce ces conditions de base, parce qu’elles sont le socle même de sa continuité.

  • L’eau : une entreprise agroalimentaire dépend de nappes phréatiques en bon état. Lorsque l’eau se raréfie ou se dégrade, la production, la santé des habitants et la stabilité économique sont menacées ensemble. Concevoir une offre qui protège les sols et les cycles de l’eau, c’est sécuriser la capacité à produire demain.
  • L’alimentation : la qualité nutritionnelle des produits, les conditions de production agricole et la rémunération des producteurs sont des sujets centraux. Des pratiques agricoles favorables aux sols, à la biodiversité et aux revenus paysans renforcent à la fois la santé publique et la continuité des filières.
  • Les territoires et les services publics : une activité contributive renforce l’accès aux soins, à la mobilité et à l’éducation, et avec eux son acceptabilité sociale, l’attractivité et la résilience territoriale.
En rendant visibles les dépendances à l’eau, à l’alimentation et aux territoires, le reporting de durabilité place la qualité de vie et la continuité économique sur un même plan : deux conditions indissociables de la durabilité réelle des activités.

Ces trois conditions sont traitées filière par filière dans nos analyses sectorielles : le dossier lait suit le cahier des charges jusqu’au rayon, l’alimentation régénérative rassemble les modèles qui tiennent économiquement, et du bio au régénératif examine ce qui sépare le champ du produit en rayon.

Les enjeux liés à l’eau, à l’alimentation, aux filières et aux territoires relèvent pleinement du périmètre CSRD. Ils combinent trois registres : des dépendances environnementales critiques (ESRS E3 – eau, ESRS E4 – biodiversité), des enjeux sociaux le long de la chaîne de valeur et pour les communautés locales (ESRS S1 à S4), et des responsabilités directes de gouvernance.

La transition écologique fait aussi face à une réalité simple : les marges de manœuvre sont inégales. Lorsque l’énergie, la mobilité ou l’alimentation deviennent trop coûteuses, les ménages adoptent les pratiques que leurs contraintes réelles autorisent. Prendre en compte ces fractures renforce la transition elle-même.

Illustration (qualité de vie mesurée) — Les Lauriers de la Régénération 2026 documentent ce lien. À Loos-en-Gohelle, territoire minier devenu modèle de transition, 159 espèces sont revenues sur les terrils et le taux d’emploi a gagné 7 points entre 2011 et 2022, pour atteindre 63,1 %. Côté pouvoir d’achat, La Fourche chiffre à 400 € par an et par foyer l’économie réalisée sur le bio en 2025. Palmarès 2026 commenté

C’est pourquoi une régénération véritable s’accompagne d’une écologie du soin : améliorer concrètement les conditions de vie, en lien direct avec la continuité économique. Ce sont ces améliorations tangibles — eau, air, alimentation, santé, travail, services publics — qui mobilisent durablement les acteurs économiques comme les populations.

Les exigences de transparence européenne posent ainsi une question simple et exigeante : de quoi dépend réellement votre activité pour exister, et qu’apporte-t-elle en retour aux conditions de vie de ceux qui l’entourent ?

7. Made in France contributif : ce que la fabrication fait vivre sur le territoire

La dynamique du Made in France est souvent analysée sous l’angle de la souveraineté économique et de la sécurisation des chaînes d’approvisionnement. Dans un contexte de crises géopolitiques, de tensions logistiques et d’instabilité énergétique, relocaliser apparaît comme une réponse rationnelle : réduire les dépendances, maîtriser les risques, assurer la continuité des activités industrielles.

Cette lecture, centrée sur la protection, atteint ses limites. Un déplacement plus profond est à l’œuvre : certaines démarches industrielles interrogent les conditions réelles de la profitabilité dans la durée, et la manière dont l’activité industrielle affecte les systèmes humains et non humains dont elle dépend.

Illustration (deux degrés de contribution) — Produire en France recouvre des réalités très différentes, et c’est ce qui rend le critère de contribution utile.

Quand Brandt, marque française d’électroménager, ferme, on déplore la disparition d’un symbole. La réalité mérite d’être regardée de près : il s’agissait souvent de composants importés, assemblés en France. La proximité pour la réparation, le design et l’emploi régional sont des contributions réelles — la question est leur profondeur au regard de ce qu’un soutien public pourrait financer ailleurs. Les leçons de la chute de Brandt

Duralex, repris par ses salariés en coopérative et financé par une campagne citoyenne, conçoit des verres faits pour durer et ancre l’emploi et la valeur dans son territoire. La longévité des produits réduit leur impact dans le temps. Le redressement reste long, mais la gouvernance partagée et l’ancrage territorial dessinent une contribution d’une autre nature. Duralex, l’usine de verre qui contribue aux territoires

C’est ce basculement qu’analyse l’article « La renaissance industrielle : quand le Made in France devient régénératif ». Le Made in France y est pensé comme une trajectoire industrielle régénérative, indissociable de la question du profit et de la continuité économique.

Dans cette approche, la relocalisation est un prérequis opérationnel. L’enjeu central devient la capacité d’une activité industrielle à rester profitable en préservant les conditions mêmes de cette profitabilité : continuer à générer du résultat économique tout en renforçant les systèmes qui rendent ce résultat possible.

Le Made in France régénératif engage un changement de posture économique : l’économie devient un acteur situé, dont la performance dépend directement de la vitalité des territoires qu’elle mobilise.

Illustration (du Made in France de fabrication au Made in France de matière) — L’Atelier Tuffery, Entreprise du Patrimoine Vivant installée à Florac depuis 1892, tient une filière en six étapes intégralement en Occitanie, matière première comprise : brebis Lacaune du Parc national des Cévennes et Mérinos d’Arles, tonte, tri, lavage dans le Tarn, filature, tissage, confection sur place, pour treize emplois ruraux. Son premier jean en laine locale — le premier au monde — se vend 219 €, avec un prix payé à l’éleveur cinq fois supérieur à la moyenne française.

L’écart que notre lecture fait apparaître est le point décisif : l’entreprise se situe entre 2,8 et 3 sur la trajectoire, quand ce produit-là atteint le quatrième niveau. Le Made in France devient contributif produit par produit, pas par déclaration. Ce que les grands groupes de la mode engagent de leur côté se lit filière par filière. Saint James l’a montré à son tour en basculant une collection entière conçue avec Tuffery — pull marin en Mérinos d’Arles, jean mêlant la même laine au coton biologique : la marque fabriquait en France depuis 1889, elle y source désormais sa fibre. La modélisation de la filière laine

Dans ce cadre, le profit devient un critère de vérité : une activité est réellement performante lorsqu’elle reste profitable en renforçant la capacité du vivant — humain et non humain — à soutenir cette profitabilité dans la durée.

Le 12 juin 2026, Nous Sommes Vivants a lancé le manifeste du made in France contributif et l’a remis aux ministères de l’Agriculture, de l’Industrie et du Commerce. Son point de départ : « made in France » est une mention d’origine, pas de contribution. Deux verrous l’expliquent. Le cahier des charges du label est minimal — il suffit, pour l’essentiel des produits, que la dernière transformation substantielle ait eu lieu en France. Et l’étiquette ne dit rien : au rayon, rien ne permet de distinguer le produit qui rémunère justement ses producteurs et régénère ses sols de celui qui presse sa filière. Lire la tribune complète

Un produit contributif se définit sur trois plans : économique, avec un emploi durable et ancré et une juste rémunération tout au long de la chaîne de valeur ; environnemental, avec un climat préservé, des sols vivants et une biodiversité renforcée ; social, avec la santé, la qualité de vie et des relations justes entre ceux qui font et ceux qui consomment. L’accessibilité entre dans le débat par la même porte : Serge Papin, ministre en charge des PME, du Commerce et du Pouvoir d’achat, porte un made in France accessible, et l’enjeu est de faire converger l’accessible et le contributif — ce que C’est qui le Patron ?! et La Fourche démontrent déjà en rayon.

Deux yaourts côte à côte, tous deux fabriqués en France. L’un fait vivre un éleveur payé au-dessus de son coût de production et des prairies qui abritent la biodiversité, l’autre presse ses fournisseurs et appauvrit ses sols. Rien sur l’emballage ne les distingue. À budget de soutien limité — aides publiques, financements, préférence du consommateur —, il devient légitime de demander quelle production renforce le plus l’emploi durable, les savoir-faire et le lien social.

Secteur Made in France — l’origine garantie Made in France contributif — la contribution prouvée
ChampagneLes grandes maisons AOC, fabrication française garantieTelmont — certifié ROC, sols régénérés et biodiversité au cœur des vignes
ÉnergieLes fournisseurs « électricité française »elmy — énergie renouvelable, société à mission, 100 % français
TextileLes marques relocalisées qui réduisent leurs impactsPicture Organic — filière tracée, matières recyclées, Clear Fashion 86/100
TourismeLes hébergements « séjour en France »Éco-Domaine La Fontaine — autonomie hydrique et alimentaire, séjours régénératifs

Le dossier Made in France contributif, en six pages

La renaissance industrielle pose le cadre complet · la tribune porte le manifeste chiffré · Duralex et Brandt donnent les deux degrés de contribution · les sept lauréats ROC et le mouvement ROC en Europe montrent la preuve sur l’étiquette · la conditionnalité des aides ouvre le volet public.

Ce prix construit avec la filière est le dernier maillon d’une chaîne de cinq — la pratique au champ, l’impact sur les écosystèmes, la qualité du produit, le signal affiché en rayon, et ce qui revient à celui qui tient la pratique. C’est le maillon que presque aucun label ne certifie, et celui qui conditionne tous les autres : juste parce qu’il couvre les coûts, justifié parce que la qualité obtenue le rend défendable auprès de l’acheteur. La chaîne, maillon par maillon

D’où la demande que porte le manifeste : passer d’« assemblé ici » à « fait grandir le vivant ici ». « Made in France » dit où le produit a été fini ; il ne dit rien du revenu versé au producteur, des sols dont la vie biologique s’enrichit, du métier maintenu sur le territoire. Rendre cette contribution lisible en rayon suppose deux mouvements distincts : l’État peut reconnaître dans la commande publique et dans la conditionnalité des aides les labels qui l’attestent déjà — Regenerative Organic Certified, Demeter, Bio Équitable en France — ; le poids commercial, lui, se construit par les marques et les acheteurs. Lancé le 12 juin 2026 aux Lauriers de la Régénération, le manifeste a été remis aux ministères de l’Agriculture, de l’Industrie et du Commerce. La section 12 situe ces labels sur la trajectoire. Lire le manifeste du made in France contributif

Le made in France contributif est une piste d’innovation majeure : il déplace le critère du lieu de fabrication vers ce que la fabrication fait vivre.

8. Les réalités humaines : des capacités à régénérer

La RSE a contribué à protéger : droits, cadres sociaux, prévention, conformité. C’est indispensable. Le facteur humain sort désormais du registre « RH » : fatigue, désengagement, difficulté à recruter, perte de savoir-faire et fragilisation de la coopération deviennent des enjeux économiques directs.

La régénération change la lecture : le vivant humain est une capacité à renforcer — capacité à coopérer, apprendre, décider, durer sans s’épuiser. Cette capacité est relationnelle, émotionnelle et collective : selon la manière dont le travail est organisé, elle se développe, avec des effets directs sur la continuité des activités. Elle devient un levier pour la marque employeur et pour la marque commerciale.

La question clé devient de savoir si les modèles d’organisation du travail permettent aux personnes et aux équipes de tenir, coopérer et se projeter dans le temps, condition indispensable à toute continuité économique.

Illustration (acteur du facteur humain) — Le GIECO (Groupe International d’Experts sur les Comportements) se présente comme une initiative visant à croiser les sciences du comportement et à diffuser des connaissances sur le facteur humain pour faciliter les transitions. alliancepourlegieco.org — « Réussir la transition écologique : et si la solution, c’était l’humain ? »

Illustration (capacités humaines mesurées) — Le palmarès 2026 des Lauriers de la Régénération chiffre l’effet sur les personnes.

Réseau ÊTRE — Les Écoles de la Transition forment les jeunes aux métiers de la transition écologique : 92 % d’entre eux rejoignent un emploi ou une formation. La capacité produite est une employabilité durable dans des filières qui recrutent.

Les Petites Cantines — Des cantines de quartier à prix libre, où le repas se co-construit avec les habitants : 66 % des convives déclarent faire davantage confiance aux autres. La capacité produite est relationnelle, et elle se mesure.

Le Jardin — Un centre de santé communautaire et planétaire qui relie la santé des habitants à celle du vivant sur son territoire, en faisant du lien social un levier de soin.

L’ADIE — Le micro-crédit Nord-Occitanie finance des projets écologiques et solidaires ancrés dans les territoires, en redonnant une capacité d’agir économique aux personnes les plus fragiles. Palmarès 2026 commenté

L’effet économique se lit dans les deux sens. Le Réseau ÊTRE oriente 92 % de ses jeunes vers un emploi ou une formation dans des filières qui peinent à recruter — les métiers de la transition figurent parmi les tensions de recrutement les plus fortes du marché français, et chaque poste pourvu est un chantier qui démarre à l’heure. À l’autre bout, l’usure et le désengagement se paient en délais de recrutement, en perte de savoir-faire et en coordination dégradée : des coûts réels, rarement comptés, et jamais imputés au poste qui les produit.

Ces quatre cas partagent une même mécanique : la capacité humaine se construit dans l’organisation du travail, dans la gouvernance et dans la qualité des liens, puis se traduit en résultats économiques mesurables — recrutement, fidélisation, acceptabilité, coopération de filière.

Une organisation dotée d’une gouvernance et d’une ambition régénératives agit sur les capacités de ses collaborateurs, et au-delà, sur celles des consommateurs et des habitants du territoire.

Dans l’organisation, le facteur humain n’entre pas par la morale mais par le réel du travail. Il surgit quand la performance plafonne, quand les coopérations se grippent, quand les transformations s’essoufflent. Et il se heurte à un système d’incitations implicites : une organisation peut valoriser officiellement la coopération tout en récompensant la performance individuelle, promouvoir l’innovation tout en pénalisant l’erreur, afficher une trajectoire de transformation tout en maintenant des charges incompatibles avec elle. Les comportements suivent les signaux, pas les discours. Ce qu’on nomme résistance au changement est rarement une opposition : c’est une accumulation de frictions ordinaires — surcharge, priorités contradictoires, fatigue décisionnelle — à laquelle les personnes s’adaptent par le report, le contournement ou la conformité de façade.

La charge pèse aussi sur les plus engagés, et c’est le point le moins vu. Ce sont souvent eux qui portent le poids de l’inaction collective : ils se sentent tenus de faire davantage parce que d’autres font moins, et l’engagement devient une charge au lieu d’un mouvement soutenable. Fatigue, surcharge morale, éco-anxiété : le facteur humain joue à double niveau — la capacité à passer à l’action, et la capacité à tenir dans la durée sans s’épuiser. Une trajectoire qui repose sur un noyau dur sans se diffuser au corps social finit par user ceux qui la portent.

Trois capacités se travaillent, et elles s’outillent. La capacité à changer, individuelle, qui passe de la culpabilité à la lucidité en rendant visibles biais et automatismes. La capacité à évoluer, durable, qui reconnaît la persévérance comme une étape distincte du passage à l’acte — savoir, vouloir, pouvoir, changer, persévérer. Et la capacité à collaborer, collective, qui rend travaillables les espaces de friction et les non-dits, condition de la sécurité psychologique. C’est ce que travaillent la Fresque du Facteur Humain, la Fresque des Émotions et la Fresque des Imaginaires : rendre visible l’espace entre l’intention et l’action, plutôt qu’ajouter une couche d’humain à des dispositifs existants. Chez Engie, trois thématiques ont ainsi été déployées sur une cinquantaine de sessions depuis 2022 — gestes qui sauvent, ouverture culturelle, efficacité collective.

9. Biodiversité : les réalités du non-humain, un capital essentiel pour tous les vivants

La nature n’existe pas à l’équilibre. Un écosystème n’est jamais figé — il s’ajuste en permanence. Vouloir « revenir à l’équilibre » pour continuer à prélever au même rythme mène droit dans le mur. C’est ce qui distingue quatre mots qu’on confond souvent :

  • La résilience : encaisser un choc et revenir à l’état d’avant (niveau réduire).
  • La restauration et la robustesse : réparer et stabiliser les écosystèmes dont l’activité dépend (niveau restaurer).
  • La régénération : renforcer les capacités des êtres vivants — humains et non humains — qui habitent ces écosystèmes (niveau régénérer).

L’équilibre des écosystèmes

La régénération du vivant non humain vise le renforcement de capacités : capacité des sols à rester vivants, capacité des écosystèmes à se maintenir.

La biodiversité désigne la diversité du vivant — espèces cultivées et sauvages, micro-organismes, interactions biologiques — dont dépendent la fertilité des sols, le fonctionnement des cycles biologiques, la disponibilité de l’eau et la stabilité des rendements.

Dans ce cadre, réduire les impacts négatifs est nécessaire. À court terme, les volumes peuvent être maintenus ; à moyen terme, la capacité des écosystèmes à absorber les aléas (climatiques, sanitaires, économiques) diminue, ce qui rend la production plus instable et plus coûteuse à sécuriser. Des ruptures d’approvisionnement ou des fluctuations de prix déstabilisent alors les supply chains.

Les écosystèmes sont habités : ce sont aussi des lieux habités par les non-humains et les humains. Au-delà de la réduction des pressions et de la restauration, la régénération vise l’augmentation de :

  • la capacité du vivant non humain (biodiversité dans les écosystèmes) à prospérer, et la capacité des filières humaines à rester viables (les humains dans les écosystèmes qu’ils habitent) ;
  • la capacité des modèles économiques à continuer, en synergie avec le vivant.

Cette augmentation se mesure, et elle se mesure au champ. Trois lauréats des Lauriers de la Régénération en donnent la matière.

Illustration (agroalimentaire, biodiversité et mesure)

Ecotone (Bonneterre) — Le lait d’avoine bio est cultivé en Bourgogne, dans des rotations de huit ans et plus, avec plus de trente espèces récoltées annuellement. Le programme « Farmtastic » diagnostique les fournisseurs tous les trois ans, et le produit affiche un quadruple A au Planet-Score. La marque relie ainsi alimentation, biodiversité et juste rémunération dans un même cahier des charges. ecotone.bio

C’est qui le Patron ?! × LSDH — Sur le lait bio : 54 031 hectares suivis, 234 jours de pâturage par an et zéro résidu de pesticide relevé. La stabilité du prix payé aux éleveurs est ce qui rend ces pratiques tenables année après année. Notre analyse complète

Château Galoupet — 69 hectares de vignes et 77 hectares de forêt classée Natura 2000 sur le même domaine, plus de cent espèces recensées, certification bio obtenue en 2023 et démarche ROC. La forêt conditionne l’équilibre du vignoble autant qu’elle l’entoure. Où en est chaque filière LVMH

Le biologiste Marc-André Selosse le formule dans les termes qui commandent tout ce dossier : le vivant se définit par interactions, et c’est la trame de ces relations qui produit la fertilité, la santé des plantes et la stabilité des rendements. Notre entretien avec Marc-André Selosse

La régénération de la biodiversité se traduit dans des produits de meilleure qualité (nutritionnelle notamment), dans la fidélisation des consommateurs et dans des contrats longs avec les fournisseurs, qui absorbent une partie des risques. Ces produits rémunèrent mieux les agriculteurs.

10. La régénération appliquée à l’innovation

La régénération est triple impact — économique (profit court et long terme), environnemental (ressources et biodiversité), social (compétences, bien-être au travail, santé) — et elle change la nature de la conception des offres commerciales. Le point de départ devient le vivant réel : fragilités, relations, interdépendances. La régénération reconstruit les conditions de viabilité des offres commerciales dans le temps.

Elle se juge à un critère simple : ce que nous avons conçu réalise-t-il des ventes à un juste prix, et qu’a-t-il rendu plus solide ? L’effet réel dans les territoires et sur le marché, face aux réalités de terrain, aux contraintes économiques et aux arbitrages des consommateurs.

Ce critère clarifie la valeur. Une offre devient régénérative lorsqu’elle augmente concrètement la capacité du vivant à continuer et à prospérer. Cette augmentation se manifeste dans le temps long : stabilité des ventes, robustesse des marges, continuité des filières, confiance des clients, capacité à encaisser des chocs sans entamer ses bases vivantes.

La chaîne de valeur est le champ qui bloque le plus souvent. C’est le verrou de Patagonia comme celui de Michelin dans nos analyses, et le levier sur lequel une direction achats ou supply chain agit directement : durée des engagements, construction du prix, cahiers des charges, part du risque absorbée par le donneur d’ordre. Notre dossier supply chain régénérative applique les quatre niveaux à la recherche du domaine et pose le déplacement décisif : une chaîne est robuste parce que ses relations le sont, et la valeur se loge dans ces relations, davantage que dans l’optimisation d’un maillon isolé.

Deux terrains sectoriels prolongent cette lecture : le numérique régénératif, qui montre ce qu’un service doit démontrer pour prétendre contribuer, et l’agriculture régénérative jusqu’au business model, qui établit le principe de fond : chaque maillon intègre les services à rendre dans sa propre zone de responsabilité.

Concrètement, cela implique de concevoir produits, services et modèles économiques comme des leviers de capacité : capacité des sols à rester vivants, biodiversité, capacité humaine à coopérer sans s’épuiser, capacité territoriale à encaisser des chocs — et donc capacité des filières à durer.

Dix entreprises ont été lues de cette façon, sur leurs seules publications. Ce que chaque lecture rapporte n’est pas une note mais une position : le levier qui retient la trajectoire, et ce qu’il faudrait débloquer pour passer au cran suivant.

Analyse Niveau Ce que la lecture révèle
MichelinRéduire, vers RestaurerUne infrastructure de traçabilité parmi les plus complètes du CAC 40, et un verrou de leadership jamais traité comme tel.
PatagoniaRestaurerLe verrou est la chaîne de valeur, et l’entreprise le dit elle-même sur ses fournisseurs.
OrangeRestaurer, basUn social solide et un environnemental piloté par le seul carbone ; l’innovation produit est le levier pivot.
LVMH, filière par filièreRéduireUn même groupe porte des filières à des niveaux très différents — le vin devant la laine.
ETIC et l’Éco-Domaine La FontaineRégénérerDes structures où le lieu et le modèle se confondent, ce qui rend la contribution mesurable.
C’est qui le Patron ?! × LSDHRégénérerLe point le plus haut du corpus, et la frontière commune du champ : la voix du vivant attend encore son siège en gouvernance.
La filière laineModélisation de filièreQuatre piliers et le prix par niveau d’exigence : la seule filière chiffrée de bout en bout.

Près de cent produits et services ont été primés depuis 2024, dans tous les secteurs — 38 pour la seule édition 2026, sur 80 dossiers déposés et 15 secteurs, dont 7 certifiés Regenerative Organic. Des dirigeants racontent le passage d’un cran au suivant — Picture Organic sur une veste primée, Delaferme sur la filière lait, l’Éco-Domaine La Fontaine sur son pilotage, Haute-Savoie Habitat sur sa feuille de route, Pernod-Ricard sur la viticulture. Les modèles documentés cas par cas · le recueil des 38 lauréats · tous les articles et replays des Lauriers 2026 · les Lauriers de la Régénération

Plusieurs tiennent le quatrième cran, et ce sont ceux où le produit et le modèle se confondent : l’Éco-Domaine La Fontaine à 89 %, ETIC, foncière immobilière, à 76 %. La démarche se lit ensuite filière par filière — dans le tourisme, une activité devient régénérative lorsque le territoire prospère grâce à elle ; dans la cosmétique, lorsque l’ingrédient relie la santé du sol à celle de la peau ; dans les vins et champagnes, lorsque sols, rémunération et biodiversité forment un tout documenté sur une parcelle identifiable. S’y ajoutent la filière lait de Danone, qui porte l’un des cahiers des charges les plus exigeants d’Europe jusqu’à l’innovation visible en rayon, et les Laboratoires Expanscience à 75 %, dont le verrou se situe à l’aval : la preuve est produite, certifiée et vendue en B2B, quand les métiers qui parlent au consommateur final en tirent encore peu d’arguments.

La chaîne se lit en quatre maillons : des pratiques régénératives, des produits et services à survaleur, une performance financière durable, et la prospérité du territoire et de ses habitants. Chaque maillon conditionne le suivant, et c’est le deuxième — la survaleur portée par l’offre — qui décide de tous les autres. Les ordres de grandeur suivent : Léa Nature à 498 M€ de chiffre d’affaires, C’est qui le Patron ?! à 126 M€ sans publicité ni force commerciale, ETIC à 65 M€ financés en finance solidaire. La création de valeur devient alors lisible — marges plus stables, dépendances réduites, qualité perçue accrue, capacité à opérer sous contrainte.

11. La conception régénérative : la création de valeur en triple profitabilité

Un produit ou un service est relié, dans sa chaîne de valeur, à des sols, de l’eau, de la biodiversité, des collaborateurs et des habitants, tous parties prenantes des offres commerciales sur leurs territoires.

Pour un directeur supply chain ou achats, créer de la valeur avec ses partenaires plutôt que défendre sa chaîne se traduit par quatre bénéfices concrets.

Des approvisionnements qui tiennent

On sécurise la capacité des fournisseurs et des écosystèmes à produire demain, pas seulement le contrat de cette année.

Des fournisseurs embarqués

Les cahiers des charges deviennent un référentiel de progression partagé, qui engage chaque partie prenante dans une trajectoire commune.

Une conformité CSRD intégrée

Les indicateurs en triple comptabilité sont produits par la démarche elle-même, pas ajoutés après coup.

Une offre plus solide dans la durée

Le produit renforce le territoire dont il dépend au lieu de l’épuiser : il sécurise la demande aval autant que l’amont.

La chaîne de valeur régénérative — créer de la valeur partagée

La conception régénérative travaille la qualité des relations autant que les objets. Elle s’intéresse aux effets écosystémiques, différés et parfois non intentionnels des choix de conception : sur les sols, les métiers, les savoir-faire, les équilibres territoriaux, les relations sociales, et la capacité du vivant à se régénérer et prospérer.

Des référentiels comme Regenerative Organic Alliance et la certification Regenerative Organic Certified (ROC), délivrée en France par Ecocert, jouent ici un rôle structurant. ROC s’appuie sur trois piliers complémentaires :

  • agriculture biologique (santé des sols, exclusion des intrants chimiques de synthèse) ;
  • équité sociale et économique (conditions de travail, revenus, droits des producteurs — héritage du fair trade) ;
  • bien-être animal, lorsque pertinent.

Illustration (cosmétique : ingrédient et filière) — Expanscience a publié des éléments concrets sur sa stratégie impACT. L’entreprise a lancé TULSINITY® Bio, son premier actif nutraceutique. Il est extrait de feuilles de tulsi issues d’une chaîne d’approvisionnement traçable, certifiée bio, cultivée selon les standards d’agriculture régénérative (ROC) et de commerce équitable (Fair for Life). expanscience.com — lancement. Pour la première fois, l’édition 2026 des Lauriers compte un bloc de sept produits certifiés ROC : Telmont, le Domaine des Hautes Glaces, Clarins (domaine de Serraval), Davines, Wild Orchard, Ecoidées et Patagonia. Les sept lauréats ROCdécryptage des produits primés

La conception régénérative vise à créer des produits, services et modèles économiques capables de durer, en renforçant les capacités humaines, écologiques et territoriales dont dépend leur performance réelle. Elle oriente l’innovation vers la robustesse des flux (compétences, ressources, relations, valeur), ce qui réduit la volatilité et sécurise la continuité d’activité.

Concevoir régénératif transforme la création de valeur : le profit devient un signal de viabilité dans le temps, issu de modèles qui renforcent les actifs vivants sur lesquels ils reposent.

Ce qui se conçoit : un produit, pas une entreprise

C’est la mise en vente d’un produit régénératif qui fait basculer le modèle économique, puis l’entreprise entière suit, innovation après innovation. Sans produit sur le marché, il y a une intention, pas une bascule. Et deux mouvements s’y additionnent, le second ne remplaçant jamais le premier : réduire les impacts reste dû, augmenter les capacités du vivant s’y ajoute — des sols plus vivants après qu’avant, des producteurs dont le revenu progresse, des usagers en meilleure santé. Ce qu’est concrètement un produit régénératif

Deux indicateurs absents de l’analyse de cycle de vie deviennent alors centraux : la biodiversité et la santé humaine. Et ce déplacement change ce qu’on regarde. L’analyse classique compte le carbone, l’eau et les déchets, et désigne le fabricant comme l’étape aux plus gros impacts : l’attention se porte sur le packaging, quand les enjeux du vivant se logent dans ce que le produit contient et dans ce qu’il fait à ceux qui le consomment. Regarder la biodiversité déplace le sujet vers les champs et les filières amont ; regarder la santé humaine pose enfin la question des usagers.

Quatre piliers structurent la conception :

  • L’unité fonctionnelle régénérative : redéfinir ce que le produit fait vraiment, pas juste ce qu’il est — par exemple passer de « nourrir » à « bien nourrir tout en régénérant la biodiversité des sols ».
  • L’analyse de la chaîne de valeur : regarder chaque étape de la fabrication et traiter les non-humains (l’eau, le sol) comme de vraies parties prenantes.
  • La co-conception : réunir vingt-cinq à cinquante acteurs, voix du vivant comprise, en donnant le temps d’abord à la compréhension mutuelle plutôt que d’optimiser chacun en silo.
  • La triple comptabilité en multicapitaux : une comptabilité qui suit à la fois l’argent, l’impact social et l’impact environnemental, pour boucler le modèle.

Le designer y devient un designer de relations entre êtres vivants, et le produit un prétexte pour réorganiser toute une filière.

L’écart tient en deux phrases. En éco-conception, on rend la basket bas carbone et réparable : on réduit, on prolonge, et vendre davantage reste une charge. En conception régénérative, on y intègre du coton certifié Regenerative Organic, dont la culture régénère les sols et fait progresser le revenu des communautés productrices : chaque paire vendue porte la contribution. Deux repères permettent de distinguer une démarche solide d’un habillage — on juge des pratiques, pas des impacts annoncés pour plus tard, et remplacer un matériau ne suffit pas, puisqu’un ingrédient biosourcé issu d’une monoculture intensive n’a rien de contributif.

Concevoir cette boucle est le travail des cinq ateliers du Business Model Régénératif : la chaîne de valeur, les actants, la proposition de valeur, les horizons de temps, la grille de reporting.

Nos missions — six entrées, un même métier : faire passer une organisation du niveau où elle est au niveau suivant, produit par produit.

Bel (Materne) — explorer ce qu’un produit régénératif veut dire pour une marque, en partant des producteurs : six mois de learning expedition en France et aux États-Unis, parties prenantes internes et externes embarquées. Le cas client

L’Occitane (Melvita) — poser à un comité de direction la question de la marque régénérative : plateforme de marque, retombées business, et les trois étapes pour y aller avec le RegenBMC. Le plan de présentation

Orange — customiser le canvas pour les services de la Livebox et former les designers à une méthode d’innovation à impact reliée à la CSRD. Le cas client

Filière ortie × Bastien Tissages — co-construire une filière textile française alternative au coton, avec trente parties prenantes et un accompagnement sur trois ans. Le cas client

Rivière Chéran — faire émerger un projet de dépollution porté collectivement, dans un contexte de tensions sur les PFAS, avec le RegenBMC et deux fresques. Le projet

Michelin — situer l’écart entre ce qu’un groupe déclare et ce que son modèle fait, en lecture externe. L’analyse. Toutes nos missions sont rassemblées sur la page du Business Model Régénératif, avec les friches de IIS Waste2Bio, la filière laine et les comptes rendus des Regenerative Circles.

L’économie régénérative peut être profitable : qualité accrue des produits, filières plus stables, confiance renforcée des consommateurs, marges moins volatiles. Cette profitabilité tient parce qu’elle se construit dans des relations équitables et mutuellement bénéfiques, du producteur au client.

12. Labels, scores et normes : ce que le consommateur lit, ce que la preuve exige

Les labels jouent un rôle structurant dans les marchés contemporains. Ils organisent la lisibilité, sécurisent les échanges, facilitent la comparaison et offrent un langage commun entre producteurs, distributeurs, consommateurs et investisseurs. Ils réduisent l’asymétrie d’information et orientent les choix vers des pratiques perçues comme plus responsables.

Ainsi le label Made in France donne de la lisibilité sur l’origine. Il informe sur le lieu de fabrication et participe à des enjeux de souveraineté, de maintien des savoir-faire et de relocalisation industrielle. Il réduit certains risques logistiques, renforce la traçabilité et soutient des filières territorialisées. La qualité des écosystèmes et la solidité des filières se lisent, elles, dans le cahier des charges.

Nutri-Score — Mis en œuvre en France à partir de 2017 et porté notamment par Santé Publique France, le Nutri-Score est un outil de lisibilité nutritionnelle efficace. Il éclaire la qualité sanitaire des produits alimentaires et influence de manière mesurable les comportements d’achat. Il informe sur la santé du consommateur ; les conditions environnementales et sociales de production relèvent d’autres repères.

Planet-Score — Il propose une lecture environnementale plus large, intégrant pesticides, biodiversité, climat et méthodes de production, avec l’ambition de compléter l’ACV par des indicateurs supplémentaires. C’est un progrès réel de lisibilité, notamment dans l’agroalimentaire. Un score se lit toujours à sa note : un Planet-Score E et un Planet-Score A situent à deux endroits différents. Dans notre grille, un Planet-Score au plus haut sur un produit bio documente le palier régénératif — à noter que l’INRAE désigne la bio comme la meilleure pratique agricole pour la biodiversité. Le bio est le seuil du registre environnemental : le label bio seul relève du palier réduire, parce qu’il écarte la chimie de synthèse — une abstention —, et ce qui s’y ajoute fait la trajectoire : agroforesterie, gouvernance territoriale, prix producteur juste. Planet-Score et indice de régénération

Fashion Score — Dans le textile, Clear Fashion illustre une tendance structurante : rendre visibles, au niveau du produit, des informations environnementales et sociales dans un secteur fragilisé. Le Fashion Score joue un rôle réel d’information du consommateur, en permettant de comparer des pratiques, et il intègre le registre social — imparfaitement, et il l’intègre.

Vendre des produits à impacts devient un levier de cohérence RSE. Les scores peuvent contribuer à documenter les ESRS au niveau des produits, plus précisément les impacts de leurs cahiers des charges :

  • les engagements déclarés dans le reporting trouvent une incarnation tangible dans l’offre commerciale ;
  • les indicateurs de durabilité passent du niveau corporate à des produits réellement vendus ;
  • la performance extra-financière s’articule directement à la performance économique.

Illustration (ce que le consommateur regarde vraiment) — Worldpanel by Numerator (ex-Kantar Worldpanel) a mesuré, en avril 2025 auprès de 7 515 répondants, la notoriété de 37 labels, 17 mentions et 5 scores ; les résultats ont été présentés au Consumer Day 2026. Les mentions simples arrivent en tête (85 % de notoriété assistée moyenne), devant les labels (47 %) et les scores (38 %). Le Nutri-Score culmine à 98 %, le Label Rouge à 97 %, l’Agriculture Biologique à 96 %.

Le résultat le plus utile porte sur l’affichage. Environ 52 % des produits de grande consommation portent le Nutri-Score, mais la proportion chute avec la note : 62 % des produits A, 66 % des B, 58 % des C, puis 43 % des D et 33 % des E. Or les produits notés D ou E qui affichent le logo performent mieux que ceux qui le taisent. Le même effet joue sur l’origine : afficher une provenance, même étrangère, rapporte.

Worldpanel hiérarchise les attentes — la santé d’abord, puis l’origine, puis la solidarité (juste rémunération, bien-être animal), la planète en dernier. Nous ne les hiérarchisons pas : nous les relions, parce qu’un sol vivant donne un aliment plus dense, qui nourrit mieux la personne qui l’achète. Interrogés sur qui peut agir, les consommateurs citent d’abord les industriels, ensuite le gouvernement, eux-mêmes en dernier. Analyse complète

L’affichage complet change les volumes, et c’est mesuré. Quand Origin’Info, le Nutri-Score et le Planet Score s’affichent ensemble, les intentions d’achat des marques les plus vertueuses sont multipliées par près de vingt, et par 3,5 sur les alternatives végétales et les sauces tomates. Sans affichage, la marque en place profite du bénéfice du doute ; dès que l’information devient visible et comparable, l’effort réel est récompensé.

Deux leviers y mènent, et ils produisent des comportements opposés. Le premier réduit la demande du pire — bonus-malus, éco-contributions, indice de durabilité : un score qui épingle pousse le mauvais élève à se cacher, et des industriels ont retiré de leurs emballages un score qui les notait mal. Le second fait croître la demande du meilleur : un affichage volontaire au moment de l’achat donne au bon élève une raison de l’afficher. C’est ce second levier que notre lecture des labels sert.

Deux conséquences pour la conception d’une offre. D’abord, la transparence paie même quand la note est mauvaise : la retenue à afficher coûte plus cher que le score lui-même. Ensuite, l’argument environnemental entre par la santé, l’origine et la juste rémunération — non pour renoncer à l’écologie, mais pour la faire passer par le fil que le consommateur suit déjà, celui qui relie le sol vivant à sa propre assiette.

Sur l’échelle d’engagement, les deux signes les mieux connus des Français se situent à des paliers différents. Le Nutri-Score, dans ses notes A et B, atteint le palier restaurer. Le label bio seul, connu de 96 % des Français, relève du palier réduire : il constitue le seuil qui ouvre l’accès à la restauration, et le référentiel lui-même demeure au palier réduire. Les labels qui certifient une contribution — ROC, Demeter, Nature & Progrès, Bio Équitable en France, Biopartenaire — sont audités par des tiers et gagnent encore la notoriété que le bio a mis des années à construire. C’est la ligne la plus courte du classement, et c’est là que la place est à prendre. Les labels et scores comme jalons de trajectoire

Trois questions pour situer n’importe quel logo

Sur quels axes porte-t-il ? Environnement, social, économique, filière et territoire. Un label qui ne couvre qu’un axe reste au niveau de ce seul registre.

Avec quel verbe ? Respecter un plancher, éviter un impact, réparer un état dégradé, ou renforcer les capacités du territoire et de ses habitants.

Combien de maillons relie-t-il ? La chaîne en compte cinq : la pratique au champ ou à l’atelier, l’impact produit sur les écosystèmes, la qualité du produit vendu, le signal affiché en rayon, et le prix payé à l’amont. Ce dernier maillon conditionne tous les autres, et presque aucun label ne le couvre.

Deux points de passage tranchent les cas limites : sur l’environnement, le socle bio ; sur le social, le salaire décent. Un label qui les laisse de côté reste au niveau réduire sur ce registre, quelle que soit l’étendue du reste de son cahier des charges. Près de 150 labels situés, sur onze secteurs

Les labels et scores servent ainsi à aligner conception produit, exigences réglementaires et attentes du marché. Ils facilitent la préférence pour des offres dont les impacts sont plus lisibles.

Un label renseigne sur des engagements et des pratiques, à partir d’un cahier des charges. Un label est une preuve située dans une trajectoire ; la preuve de régénération, elle, se lit dans le renforcement effectif de la capacité du vivant, mesuré sur le terrain.

Les filières demandent par ailleurs un référentiel de preuves partagé face au risque de regen-washing — l’équivalent du greenwashing pour la régénération : se dire « régénératif » sans preuve vérifiable. Les labels comme marchepieds, la certification ROC comme bascule.

Ce qui sépare une revendication d’un impact positif : la ligne de référence

Tant qu’une entreprise n’agit pas, elle est en business as usual. Quand elle agit sans avoir dépassé l’état de référence de son territoire, elle réduit ses impacts négatifs. Elle ne peut revendiquer un impact positif qu’une fois cette ligne franchie. Et cet état de référence est une décision sociale, ni pristine ni pré-industrielle : avec un état intact pour repère, plus personne ne pourrait revendiquer quoi que ce soit.

Concrètement, une entreprise progresse en quatre étapes (lecture du rapport IPBES par l’économiste Louis Dupuy) : d’abord elle dégrade encore le vivant ; puis elle commence à réduire ce déficit ; puis elle atteint un point où ses impacts positifs dépassent largement ses impacts négatifs résiduels ; enfin elle arrive à la cible — elle produit sans plus exercer de pression significative sur son environnement. La difficulté se loge dans les deux phases intermédiaires. La méthode de la recherche-action

À noter que l’agriculture régénérative telle que définie par l’État de Californie repose sur des pratiques biologiques en agriculture, en élevage et en gestion des terres, appuyées sur les traditions des peuples autochtones. Elle s’évalue sur des résultats : enjeu climatique, santé humaine et communautés rurales, faune et bien-être animal, traditions spirituelles et culturelles locales. Une norme internationale existe ici.

Inspiré des Lauriers de la Régénération – Nous Sommes Vivants.

13. Financer la régénération : investir dans ce qui tient dans le temps

La bascule se cristallise aujourd’hui dans la finance. Longtemps structurée par la maximisation du rendement à court terme, elle découvre progressivement que cette rentabilité apparente reposait souvent sur une extraction de capacités : épuisement des ressources, usure humaine, fragilisation des territoires, dépendances invisibilisées. Les coûts de long terme de cette extraction reviennent sous forme de volatilité, de ruptures d’approvisionnement, de risques juridiques et réputationnels et de destructions rapides de valeur.

Illustration (ce que la comptabilité classique ne voit pas) — Le rapport sénatorial de 2025 sur les valeurs économiques à l’horizon 2050 chiffre l’écart. Les comptes nationaux « augmentés » de l’Insee, qui intègrent la dégradation du capital climatique et l’épuisement du budget carbone, donnent à la France une épargne nette ajustée de −133 Mds€ en 2023, là où la comptabilité classique affiche +68 Mds€. En incluant les effets futurs sur la santé et la mortalité, on descend à −264 Mds€. Le coût actualisé restant pour décarboner l’économie française d’ici 2050 est évalué à 929 Mds€.

Le rapport identifie aussi un risque d’« insolvabilité planétaire » — un scénario où le PIB mondial pourrait perdre la moitié de sa valeur entre 2070 et 2090 sous l’effet des chocs climatiques en cascade. Et plus de 40 % des titres détenus par les institutions financières françaises dépendent d’au moins un service écosystémique (comme la pollinisation ou la régulation de l’eau) — une dépendance que la comptabilité traditionnelle ne voit pas. Lecture croisée du rapport

L’écart entre l’engagement déclaré et l’engagement financé se mesure. L’alignement des investissements à la taxonomie européenne, dont la section 1 donne le détail secteur par secteur, en fixe l’ordre de grandeur. Tant que la contribution au vivant se présente comme une dépense supplémentaire, elle se compare à d’autres dépenses, passe après ce qui produit du chiffre d’affaires, et passe en premier quand il faut arbitrer. Pourquoi la trajectoire environnementale perd l’arbitrage budgétaire

Dans ce contexte, le reporting de durabilité rend visibles, de manière systématique, les dépendances réelles des modèles économiques au vivant, aux chaînes de valeur et aux territoires. En réduisant l’asymétrie d’information entre entreprises et investisseurs, il permet de mieux qualifier les risques. Son apport est descriptif : il éclaire les fragilités. La question centrale de l’investissement reste ouverte — quels modèles renforcent réellement les capacités dont dépend leur performance future ?

C’est là que la régénération change la lecture économique. Elle propose une requalification de la valeur :

  • la stabilité des flux comme premier indicateur de solidité ;
  • la qualité des relations comme actif à entretenir ;
  • la maîtrise de la volatilité comme critère de rendement.

Investir dans des business models régénératifs revient à investir dans une triple performance indissociable — économique, humaine et environnementale, comme condition de continuité. L’objectif est de rendre intelligible la valeur créée par la régénération, au-delà du seul coût de restauration.

Illustration — Lita.co opère comme plateforme d’investissement à impact ouverte aux particuliers et aux investisseurs professionnels. Elle permet de financer directement, en capital ou en dette, des entreprises engagées dans l’alimentation durable, l’énergie, l’économie circulaire ou les services à impact territorial. Des entreprises comme La Fourche ou Bioburger, et des projets d’énergies renouvelables locales, y ont levé des fonds sur la base de modèles économiques explicites : des capitaux s’orientent déjà vers des entreprises dont la rentabilité repose sur la continuité des filières, la qualité des relations et l’ancrage territorial. Voir le panorama des lauréats.

Illustration (financer les sols, verrouiller la mission) — Le fonds SWEN Terra, porté par la MACIF, a levé 40 M€ en 2025 pour financer près de 100 fermes régénératrices. Du côté de la propriété, Léa Nature — 498 M€ de chiffre d’affaires en 2024 — fait passer son capital à une fondation actionnaire : l’entreprise ne peut plus être cédée, et les dividendes financent l’intérêt général. Les deux figurent au palmarès 2026. Palmarès 2026 commenté

Ces acteurs se situent, eux aussi, sur les quatre niveaux. Nous avons passé le mapping PEXE 2026 des investisseurs de la transition au filtre du Capacity Score, et le niveau s’y déduit de ce que le capital active : l’environnement en réduction seule situe au deuxième niveau, c’est le gros du mapping ; un second pôle qui s’ouvre — le social restauré ou le vivant au-delà du carbone — situe au troisième. Aucun acteur n’atteint le quatrième, qui suppose les trois pôles à égalité et donc une finalité de capital retournée. Les structures qui tiennent cette position sont absentes d’une cartographie organisée par métiers : foncières solidaires, fonds de dotation, coopératives à lucrativité limitée. Notre cartographie des acteurs de la régénération en recense 873, dont 65 structures de financement et 38 labels situés sur les quatre niveaux. Le mapping PEXE au filtre du Capacity Score

Les Lauriers documentent des fonds qui y sont. Milpa garantit un revenu de 370 € l’hectare pendant la conversion, sur 5 000 hectares et trente fermes : le capital ne prélève pas, il sécurise la transition. ETIC finance 65 millions d’euros d’immobilier uniquement en finance solidaire, Feve mobilise 40 millions d’épargne citoyenne pour 3 300 hectares. La finance régénérative existe donc, mais elle change de forme — ce n’est pas un fonds de rendement mieux filtré, c’est une foncière solidaire, une épargne fléchée, un revenu garanti pendant la conversion.

L’impact n’est pas encore une variable d’allocation du capital

C’est le diagnostic que posent les gérants eux-mêmes. Lors de notre table ronde sur la finance et la régénération, Clara Deniau, Chief Impact Officer chez Citizen Capital — 275 millions d’euros sous gestion, l’une des premières sociétés 100 % impact en France — le formule sans détour : l’impact, positif comme négatif, n’entre pas dans les variables d’allocation du capital, parce qu’il se compare mal d’un projet à l’autre. Ce qui rend attractifs des projets inutiles ou franchement dégradants. Laurent Babut, partner chez Ring Capital, 500 millions sous gestion et société à mission, partage le constat : sans internalisation des coûts et des bénéfices dans la comptabilité des entreprises, la finance à impact reste une niche.

Aucun des trois intervenants ne se revendique régénératif, et cette humilité est instructive : dans l’univers de la finance, la régénération commence par réduire les impacts négatifs avant de prétendre contribuer. Olivia Blanchard, qui préside l’association Pour une Finance au service du Vivant, situe la difficulté à sa racine — les investisseurs institutionnels ont eux-mêmes pris des engagements de rendement sur vingt ou trente ans, ce qui rend risquée l’intégration de nouvelles variables. La Banque de France a néanmoins ouvert un chantier pour intégrer les fonctions régulatrices de la nature dans ses modèles macroéconomiques.

Trois leviers sont déjà actionnés, et ils changent les paramètres un par un. L’alignement des intérêts d’abord : chez Ring Capital, la moitié du carried interest de l’équipe de gestion est conditionnée à l’atteinte des objectifs d’impact définis à l’investissement — si la performance financière est là sans l’impact, cette moitié part à la fondation. La durée ensuite : la mécanique standard du capital-risque, un fonds de dix ans et une sortie à cinq ou sept, crée une pression à l’hypercroissance incompatible avec une trajectoire d’impact ; les structures evergreen, sans horizon de fin de vie, permettent des détentions de dix à quinze ans. La coopération enfin : aucun fonds ne change seul le paradigme, d’où le mouvement United for Impact, qui rassemble des fonds européens pour peser face au régulateur et au Fonds Européen d’Investissement.

Sur la mesure, la convergence contredit l’attente d’un référentiel universel. Chaque investissement demande deux à cinq indicateurs propres, projetés sur cinq ans — pour un fonds d’agriculture régénérative : hectares en transition, carbone séquestré validé par un tiers, agriculteurs formés. Et la biodiversité reste bien plus difficile à standardiser que le carbone : on passe d’une grandeur physique à du vivant, avec un facteur dix sur la complexité de comparaison. C’est précisément le verrou que notre recherche-action sur la triple profitabilité cherche à lever — la preuve que les fonds d’impact attendent pour que l’impact devienne une vraie variable d’allocation du capital.

Ces investisseurs cherchent à réduire la probabilité de ruptures brutales de valeur — humaines, sociales, réglementaires ou opérationnelles — en finançant des modèles capables d’intégrer leurs dépendances.

Ainsi comprise, la finance régénérative réconcilie conformité, impact et performance par la continuité. La valeur se juge à l’aune de la capacité d’un modèle économique à durer en renforçant les capacités du vivant dont il dépend.

La clé de ce basculement réside dans la manière de compter : la comptabilité écologique chiffre ce que coûterait le retour des ressources à leur état initial (niveau restaurer) ; la comptabilité régénérative va plus loin — elle inscrit dans un même bilan trois formes de richesse (financière, humaine, environnementale) et suit combien de « vitalité » a été gagnée. L’une comme l’autre pose explicitement les questions que l’investisseur se pose réellement :

  • quels actifs vivants ce modèle mobilise-t-il ?
  • combien coûte leur préservation, leur restauration ou leur régénération ?
  • combien cela rapporte-t-il en stabilité, en réduction de risques et en continuité de valeur ?

C’est le travail que conduit la recherche-action sur la triple profitabilité régénérative, qui installera cette lecture sur une filière, en triple comptabilité.

Le terrain, et ce qu’il cherche à établir

Le travail porte sur un produit régénératif réel et réunit l’ensemble des parties prenantes de sa chaîne de valeur sur un territoire. Il cherche à démontrer, sur ce cas et à partir de données, qu’un modèle génère un impact triple ; à vérifier que la trajectoire a bien lieu, en comparant à un point de référence ; à sourcer les allégations dans des travaux extérieurs, pour écarter le regen-washing ; et à en tirer une grille opposable — celle qui débloque des moyens devant une direction, sécurise une décision devant un fonds.

Trois chantiers de mesure sont ouverts, et ce sont eux que le travail en cours adresse. La CSRD rend visibles impacts et dépendances sans permettre de les relier à la performance financière — même les entreprises ayant déclaré la biodiversité matérielle manquent des données qui les rattacheraient à un actif, un passif ou un chiffre d’affaires. Les comptabilités multicapitaux comptent une soixantaine d’expérimentations dans le monde, dont la moitié en France autour de CARE et de LIFTS. Et l’expérimentation ministérielle 2026-2028 portera sur la biodiversité sans couvrir les modèles régénératifs.

La méthode répond à ces limites par une double différence : comparer un modèle régénératif à un modèle qui ne l’est pas, puis comparer ce modèle à lui-même cinq ans plus tôt pour vérifier que la trajectoire a lieu. Le terrain le plus solide est une même entreprise portant les deux modèles — parcelle témoin en agriculture, gamme conventionnelle face à une gamme régénérative ailleurs. Elle est conçue pour pouvoir invalider l’hypothèse autant que la confirmer, condition d’une preuve qui tienne devant un fonds, un comité scientifique ou un régulateur.

Les cadres mobilisés sont ceux qui existent déjà : l’approche Economics of Mutuality et son compte de résultat mutuel, le modèle comptable CARE, les verrous structurels des normes IFRS, et les convergences avec le rapport Milliard et le reporting CSRD. Suivre la recherche-action

C’est ce passage qui transforme la conformité en capacité de décision, et le reporting en levier de trajectoire : il relie explicitement performance économique, stabilité des filières et santé du vivant — ce qu’aucun des deux ne fait séparément.

14. Le modèle mental : imaginaires, émotions et facteur humain

Le second modèle à faire bouger est celui des représentations. Une offre a beau être juste, elle avance à la vitesse du regard que la chaîne de valeur porte sur elle : ce qu’une équipe, un fournisseur ou un acheteur se figure du vivant décide de ce qu’il accepte de changer. C’est ce que le modèle économique produit rarement seul, et ce qui explique qu’une trajectoire techniquement solide reste en attente pendant des mois.

Trois niveaux se distinguent ici, et les tenir séparés rend le travail opérant. L’imaginaire est la relation à la nature qui organise une vue du monde et se traduit dans des choix concrets — ce qu’on accepte de partager, ce qu’on veut protéger, ce qu’on transmet. Le récit est l’histoire que cet imaginaire raconte : extraire, renoncer, réparer, contribuer. L’émotion est ce qui met une personne et un collectif en mouvement. Chacun se travaille avec ses propres outils.

La capacité des organisations et des territoires à tenir dépend donc aussi de la manière dont la transformation est racontée, vécue et ressentie. La régénération engage pleinement le registre émotionnel et narratif de l’action collective. Les débats contemporains et l’expérience de terrain convergent : nos sociétés sont saturées de récits d’effondrement, de crises permanentes et d’alertes successives. Ces alertes sont fondées, et leur accumulation produit un effet paradoxal — fatigue collective, sidération, perte de confiance, désengagement. L’action devient alors difficile à soutenir dans la durée.

Les récits qui portent l’action suivent la même trajectoire que les modèles. À la conformité, c’est la peur — tenir face aux polycrises qui nous frappent. À la réduction, la perte — à quoi faut-il renoncer pour préserver les conditions de vie. À la restauration, le devoir — comment réparer les écosystèmes que nous avons déréglés. Et à la régénération, la vitalité — ce que notre activité rend possible, mesuré sur les indicateurs du vivant humain et non humain. Les trois premiers récits mobilisent par la contrainte ; le quatrième mobilise par le désir, et c’est celui qui tient dans la durée.

Face à ce plafond émotionnel, une autre dynamique émerge : la reconnaissance de la joie comme énergie régénérative. La joie est une énergie active et vitale, qui naît lorsque les individus et les collectifs se sentent vivants, utiles et reliés au territoire qu’ils habitent. Elle s’ancre dans des actions concrètes et situées — restaurer un sol, sécuriser une ressource en eau, renforcer une relation de filière, faire tenir un projet collectif sur un territoire. Elle devient un facteur clé de persévérance, car l’action génère espoir, fierté, plaisir et confiance, conditions de l’engagement dans le temps long. Cette posture est qualifiée de « combativité joyeuse ». L’expérience montre que les humains s’engagent durablement lorsqu’ils désirent quelque chose de meilleur. En 2027, cette dimension devient stratégique pour les entreprises, les filières et les territoires qui cherchent à maintenir leur capacité d’action sous contrainte. L’alerte reste nécessaire ; la joie rend l’action soutenable.

Note de méthode

Les positions citées dans ce dossier sont établies avec le Capacity Score, qui situe une activité sur quatre niveaux — limiter, réduire, restaurer, régénérer — à travers six leviers : leadership personnel, intelligence écosystémique, innovation produit, chaîne de valeur localisée, dynamiques humaines et gouvernance. Le niveau se lit au levier le plus lent, jamais à la moyenne : on ne monte pas d’un niveau, on débloque un levier. Chaque niveau est une position de travail, et viser la restauration avec lucidité reste un aboutissement stratégique. La FAQ du Capacity Score détaille la cotation.

Le cadre s’appuie sur des travaux publiés que notre livre blanc synthétise en 73 pages — stratégie d’entreprise régénérative, distinction entre restaurer et régénérer, complémentarité entre résilience et régénération, distinction entre modèles durables, circulaires et régénératifs, soutenabilité forte, développement régénératif. Un tableau y distingue, pour chaque affirmation, ce qui relève d’un résultat publié, d’une formalisation issue de la pratique, ou d’une thèse encore ouverte.

IllustrationLes travaux de Parlons Climat confirment que la préoccupation écologique reste élevée en France, et que les récits fondés exclusivement sur l’alerte et la contrainte atteignent une limite d’efficacité. Les enquêtes montrent un écart croissant entre inquiétude et passage à l’action, lié à une saturation émotionnelle et informationnelle. Les recherches en sciences comportementales, notamment celles d’Elke Weber, décrivent ce phénomène comme un quota d’inquiétudes : au-delà d’un certain seuil, l’accumulation de menaces cesse d’augmenter l’engagement. Enfin, les travaux de WWF France sur les récits de transition montrent que les dynamiques les plus mobilisatrices relient l’écologie à la qualité de vie, au quotidien et aux bénéfices concrets pour les personnes et les territoires.

Deux voix éclairent ces deux registres. Le philosophe Dominique Bourg lit l’écologie sous le prisme des relations, ce qui déplace la question des impacts vers celle des liens. Et le médecin comportementaliste Jacques Fradin situe la place des émotions dans le changement de comportement, en montrant ce qui sépare la conviction de l’action. L’écologie sous le prisme des relationsles émotions dans le changement de comportement

Le constat est partagé dans la profession. Elisabeth Laville rappelle que le backlash est lui-même un récit, et plaide pour que les injonctions morales cèdent la place à la désirabilité : moins de chiffres et de menaces d’effondrement, davantage de preuves mises en récit. Hélène Valade, présidente de l’ORSE, appelle de son côté à de nouvelles narrations de la RSE, y compris en interne.

Dans ce contexte, la fiction de l’Arche s’impose comme un récit inspirant pour 2027 : une manière concrète de penser la continuité sous contrainte. L’Arche raconte ce moment précis où il s’agit d’embarquer ce qui permet de tenir : des humains en capacité d’agir, des relations de confiance, des écosystèmes encore habitables, et l’énergie collective nécessaire pour traverser l’instabilité. Elle symbolise une régénération vécue — faite de décisions imparfaites mais tenables, d’alliances locales, d’innovations frugales et de solidarités territoriales — où la joie d’agir devient une condition de persévérance. La continuité économique et écologique dépend aussi de la capacité des organisations et des territoires à faire récit, à faire collectif, et à maintenir une énergie humaine vivante au cœur de la transformation.

L’Arche est un dispositif de choix pour garantir la continuité du vivant et des activités économiques :

  • ce que l’on maintient, ce que l’on laisse disparaître ;
  • ce que l’on régénère, au-delà de ce que l’on restaure.

La Fresque des Imaginaires travaille les représentations. Elle part des quatre relations à la nature identifiées par l’IPBES — vivre de, vivre dans, vivre avec, vivre connecté à la nature — et les met au travail sur une thématique : habiter, manger ou s’habiller en 2050. Les participants examinent ce qui compte pour eux dans leur rapport à eux-mêmes, aux autres et à la nature, puis composent leur propre vision en équipes, par collages. Il en sort quatre pistes d’innovation, dont deux portent des imaginaires utopiques capables de mobiliser largement. L’atelier est reconnu par l’ADEME et l’Office français de la biodiversité, et a été conduit avec La Poste, l’OFB, la CEC Normandie et Biomim’expo.

Ce que cette grille permet de voir, une enquête vient de le mesurer. Sur les trois projets de société soumis aux Français par l’ObSoCo en 2026, deux relèvent de la même relation — vivre de la nature — et le troisième de l’écocentrisme ; la quatrième, celle qui fait de l’activité un moyen d’augmenter les capacités du vivant, manque au menu. Le résultat suit : le projet écologique obtient la meilleure note moyenne et le moins de partisans — 25 % —, parce qu’il se présente par ce à quoi il faut renoncer. Les trois seules propositions qui basculent en négatif sont trois renoncements : la voiture, la viande, le revenu.

La Fresque des Émotions travaille l’énergie collective. Elle développe l’intelligence émotionnelle à trois échelles — la personne, l’équipe, le fil d’un projet — en rendant lisible la boucle émotion → pensée → action décrite par Damasio. Le mot émotion contient le mouvement : une équipe capable de partager ce qu’elle ressent gagne la sécurité psychologique qui autorise à décider et à agir, là où le ressenti tu se transforme en cynisme et en perte d’initiative.

La Fresque du Facteur Humain travaille le passage à l’acte. Elle part d’un constat de terrain : on peut être pleinement convaincu, disposer d’un plan clair et de moyens, et rester immobile. L’atelier explore onze facteurs qui agissent à notre insu — émotions, biais cognitifs, représentations, motivation, mémoire, attention, habitudes, apprentissage, langage, appartenance sociale — et se conclut sur un plan d’action en cinq étapes : savoir, vouloir, pouvoir, changer, persévérer. Il est reconnu par l’ADEME et par la Direction interministérielle de la transformation publique.

Ce déplacement des représentations gagne aussi l’enseignement supérieur, à Kedge notamment. Préparer la nouvelle génération aux contraintes d’un monde aux ressources limitées est l’ambition de l’école. Les notions de régénératif et de réparation des écosystèmes émergent dans l’enseignement. Article

Les Regenerative Circles sont des parcours multi-acteurs en cinq journées sur douze mois, fondés sur le Business Model Régénératif. Trois Circles sont au catalogue : Agri, qui couvre l’agriculture, l’alimentation, le textile, les cosmétiques, les alcools et le bois, avec des sessions dédiées par filière ; Leadership, pour les directeurs métiers et les managers de tous secteurs ; et Écosystème, pour les structures d’accompagnement. Voir la méthode et les comptes rendus de sessionsrejoindre le Regenerative Circle Écosystème.

Conclusion

En 2027, la RSE se joue dans le modèle économique. Le périmètre de la conformité s’est resserré — la CSRD ne concerne plus qu’une fraction des entreprises, et pour beaucoup l’obligation de reporting s’efface. La question change de nature : ce que nous vendons, et ce que nous achetons pour le produire, rend-il le territoire et ses habitants plus prospères ? Les incendies de Gironde en donnent l’illustration brutale — entre 13 000 et 14 500 entreprises à l’arrêt, plus de 130 000 salariés empêchés de travailler, non par une règle mais par la destruction de l’écosystème dont dépendait l’activité. Plus de la moitié du PIB mondial en dépend, et aucun secteur n’y échappe. La pression augmente quand les capacités diminuent : 80 % des habitats européens sont en état médiocre, 70 % des sols en mauvaise santé — et l’essentiel de la transformation se joue dans les cahiers des charges, les contrats et les prix.

La dépendance au vivant est une dépendance à des capacités

Le vivant ne fournit pas des « ressources » : les sols, l’eau, les personnes et les savoir-faire possèdent des capacités de renouvellement — un sol vivant refait sa fertilité, un producteur correctement rémunéré maintient ses pratiques. L’économie dépend de la vitesse à laquelle ces capacités se reconstituent, et le prix payé à l’amont, la durée des engagements et la répartition de la valeur en décident. C’est ce passage d’une logique de dépendance à une logique de capacité qui transforme la question : réduire une dépendance, c’est limiter son exposition ; renforcer une capacité, c’est développer ce qui rend l’activité possible.

La limite de la RSE classique

La plupart des entreprises ont commencé par réduire leurs impacts. C’était nécessaire, et cette logique atteint vite ses limites : une perte évitée reste une perte évitée, le gain par unité est absorbé par les volumes, les objectifs à dix ans restent soumis aux arbitrages annuels. Surtout, financée comme une dépense séparée, l’écologie entre en concurrence avec les autres dépenses. Le problème n’est donc pas de financer davantage la transition, mais de faire entrer la contribution dans le modèle économique. C’est le basculement entre restaurer et régénérer : restaurer produit déjà un effet réel ; régénérer introduit un retournement de finalité — la contribution n’est plus financée par l’entreprise, elle est portée par ce qui se vend.

La régénération transforme la contribution en source de valeur

La chaîne devient : pratiques régénératives → produits à survaleur → performance financière durable → prospérité du territoire, la boucle se referme quand cette prospérité finance à son tour les pratiques. C’est la triple profitabilité : trois dimensions produites par le même mécanisme plutôt qu’arbitrées séparément. C’est qui le Patron ?! × LSDH l’illustre — cahier des charges construit avec les consommateurs, rémunération certifiée : 126 M€ de chiffre d’affaires, +11,8 % en valeur quand le marché bio en grande distribution recule de 5 %, et un chiffre d’affaires des éleveurs multiplié par 2,1 entre 2016 et 2024. La contribution n’est pas un supplément au produit : elle fait partie de ce qui est acheté.

Le vrai enjeu devient la survaleur

Limiter, réduire et restaurer génèrent des économies ou évitent des risques ; la régénération ajoute une autre grandeur, la survaleur (le supplément de prix qu’un client accepte de payer parce qu’il voit ce qu’il finance). Un produit issu de pratiques régénératives porte une valeur supplémentaire parce que sa contribution est vérifiable et répond à une attente réelle. Trois configurations apparaissent, selon ce qui se passe quand les ventes montent :

  • Le couplage : les impacts évoluent avec les ventes — vendre plus dégrade autant le vivant.
  • Le découplage : l’entreprise améliore ses impacts, mais sans que l’offre elle-même les porte.
  • La recorrélation : les ventes entraînent directement les effets contributifs — plus le produit se vend, plus il contribue.

C’est cette troisième configuration qui constitue le vrai changement de modèle.

Cela change la question du financement

La régénération ne repose pas sur un seul payeur. Le consommateur paie ce qu’il comprend, l’entreprise investit ce qu’elle peut sécuriser, le producteur engage ce qu’il peut porter, la puissance publique amorce ce qu’elle peut cibler. Le levier déterminant est le co-investissement de filière : plusieurs acteurs sécurisent ensemble la durée, le préfinancement et les outils, puis partagent la valeur créée. Le passage se lit comme une échelle — charge subie, dépense sur marge, investissement, co-investissement. Tant que la contribution reste une dépense, son financement se renégocie chaque année ; portée par l’offre, elle devient une source de valeur.

Le politique accélère l’adaptation sans faire émerger le modèle

À la rentrée 2026, six prises de parole politiques et économiques ont été lues au Capacity Score, avec des scores de 25 à 63 %. L’adaptation entre désormais dans le débat économique — mais le niveau régénératif ne relève pas de la loi. Il se joue dans les décisions d’entreprise : cahiers des charges, contrats, prix, débouchés. C’est aussi une question de souveraineté et de compétitivité — une filière ancrée dépend moins des importations, un produit dont la contribution est vérifiable se différencie autrement que par le prix. C’est le sens du Made in France contributif.

2027 : le sujet n’est plus « combien coûte la RSE ? »

La question devient : où se trouve la valeur économique de la transformation ? La RSE rend visibles les vulnérabilités — eau, sols, biodiversité, personnes, filières —, l’innovation les transforme en choix de conception. La régénération propose alors un changement de logique : ne plus régénérer à côté de l’économie, mais par elle. La contribution devient une caractéristique de l’offre, la survaleur une source de marge, et la croissance des ventes peut entraîner celle des effets contributifs. La question RSE de 2027 n’est donc plus « comment réduire nos impacts ? » mais : qu’est-ce que notre activité rend plus capable, et comment cette contribution devient-elle la source même de sa prospérité ?

Annexe : passer à l’action avec nos ateliers de régénération du vivant

Nous Sommes Vivants a développé des outils opérationnels pour aider marques et territoires à transformer les exigences de reporting en innovation produit et en décisions d’investissement, avec une lecture économique claire : risques et coûts évités, capacités renforcées, continuity des activités.

Ces enjeux sont travaillés dans nos ateliers de conception stratégique basés sur le Business Model de l’Entreprise Régénérative.

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Voici les trois fresques Nous Sommes Vivants, pensées comme des leviers d’action collective et individuelle pour mobiliser, relier et transformer dans les contextes de déploiement de stratégies RSE.

  1. Fresque du facteur humain — un atelier réflexif pour comprendre et faciliter les changements de comportements individuels et collectifs.
  2. Fresque des émotions — un atelier qui aide à développer l’intelligence émotionnelle, en explorant comment émotions, pensées et actions s’articulent.
  3. Fresque des imaginaires — un atelier permettant d’ouvrir de nouvelles perspectives pour un territoire, une organisation, une marque ou un produit.

Candidater aux Lauriers de la Régénération 2027

Candidature gratuite, ouverte à toute organisation ayant lancé un produit, un service ou un projet régénératif déjà commercialisé ou déployé, tous secteurs. Évaluation par le jury et remise mi-juin 2027. Déposer un dossier

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23 réponses à « Tendances RSE 2027 : la RSE devient un enjeu business »

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  6. […] Le made in France régénératif apparaît comme une des pistes les plus structurantes permettant de maintenir une activité économique dans un monde instable. Dans certains secteurs, l’ancrage territorial (dont le Made in France peut être un levier) devient un facteur de robustesse : réduction de dépendances critiques, continuité des savoir-faire, densification de relations économiques locales. En 2026 le made in France est la piste qui représente le plus de potentiel de régénération. La souveraineté n’est plus un sujet de conformité ni un thème “Made in France” : elle devient une opportunité d’innovation au niveau de l’offre — matières, cahier des charges, filières, preuves, et modèle économique — parce que c’est là que se joue la capacité à livrer dans la durée. » Lire l’ensemble des tendances 2026 […]

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  8. […] Le Capacity Score permet de se positionner dans une trajectoire via sa capacité à tenir dans un monde instable, et à renforcer — ou non — la capacité du vivant (humain et non humain) dont elle dépend. Il rend lisible où se situe l’effort principal, et ce que l’organisation est réellement capable de faire aujourd’hui. Voir exemple de Michelin. Et plus largement les tendances de la RSE 2026. […]

  9. […] des faits, des tendances et des trajectoires possibles vers une économie régénérative. RSE 2026 : de la conformité à la continuité économique Passer du reporting à la transformation… Conception régénérative : approche design Concevoir des produits et services qui renforcent des […]

  10. […] Le Regen BMC ne nie pas l’exigence économique. Il l’actualise : une activité ne tient pas sans économie. La différence est dans la direction : l’économie devient le moyen d’une continuité, pas l’objectif unique autour duquel le vivant s’ajuste. Lire les tendances RSE 2026 […]

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